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D’Albert le chauffeur, Proust faisait Albertine, l’aguicheuse héroïne de la Recherche du temps perdu. Les souvenirs travestis du petit Marcel remontent déjà  à plus d’un siècle, contemporains qu’ils sont des relations amoureuses entre hommes, aussi discrètes qu’omniprésentes dans la société, le roman, les évocations poétiques ou les plaisanteries grasses. Ce Temps perdu proustien partagé par les Charlus et les Jupien, aristocrates, bourgeois ou prolétaires, vous le retrouverez en images et sans fard dans les murs de la galerie Nicole Canet, entre les dessins et les photographies chevauchant les 19e et 20e siècle, toutes pièces proposées aux amateurs et collectionneurs.

Où l’on voit que les peintres, dessinateurs et photographes ne s’embarrassent guère des précautions des littérateurs et chansonniers qui se rangeaient derrière un choix de mots à faire flotter les jaquettes : entre le « bougre »  de l’ancien régime,  le « queer » mondialisé ou le militant LGBT, le catalogue reste haut en couleur comme en demi-teintes, qui propose les enjoués « bardache », « jésus », « mignon », les savants « ganymède », « giton », « uraniste » et « zerbin », le politique « anticoniste », les inusables « tante » et « tapette » et le fameux « pédéraste » aujourd’hui classé « vieux » (vx) ou « littéraire » (litt.) dans les dictionnaires, familièrement abrégé en « pédé », pudiquement remplacé par « homo » ou universellement préféré « gay ».

L’exposition de la galerie Au Bonheur du jour fait fi de ces cinquante nuances du vocabulaire : avec ou sans légende, l’image prime par le dessin d’Ernst Hildebrand, de Roland Caillaux ou de René Bolliger, pour citer les trois artistes les mieux représentés. Les photographes, souvent amateurs, rejoignent le contexte d’une sexualité clandestine et d’une sensualité consentie entre garçons costauds ou graciles, marins, travestis et voyous, ou du rapport vénal entre un joli tapin à casquette et un homme fait, pas toujours beau, a priori riche. Les « Garçons de joie », ancêtres des gigolos et des modernes escorts, vaillants acteurs de la mâle geste du plaisir et de la prostitution, ont plein droit de cité dans cette galerie  délicieusement hors-norme, bastion de l’érotisme que Nicole Canet défend comme un des beaux-arts au milieu de la morne plaine des effarouchements de notre 21e siècle.

L’exposition s’accompagne d’un épais beau livre, qui s’ajoute à une bibliographie déjà copieuse, solide anthologie du libertinage d’époques réputées belles, de latitudes plutôt chaudes où les odalisques d’Afrique du Nord croisent les garçons de Sicile, où la chair, la peau et les membres se frottent sans vergogne à la littérature, à la chanson réaliste et aux arts plastiques.  Document érudit et festif, somptueusement illustré, joliment écrit et préfacé par un ex-ministre de la culture, ce « Garçons de Joie » diffère du précédant opus « Hôtels garnis, garçons de joie » en ce qu’il traverse les chambres, les buissons et autres enceintes de plaisir pour aller droit à ces mâles qui s’aiment, se paient ou se punissent avec la même impudeur, absolument joyeuse.

INFORMATIONS PRATIQUES
Garçons de joie, Prostitution masculine, 1860-1960
Exposition du 21 février au 12 mai 2018
Galerie Au bonheur du jour
1 rue Chabanais
75002 Paris

Garçons de joie, Prostitution masculine, 1860-1960
352 pages – relié, 290 illustrations pour la plupart inédites.
Textes de Nicole Canet et Marc Devirnoy, préface de Frédéric Mitterrand.
Editions Galerie Au bonheur du jour
Ouvrage disponible à la Galerie, 1 rue Chabanais, Paris 2e, à la librairie Les Mots à la Bouche, 6 Rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, Paris 4e, et sur le site de la galerie : http://www.aubonheurdujour.net
ISBN : 9791093837017
79€

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