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Quatre artistes de périodes diverses se retrouvent dans la même maison dédiée à la photographie, chacun dans son espace pour exalter le corps, à sa manière, dans sa matière, et sans frein puisque pour chacun d’entre eux, ce corps est le sien.

Michel Journiac, le plus ancien, figure intellectuelle artistique et provocatrice des décennies 1970 et 1980, disparu prématurément en 1995, revient avec ses œuvres et avec ses pompes : « Messe pour un corps », « Hommage à Freud », « Piège pour un travesti », « 24H de la vie d’une femme », « L’inceste, 1975 », « Le vierge Mère », « Les icônes du temps présent », « Rituel de transmutation du corps souffrant ». Autant de chapitres pour construire entre 1969 et 1994 ce qui apparaît aujourd’hui comme le testament charnel et spirituel d’un officiant transfiguré du travestissement, prêtre intégriste penché sur le corps stigmatisé comme « une viande consciente socialisée », sacralisé dans des performances vampirisant le sang même de l’artiste. Plus proche de la dérision, de la parodie que d’un masochisme aux replis mystiques, le travail de Journiac qui savait en fils BCBG entraîner ses propres parents dans une fable subversive et irrésistible sur l’inceste et la descendance, libère un souffle bienfaisant de légèreté, marquant sa distance avec une société qu’il ne souhaite pas détruire, s’inscrivant dans la scène de l’art en respectant le rite convivial et public de la performance.

Au même degré d’implication, et tout au long d’une œuvre qui voit le jour dans la décennie 1960, ORLAN (en capitales !) commence par investir l’espace spectaculaire ouvert au corps, comme objet fondamental du désir. L’exposition-installation qui occupe un niveau entier de la MEP déploie la longue suite d’autoportraits, des premiers nus flamboyants et provocateurs aux récentes figures manipulées, rehaussées par le numérique et la réalité augmentée. La première partie est dédiée à l’exaltation du corps magnifique livré en pâture au visiteurs-spectateurs, aux amateurs-voyeurs conviés à la fête, sur le fond sonore, très sonore, d’un boniment de foire offrant le baiser de l’artiste pour 5 francs, c’est-à-dire moins d’un euro. Echo lointain de la provoc’ des allées de la FIAC 1977, la réclame du baiser de baraque foraine se mêle hardiment aux références et aux allusions au patrimoine artistique confisqué par la bourgeoisie, à travers des séries érotiques et drôles : « Déshabillage », « Panoplie de la femme bonne à marier », « Tête à claques-jeu de massacre ». La transition au numérique se fait par le passage obligé de l’Art Charnel dont ORLAN pose les fondement en 1990, en recourant à la chirurgie esthétique, en architecte de son propre visage à défaire et à refaire, avec un vrai chirurgien comme maître d’œuvre et le bloc opératoire pour décor, toutes interventions photographiées en séries ou filmées en séquences. Manifeste radical du courant féministe qu’elle défend, appropriation du corps contre une apparence imposée, l’attentat d’ORLAN contre son propre visage détourne une pratique vendue aux femmes qui rêvent d’être moins laides pour accoucher du monstre d’elle-même, monstre de foire, mais de foire d’art contemporain. Le triomphe de l’imagerie numérique devait aux début des années 1990 changer la table d’opération pour la palette graphique et le scalpel pour le logiciel. Le visage un fois rendu à la quiétude, c’était au tour de l’image de se déconstruire en « Self-Hybridations » pour se refaire dans les couleurs festives d’autres cultures, précolombienne ou africaine, une manière de refermer une boucle sur les arts premiers, inspirés du corps dont il leur arrive de se nourrir. Complète, méthodique et sereine, la rétrospective ORLAN montée par la MEP rejoint les expositions qui se multiplient en Europe et dans le monde pour célébrer l’œuvre d’une artiste majeure et solitaire.

En itinéraire à conseiller, le rez-de-chaussée offre avec sa Vitrine une pause avec les autoportraits colorisés, réalisés par Gloria Friedmann à la fin des années 1970 qui marquait aussi sa fin décidée de mannequin de mode. On y accède en traversant le couloir d’écrans vidéo de Shaun Gladwell, « Dance with me video », filmages de danseurs en salle de répétition et de skateboarders en action, le tout sous une bande sonore répétitive de Phil Glass. On est alors prêt pour retrouver Martial Cherrier dans sa dernière production artistique. Puisant toujours son or dans ses archives de culturiste au sommet de sa gloire et de ses muscles, Cherrier donne à ses montages le décor de revues bien plus anciennes que lui, qui exaltaient la sculpture du corps par le défi aux haltères. Le bodybuilding n’était pas loin de séduire l’humanité en imposant un nouveau culte à la beauté, dont, à la suite de l’illustre Palatinus, Martial Cherrier a su faire du grand art.

INFORMATIONS PRATIQUES
• Michel Journiac, L’action Photographique
• ORLAN, En Capitales
• Martial Cherrier, Body Ergo Sum
• Gloria Friedmann, En Chair et en Os
Dance With Me Video
Dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris
Du 20 avril au 18 juin 2017
Maison Européenne de la Photographie
5/7, rue de Fourcy
75004 Paris
http://www.mep-fr.org
Du mercredi au dimanche de 11h à 19h45

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1 Responses to “Ce qu’ils font à leur Corps
En ce moment à la Maison Européenne de la Photographie”

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