Avril, 2019

jeu18avr(avr 18)9 h 00 minjeu06jui(jui 6)18 h 00 minEVA extra-véhiculairesYves TrémorinLa Capsule, Centre culturel André Malraux, 10, avenue Francis de Pressensé 93350 Le BourgetType d'événement:Exposition,Photographie

Détail de l'événement

Appareillage

A-t-on jamais vu un animal se saisir d’une branche morte pour s’y appuyer et se mettre à marcher ? Se poser la question suffit à prendre conscience de la singularité de notre espèce qui, depuis la nuit des temps d’où elle a surgi, a accompagné, soutenu, facilité, permis son odyssée terrestre, maritime, aérienne et, désormais, spatiale grâce à des instruments aussi simples qu’une canne de bois ou aussi complexes qu’une combinaison d’astronaute. Au point qu’il paraît désormais difficile de penser à la moindre entreprise ambulante, flottante ou volante sans le recours à des artefacts nés de la conspiration de notre intelligence, de nos savoir-faire. Et, j’allais l’oublier, de notre imagination.

Car nos ancêtres hier, nous-mêmes aujourd’hui et nos enfants demain n’entreprendront jamais de franchir les frontières de notre immédiate condition sans recourir au plus beau et au plus empoisonné des dons que la nature nous ait faits : la capacité d’imaginer. Imaginer, autrement dit outrepasser les limites de l’espace et du temps, les limites de notre corps et parfois de notre esprit pour vivre un instant dans un outre-part, dans un outre-temps. Ainsi, notre imaginaire est-il capable d’appareiller pour les destinations les plus étrangères, les plus exotiques.

Très tôt, nos prédécesseurs ont su trouver dans la nature de quoi augmenter les capacités de leur imagination : les incantations et les drogues leur ont ouverts les portes de leur « véhicule » de chair pour entreprendre de vertigineux voyages spirituels. Mais, en attendant d’être transférés dans des mémoires de silicium et des réseaux informatiques (à en croire les promesses transhumanistes), nous n’en demeurons pas moins des êtres de chair et d’os, de nerfs et de sang. Alors, tout en développant des moyens de transport de plus en plus sophistiqués, nous n’avons pas tardé à rêver, à imaginer repousser les frontières de notre corps lui-même. Car le courage et l’audace d’explorer, la volonté et l’envie de vivre ne suffisent pas pour quitter le port d’attache ni le plancher des vaches, le lit d’hôpital ni la chaise roulante. Orthèses, prothèses : quels que soient leurs noms, des artefacts nous sont indispensables pour combler nos manques et augmenter nos capacités, pour nous protéger et nous soutenir.

Avec un œil qui perce au-delà de l’objectif, Yves Trémorin nous installe face à la réalité, souvent froide, de ces appareils sans lesquels nous n’aurions pas tenté bien des appareillages, bien des sorties hors de notre véhicule charnel ou terrestre, bien des EVA. L’artifice est souvent évident, mais le simulacre peut être bluffant, comme si nous avions peur de sortir de notre chair, de notre peau, de trop nous éloigner du rivage humain. Nous restons encordés à notre humaine apparence comme l’astronaute qui entreprend le tour de sa station spatiale, engoncé dans sa blanche combinaison : il prend soin d’accrocher un grappin à la justement nommée
« ligne de vie ». Trop s’éloigner de la portion de Terre encapsulée et orbitée serait mettre sa vie en danger ; trop s’éloigner des apparences humaines, serait-ce mettre son humanité en danger ? Rien d’étonnant si la main d’acier peut nous effrayer : elle paraît trop forte, trop résistante, trop inoxydable pour éprouver ou, plus exactement, faire éprouver quelque sensation, quelque sentiment, quelque sympathie. Plus effrayants ces doigts recouverts d’un simili-cuir, d’une simili-peau : sont-ils capables de caresser ?

Reste encore une interrogation, celle qui accompagne ou devrait accompagner tous les appareillages : quel en est le but ? Pouvoir à nouveau tendre la main et poser le pied, après en avoir été amputé ; jouir à nouveau du vent de la course et même de l’ivresse de la victoire ; sentir à nouveau le sang affluer dans son corps ; affronter l’obscurité des abysses ou celle de l’espace ; parvenir, selon la drôlatique expression, « là où la main de l’homme n’a jamais mis le pied » : est-ce là des buts à la mesure de notre humanité ? N’est-ce pas plutôt des destinations, à haute valeur ajoutée bien entendu, mais qui, l’expérience le montre, ne comblent pas le cœur de l’homme ? Et de quel cœur s’agit-il puisque nous sommes même capables d’en fabriquer, capables de remplacer ceux qui défaillent dans nos poitrines. Une fois l’exploit réalisé qu’en reste-t-il, en dehors d’un souvenir qui va s’estomper puis s’éteindre, à moins qu’il n’ait contribué à faire grandir l’humain, tout l’humain ? Mais alors, avec ses orthèses, ses prothèses, d’acier et de silicone, de quel humain s’agit-il ?

À la question la plus immédiate que suggèrent les photographies d’Yves Trémorin, « où allons-nous ? » et à laquelle le ciel offre la plus enthousiasmante des réponses, ne faut-il pas immédiatement ajouter une autre question : « qui va là ? ».

Jacques Arnould, Expert éthique et espace au Centre national d’études spatiales (Cnes)

Dates

Avril 18 (Jeudi) 9 h 00 min - Juin 6 (Jeudi) 18 h 00 min

Lieu

La Capsule, Centre culturel André Malraux

10, avenue Francis de Pressensé 93350 Le Bourget

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