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En résonnance avec la Cinémathèque française qui propose un ample programme de projections de films, l’espace d’exposition de l’Hôtel de ville de Paris offre ses deux niveaux à l’évocation historique, artistique et culturelle de la place faite par le cinéma au thème de l’homosexualité. Une scénographie à la fois savante et festive, faite d’affiches et d’affichettes, jalonnées de mini-salles de projections aux extraits-cultes, agrémentée de recoins de velours sombre aux fulgurance fluo entraîne ses visiteurs dans les méandres de l’Undreground international et sous les feux des productions mainstream d’un grand public friand de drames et de comédies. Entretien avec Alain Burosse, commissaire général de ce festival aux sept couleurs.

9 Lives : Quel souvenir vous laisse le premier film LGBTQI+ que vous ayez vu ?

Alain Burosse – C’était en 1964, à la télé, avec l’émission Cinépanorama de François Chalais. Un débat mené à la suite de la projection du film de de Jean Delannoy, Les amitiés particulières. Extrêmement troublé par l’extrait du film, je tombe immédiatement amoureux de Didier Haudepin et je demande à mon père : « qu’est ce que c’est des « amitiés particulières ? » – « tu es trop jeune, je t’expliquerai plus tard ». Une fois mon père couché, je me jette sur le Larousse familial, qui me renvoie à un mot que je découvre : « homosexualité ». Et le lendemain, je cours acheter le livre de Roger Peyrefitte et file à la bibliothèque municipale pour en savoir plus sur l’homosexualité, terra incognita. Évidemment, le film se devait d’être à l’honneur dans l’exposition : pas d’extrait mais des photos, le scénario original de Delannoy rêté par la Cinémathèque et une grande affiche que j’ai achetée sur le net pour l’occasion.

9 Lives : Comment est né ce projet d’installation ? Quel a été l’accueil de la Mairie de Paris ?

A. B. : À la fin du mois de novembre 2018, Christophe Girard à la Mairie de Paris m’a appelé et m’a proposé le sujet que j’ai accepté illico, comme une mission impossible. En décembre, après quelques refus ou désistements aux accents de «  vous n’y arriverez jamais », j’avais constitué l’équipe idéale et nous découvrions le monde labyrinthique de l’Hôtel de Ville. Aucune pression, aucune censure. Des problèmes de budget bien entendu, mais c’est la règle du jeu.

9 Lives : Comment avez-vous procédé avec vos co-commissaires pour explorer ce patrimoine cinématographique LGBTQI+ ?

A. B. : Cette exposition étant la première du genre, il a fallu tout mettre à plat, d’autant plus qu’aucun des commissaires n’était spécialiste de scénographie. Nous nous sommes retrouvés au début avec une liste de 500 films ! Nous avons pu néanmoins garder 90 extraits de films, ce qui est considérable. Chacun.e de nous a un regret sur un film qu’il a fallu abandonner, parfois pour des histoires de droits, parfois par simple choix, et en ce qui me concerne, c’est Myra Breckinridge ou Les Garçons sauvages. J’avais dans la tête quelques idées d’installations que Pascal Rodriguez, le scénographe, a su transformer avec brio. Et on peut dire que sans la science de Didier Roth-Bettoni, auteur d’une encyclopédie sur l’homosexualité au cinéma et des textes qui parsèment l’expo, sans la collaboration essentielle, remarquablement rapide et efficace de la Cinémathèque, nous n’aurions pas pu vraiment avancer. Et un coup de chapeau à Jean-Baptiste Erreca, qui a su coordonner en si peu de temps un commissariat passionné et boulimique, entraîné dans un maelström d’images et de textes.

9 Lives : En tant qu’historien, quelle période vous semble la plus féconde en productions de films ?

A. B. : Il ne fait aucun doute que le mouvement de libération engendré après Stonewall a ouvert la boîte de Pandore. Auparavant, le cinéma reste pour l essentiel subordonné aux lois et à la morale ambiante. Bien sûr il y a des exceptions: le premier film d’Oswald réalisé avec Magnus Hirschfeld dont les copies ont détruites par les nazis, la poésie de Jean Cocteau, la comédie tolérante de Certains l’aiment chaud, les œuvres singulières expérimentales de Jean Genet ou de Kenneth Anger, quelques extraits de films à décrypter … Mais globalement, le cinéma ne se hasarde pas en dehors du code Hays aux États Unis ou de la morale post-petainiste.

9 Lives : Pensez-vous que le cinéma a contribué à l’ouverture du placard ? Je pense à des films à très grande audience comme La Cage aux folles ou Brokeback Mountain.

A. B. : Le cas de La Cage aux Folles est emblématique de l’évolution des mœurs : considéré comme caricatural par les premiers militants qui manifestaient devant le théâtre, jusqu’à renverser une poubelle sur Jean Poiret, il est maintenant perçu comme une comédie d’avant-garde ridiculisant la bourgeoisie et montrant un couple gay avec un enfant. Quant à Brokeback Mountain, c’est le chef-d’œuvre qui met en pièces la mythologie du cowboy tout en suscitant les émotions d’une grande histoire d’amour : le cinéma des grands studios américains a définitivement intégré toute la dimension humaine, ni plus ni moins, de l’homosexualité. L’influence de ce film fut considérable.

