Janvier, 2020

sam11jan(jan 11)13 h 00 mindim05avr(avr 5)19 h 00 minDenis DarzacqCentre d’art Contemporain de la Matmut, 425 rue du Château 76480 Saint-Pierre-de-VarengevilleType d'événement:Exposition,Photographie

Détail de l'événement

Ces compositions abstraites ont tous les atours des canons artistiques modernes. On y voit volontiers un peu de Kandinsky, une bonne dose de Arp, un zest de Bacon et du Hains ou du Villéglé évidemment, pour les déchirures. Ce sont des constructions aux couleurs vives, dans certaines on perçoit un espace sous les couches de formes qui occupent leurs centres. Comme autant de vortex chromatiques et poétiques, ces zones fragiles et instables sont des invitations au voyage à travers un univers tout en suspension au sein duquel une ligne vous mène vers un aplat de couleur qui lui-même fait émerger une forme aussi captivante qu’indéfinissable. On est happé. Propulsé dans une traversée introspective mais heureuse de ces espaces inconnus. L’artiste les qualifie d’Absences. Pourtant, ils paraissent bien présents, pleins de couleurs et de formes.
De quelles absences s’agit-il alors ?
Il est vrai qu’ici pas de signifiant et encore moins de signifié. Rien de familier auquel se raccrocher. Pas de sujet directement visible. Tout est en rupture avec l’histoire de celui qu’on connaît avant tout comme photographe de presse.
On apprend que pour créer ces Absences, l’artiste manipule d’anciens tirages par le déchirement, le froissage, le découpage et enfin l’assemblage, quelque part entre la peinture, la sculpture, le bas-relief aussi. L’absence du sujet est ainsi à relativiser.
Le sujet photographique, nécessairement autoréférentiel, est au coeur du processus et si absence il y a, c’est moins de photographie que d’image. Et il semble nécessaire de revenir sur le long cheminement artistique de ce regardeur du réel qu’est Denis Darzacq pour saisir les enjeux de ce travail profondément paradoxal dans son corpus.
(…)
Les deux pendants de son travail (photographie reportage et photographie plasticienne) s’enrichissent et s’alimentent mutuellement dans une perpétuelle recherche de cohérence sémantique et artistique à travers les réalités sociales et politiques. Celle-ci le mènera par exemple en banlieue, à Bobigny en 2004. En dehors de toute actualité, quelques années après la génération qu’on appelait alors « black-blanc-beur » et quelques mois avant la révolte de novembre 2005, le série dépasse les préjugés et offre une image de la banlieue radicalement différente de celle que véhiculent traditionnellement les médias. L’artiste arpente ce paysage urbain avant tout espace social vivant revendiqué collectivement comme individuellement par leurs habitants. En proposant entre autre, aux jeunes des cités de poser devant chez eux, Denis Darzacq entérine une approche photographique qui problématise la place du corps dans l’espace social. Travail poursuivit avec La Chute (2006) qui constitue certainement la série la plus exemplaire de sa virtuosité à conjuguer mise en scène et réalité. Elle figure des danseurs de banlieue photographiés en suspension dans l’air pendant qu’ils performent une figure de hip-hop. Comme pour illustrer la citation issue du film générationnel culte La Haine (1995) de Mathieu Kassovitz « l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage », Denis Darzacq saisit le moment de la fragilité absolue, de tous les possibles comme de tous les dangers, où on s’émancipe des pesanteurs sociales, l’espace d’un instant. La pertinence de la série sera récompensée par le 1er Prix du World Press Photo, catégorie Arts and Entertainment, en 2007. Les questionnements de La Chute trouveront prolongement dès l’année suivante dans la série Hyper (2007-2009) qui fera l’objet d’une exposition aux Rencontres d’Arles en 2009. Poursuivant son investigation des formes chorégraphiques et de leur potentiel signifiant, Denis Darzacq photographie des corps en suspension cette fois dans les rayons des supermarchés. Il se dégage toujours de ces images une impression de point d’arrêt, de temps figé, d’équilibre précaire et de potentiel effondrement mais cette fois, l’artiste s’attaque directement à la place du corps dans l’espace normatif du consumérisme. Cette problématique constitue d’ailleurs un champ de recherche important qui va jusque constituer un fil rouge dans sa pratique notamment avec le travail Casques de Thouars (2007-2008) réalisé lors d’une résidence dans cette petite ville des Deux-Sèvres. Changement radical de décor, le photographe se trouve alors bien loin de la capitale et de ses banlieues dans un contexte social marqué par l’éloignement physique des espaces de consommation et de culture de masse. Il se passionne alors pour une pratique de customisation des casques de motos par des jeunes du coin en pleine déshérence. Aussi bien armure que masque et parure, le casque super-esthétisé devient de support d’expression du corps social, l’endroit de l’indispensable singularisation autant que de la revendication de l’appartenance à un tout : le monde globalisé. C’est également de l’existence au-delà des stigmatisations que traite la série Act (2008-2011). Denis Darzacq mène alors un travail de longue haleine avec des personnes en situation de handicap.

« To act » en langue de Shakespeare fait aussi bien référence au fait de jouer un rôle qu’au fait d’agir. Le photographe invite chacun de ses complices à faire acte dans l’image qu’ils soient acteurs, sportifs ou danseurs pour revendiquer leur singularité en transcendant le statut des personnes en situation de handicap et donc d’assistés que la société leur assigne. Dans la proximité ou l’éloignement, dans la performance ou l’anonymat, chacun cherche sa place dans la société contemporaine.

Le début des années 2010 marque un point de bascule dans la carrière de Denis Darzacq. Il prend la décision de rompre avec une pratique proprement documentaire de la photographie pour verser dans une approche résolument plasticienne sans pour autant perdre de vue ses ingrédients thématiques d’élection à commencer par les problématiques de consommation de masse. Avec Recomposition (2010-2011), il jette son dévolu sur une chaise Ikea dont il propose à des danseurs de se saisir de l’assise et de l’emballage en carton. En résulte des images énigmatiques de corps affublés de volumes géométriques. Alors qu’on parierait que ces hybridations sont le fruit de quelques manipulations numériques, tout ici est chorégraphie. L’objet devient l’artefact qui définit le corps autant qu’il le contraint. Quand les précédentes séries postulaient la revendication de la subjectivité du sujet, la Recomposition postule le produit de consommation courante – la chaise Ikea – comme outil de sa disparition, le chemin vers son abstraction.

Nous sommes alors fondés de penser que les Absences que nous présentent Denis Darzacq constituent en somme le point d’orgue d’une recherche plastique profondément ancrée dans une conscience politique construite par la photographie documentaire.
Les Absences sont faites de cette matière photographique nécessairement signifiante dont la perte de sujet visible ne constitue en rien l’abandon de la valeur politique.

« L’absence, ce n’est jamais le vide, c’est la présence qui manque. »

Dates

Janvier 11 (Samedi) 13 h 00 min - Avril 5 (Dimanche) 19 h 00 min

Lieu

Centre d’art Contemporain de la Matmut

425 rue du Château 76480 Saint-Pierre-de-Varengeville

Centre d’art Contemporain de la Matmut425 rue du Château 76480 Saint-Pierre-de-VarengevilleEntrée libre et gratuite, du mercredi au dimanche, de 13 h à 19 h.

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