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En marge du traditionnel trottoir et d’une production pornographique qui a su s’imposer dans les années 1960 jusqu’à occuper sa part de marché dans l’édition VHS/DVD, la prostitution et le film X se partagent un territoire alternatif via Internet et les réseaux sociaux. À travers le documentaire engagé,  le spectacle et la discussion, un premier festival fait l’état des lieux de la condition des travailleurs du sexe, face aux préjugés et à la loi. Une première culturelle, artistique et militante.

On connaissait le Salon de l’érotisme et son marché d’accessoires, de gadgets, de publications et de vidéos : apparu non sans audace au tout début de ce vingt-et-unième siècle, il avait attiré une foule de curieux  limitée aux plus de seize ans, soulevant au passage réticences moqueries et indignation. Longtemps tenu à Paris, le Salon managé par Erosexpo circule en tournée à travers la France, en tranquille tournée. En ce récent week-end des 3-4 novembre, il se tenait dans de quartier de Petit-Couronne de la bonne ville de Rouen. Au même moment, s’ouvrait à Paris la première édition du SNAP, pour « Sex Workers Narratives Arts & Politics« . Pendant deux jours, le lieu convivial du Point Ephémère, réhabilitation heureuse des locaux d’un ancien dépôt de matériaux de construction, a accueilli tout ce qui fait un bon festival : flyers, affiches, projections, table ronde, échanges, concerts, performances, bar et espace de tatouage.

Au centre de l’événement, les Travailleurs du Sexe, entité regroupant non seulement celles et ceux qu’on appelle encore prostitué.e.s, (je déteste l’écriture inclusive, mais pour le coup, s’agissant de battre l’exclusion en brèche, et pas seulement masculin-féminin mais aussi genre-transgenre, elle trouve ici sa place), mais aussi les artistes photo/film du porno alternatif détaché du circuit des productions commerciales proposées en bacs des sex-shops ou en e-commerce. Au cours de ces deux jours qui, sans les looks bariolés ni le brouillard des cigarettes, pouvaient rappeler les lieux d’échanges contestataires et de libération des années 1970, le public constitué de sympathisants parfois  venus accompagnés de leurs enfants, pouvait prendre la mesure de la condition des TdS de France ou venus d’ailleurs, notamment à travers la discussion qui suivait la projection du film « Crossing-Migrant Sex Workers Stories », avec Luca Stevenson, coordinateur du Comité international pour les droits des travailleurs du sexe (ICRSE), Giovanna Rincon Murillo et Juan Florian de l’association Acceptess-T, Hélène Le Bail, docteure en science politique, Calogero Giametta, chercheurs en charge de l’Enquête sur l’impact de la loi du 13 avril 2016 contre le « système prostitutionnel » , dite « loi de pénalisation des clients », effet visible d’une lame de fond visant la restauration d’un ordre moral générateur de clandestinité, de prises de risque et au bout du compte d’une violence tacitement admise.

Aussi révélateur était le film produit par Arte et Magneto Presse, « Là où les putains n’existent pas« , réalisé en Suède par l’ex-actrice de porno Ovidie autour de l’histoire d’Eva-Marree Kullander-Smith, prostituée occasionnelle à laquelle les services sociaux avaient retiré la garde de ses enfants pour les confier à leur père qui l’a finalement  assassinée. Au delà du tragique fait-divers qui se prolonge par le combat de la mère d’Eva-Marree pour voir ses petits-enfants confiés à une institution, le film relate le climat de répression qui sévit en Suède au nom du « Droit des femmes », et l’ambition du pays jadis réputé modèle en matière de libération sexuelle à évangéliser ses voisins européens sur l’éradication de la prostitution sur fond généralisé de slut-shaming. Diffusé le 6 février 2018 à 23h45 sur la chaîne franco-allemande, censuré en Suède, le film encore visible sur Dailymotion donnait lieu à une discussion avec Ovidie, Sarah Marie Maffesoli, auteure du « Traitement juridique de la prostitution » et Giovanna Rincon Murillo, devait susciter questionnements et témoignages de travailleurs du sexe en France, avec l’évidence que l’action sociale en faveur des TdS reste implicitement dirigée vers leur sortie de la prostitution. Même intensité au cours du Talk « Porno, représentations et conditions de travail » , instructive  incursion comparée de l’industrie structurée du « Mainstream » et des réalisations alternatives, précaires et créatives, guidée par les témoignages d’artistes cultivés et diplômés, plutôt agréables à regarder : Romy Alizée, actrice, photographe et cinéaste, Misungui Bordelle, modèle, performeuse, travailleuse du sexe, animal politique autoproclamée, Alexis Tivoli, pornstar gay à la filmographie d’une centaine de titres, acteur fétiche d’une quinzaine de sociétés de production européennes et communicant de profession.

Attraction ludique et réconfortante de ce premier festival parisien, la tente tigrée Full Service de l’ineffable performeur polyvalent suisse Daniel Hellmann, auteur d’un concept original reposant sur l’accord contractuel d’une somme variant de 1 euro à no limit pour un service immédiat ou futur, à une date à convenir : prodiguer un câlin, faire une lecture, égayer un dîner solitaire, conclure une étreinte, vivre un voyage de noce ou promener un chien, bref,  le bonheur à la carte, service compris.

•Spectacles : “ Le corps du roi” – de Matthieu Hocquemiller, Avec Mimi Aum Neko et Mathieu Jedrazak, « La Belle indifférence » de Gaëlle Bourges, avec Alice Roland, Marianne Chargois et Gaëlle Bourges.

•Concerts : « Hooker do it Standing up », Lady McGrew / Stand-up hip-hop mash-up, « Snap Shouts avec Zelda Weinen, Martin Dust, King Baxter,

•Conférence « Wish you would hear sex worker visibility and perceptibility, from Postcards to the Virtual Space » par Alex Tigchelaar,

•Projection-conférence Sex Cam – Carmina : « Autoproduction  live cam, sex cam, webcam porno, empowerment et économie numérique ».

•Performances : « Le Baiser de la pute », LNI, « Full Service » de Daniel Hellmann

•Projections : « Yes, we Fuck, d’Antonio Centeno & Raul de la Morena, « Empower, perspectives de travailleuses du sexe », de Marianne Chargois, « Là où les putains n’existent pas », d’Ovidie, Arte/Magneto Presse, « Whores on Films » de Juliana Piccilio. « Daspu+ What you don’t see », « Girasole de Nicaragua » de Florence Jaugey, « Putes & Féministes », courts-métrages d’Oélia Gouret, Chris Caliman & Tarna, Juniper Fleming, Kaliarda, de Paola Revenioti, « Live Nude Girls Unite », de Julia Query & Vicky Funary, « Sex is Work », courts-métrages de  Zarah Stardust, & Ms Naughty, Ole Magnus Kinapel, Renato Balla, PJ Starr, Savannah Sly, Laure Giappicioni, Vera  Rodriguez, Star-Star. « Kopfkino », de Lene Berg, projection suivie d’une rencontre avec Axelle de Sade, dominatrice professionnelle.

•Exposition collective : « Parental Advisory Explicit Females ». œuvres de 3 collectifs et de 12 artistes travailleuses du sexe.

•Exposition personnelle Rebecca Dorothy, photographies

•Le festival SNAP : est un événement organisé par Art Whore Connection en partenariat avec le STRASS, Syndicat du Travail Sexuel et avec le soutien de l’Open Society Foundations.

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