9 Lives : A quoi tient que des films autrefois réservés à un public underground d’initiés soient devenus aujourd’hui des classiques, comme Pink Narcissus ou Le Dôme du plaisir ?

A. B. : Si Pink Narcissus de James Bidgood est bien un film, c’est surtout une œuvre d’art. La première fois que je l’ai vu , ce fut un choc esthétique absolu. Comme avec les découvertes de Kenneth Anger ou de John Waters, même si c’est une autre esthétique, plus trash, mais ces trois réalisateurs ont construit une véritable iconographie cinématographique gay. Un film original de qualité ne restera pas tout le temps underground, il sera repéré tôt ou tard. D’abord réservés à un public d’initiés , ces films sont devenus cultes avant de faire tout simplement partie de l’histoire du cinéma. Nous sommes d’ailleurs fiers dans l’exposition de montrer un photogramme de Kenneth Anger de la collection Agnes B., deux magnifiques photos originales avec Bobby Kendall par Bidgood et d’avoir eu l’autorisation (gratuite, donc militante) de Greg Gorman de mettre en avant Divine, mon icône de toujours. Nous flirtons là entre l’art et le cinéma, de même avec le rare livre de Jean Genet, Querelle, illustré par Cocteau, ou l’affiche du même Querelle, de Fassbinder, dessinée par Warhol. Manquent Pierre et Gilles, mais l’ensemble de leurs œuvres qui nous intéressaient étaient en prêt dans une rétrospective à Séoul.

9 Lives : Qu’est-ce qui différencie un film d’auteur, un film militant et une production mainstream ?

A. B. : 120 battements réunit un peu les 3 dénominations. En son temps, les Nuits Fauves aussi. Le premier film allemand, ceux de Lionel Soukaz ou plus récemment Bixha travesti sont assurément militants, le message est explicite. Certains diront que Chouchou ou Épouse-moi mon pote sont militants à leur façon en ce qu’ils présentent l’homosexualité sous un jour tolérant et bienveillant pour un public lambda .
Dans l’expo, il y a l’espace « 100 ans d’images », longue frise chronologique du cinéma Lgbt, et l’espace « 100 ans de mouvements » qui est censé représenter les films militants, mais la frontière est parfois artificielle.

9 Lives : La numérisation des œuvres vous semble-t-elle un vecteur efficace de leur diffusion ?

A. B. : Bien entendu! Il faut numériser tout en gardant des projections sur pellicule quand c’est possible. Mais combien de films visibles partout maintenant grâce à la numérisation ? Pour les films LGBT, de plus en plus nombreux et souvent censurés ici ou là, une circulation maximum est essentielle.

9 Lives : A-t-il été facile de monter la section « toutes les amours du monde », concernant des régions connues pour leur répression plus ou moins féroce de l’homosexualité ?

A. B. : Oui ça n’a pas été le plus difficile, chacun.e d’entre nous cinq ayant sa propre connaissance du cinéma LGBT international, bien développé à travers les festivals. C’est d’ailleurs Laurent Bocahut , pilier de Cheries Cheris depuis 1994 et grand amoureux de documentaires, qui s’y est essentiellement collé et il a eu sa dose de frustration lui aussi, à ne pas pouvoir diffuser des extraits de films philippins par exemple ; mais il fallait faire des choix en permanence, impossible d’être complètement exhaustif. Quant aux problèmes de droits, nous les avons eu avec les films américains, pas avec les films argentins ou africains.

9 Lives : Quelle évaluation faites-vous de la représentation aujourd’hui des communautés LGBTQI+ au cinéma ?

A. B. : Entre les films oscarisés, césarisés, queerpalmisés, teddyawardisés avec des personnages homosexuels et l’abondance d’œuvres de tout genre dans les nombreux festivals LGBT, chacun.e trouvera le film qui lui procure des émotions ou stimule son intellect. On peut toujours dire à juste titre – c’est la réalité de la production – qu’il y a plus de films gays que lesbiens, plus de lesbiens que de trans, plus de trans que d’intersexe, et qu’on voit plus de gays blancs que racisés, etc. mais dans l’expo nous avons été très vigilants pour que toute cette communauté éclatée soit représentée, tout en gardant le critère de qualité au-dessus de cette répartition. Michèle Collery nous rappelait tous à l’ordre pour les films de femmes et Didier Roth Bettoni se posait comme le «  gardien du temple »(sic) en cas d’oubli de tel ou tel film. Le cinéma, très pusillanime jusqu’aux années 70, joue maintenant son rôle, encore faut-il que la société autorise la diffusion et suive le mouvement , ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de pays répressifs. Mais quand on voit qu’à Tunis se développe un festival de films queer depuis deux ans, ça bouge dans la bonne direction. Mais de toute façon, sur l’acceptation de l’homosexualité en règle générale, rien n’est jamais gagné, il suffit de voir comment « Autre que les autres », à sa sortie en 1919, a essuyé les plâtres.

Propos recueillis par Hervé Le Goff

INFORMATIONS PRATIQUES
Champs d’Amours.
100 ans de cinéma arc-en-ciel.
Du 25 juin au 28 septembre 2019
Hôtel de Ville de Paris
Salle Saint-Jean
75004 Paris
En collaboration avec la Cinémathèque française. Entrée gratuite,

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