Mai, 2021

mer19mai11 h 00 minsam19jui19 h 00 minMémoires troubléesBlaise AdilonGalerie Henri Chartier, Rue Auguste Comte, 69002 LyonType d'événement:Exposition,Photographie

Détail de l'événement

L’écart
Il y a d’un côté les faits et de l’autre les croyances, ou plutôt, il y a le monde d’une part et la pensée qu’on en a de l’autre. C’est sur cet écart que Blaise Adilon fabrique ses images.
Ce périmètre d’incertitude entre l’un et l’autre, la part d’invisible qui les unit et les désunit, mais qui les tient en otage l’un à l’autre, est ce que Blaise Adilon glisse subrepticement dans l’interstice : la part des anges.

Pixels
Au tout début des années 80, l’apprenti photographe court la campagne. Il a son boîtier bien en main mais celui-ci est vide car la pellicule, en ces temps d’argentique, est précieuse et coûteuse pour un débutant. Alors la lumière n’imprime pas la pellicule mais la rétine de l’apprenti.
Aujourd’hui, boîtier et rétine imprègnent le monde en 70 millions de pixels.

Effacement
« La figure de ce monde passe. » (Paul, 1 Corinthiens 7, 31). La photographie, l’histoire, l’algorithme souvent et la mémoire quelquefois tentent d’en retenir quelque chose. Mais ce sont des bribes qui peu à peu s’effacent car les flux succèdent aux flux et l’actualité à l’actualité… Alors, quand le monde s’estompe que reste t-il : un encombrement et des trous, une mémoire troublée.

L’histoire et sa mémoire
L’histoire a ses Azincourt, ses murs de Berlin, ses Tommie Smith au bras levé poing fermé, ses Nuremberg, ses Misérables, ses Divines Comédies, ses invisibles et ses théâtres d’opérations, ses frontières, ses lignes de démarcation… La mémoire elle, floute l’histoire. Elle n’en conserve que les saillies et il semble dès lors qu’il n’y ait rien entre ni au-delà. C’est dans ce creux, sur cette ligne de crête inversée entre adret et ubac, entre sens et non-sens, visible et invisible, image et intelligibilité que se tient en équilibre l’oeuvre de Blaise Adilon. C’est son interrogation première et son objet photographique.

Mémoires troublées
C’est à la fois le titre de l’exposition et celui de la plus récente des séries de Blaise Adilon (2020- 21). La série est dédiée à la ligne pointillée de l’histoire et à sa mémoire poreuse. C’est un antimonument bâti sur des images des années 37-40 du XXe siècle.
La série montre ce qui échappe aux mots comme aux évènements car tout est vu « entre », au plus près, mais sans jamais être fixé : le tragique, l’effacement, la suggestion, le subjectif, l’instant qui s’efface, l’anonyme, les faits qui se troublent et les moments qui restent, charbonneux, et dont nous ignorons tout.
Quel est cette ombre de meunier ? Quels sont ces vagues bagnards qui rament ? Et cet Américain sous la douche ? Que sont-elles ces scènes, ces figures sinon les héroïnes d’une géopolitique oubliée…
Elles sont nous, ces figures et, comme nous, elles sont promptes à être englouties.
Le monde relève t-il de la conviction ? De la preuve ? Ou du complot ?
La lisière : les Routes, les Nids, les Forêts, les Monts, les Frontières
Chaque route (The Road) se tient dans un rectangle de 18X120 cm, chaque Nid dans un carré de 50X50 cm comme les Forêts mais pas comme les Monts qui sont variables…. Ces Monts, à portée de marche, empruntent leur titre Paha Sapa à la langue Sioux ce qui signifie Les Noires Montagnes Sacrées (2017-18…) Chaque Mont est un point de fixation sur un itinéraire improvisé, fugitif comme l’instant qui l’a vu. Chaque mont est rehaussé d’encre de Chine pour qu’ensemble le noir, le relief et le plan, le creux et le temps se perdent dans le regard. Cette Montagne Magique en apesanteur repose sur un papier aquarelle.
80 Routes (The Road) composent une série réalisée entre 2015 et 2017. Chacune d’elles est un montage. Un à un, chênes, frênes et tilleuls, épineux et feuillus sont déposés comme des ombres mémoire sur un fil et sont composés en skyline-lisières. Aucune de ces routes n’a été vue avant que l’image ne soit écrite, aucune d’elles n’a été parcourue avant que la photographie n’existe, mais elles sont toutes justes car on sait pertinemment que des lignes d’ombre nous encerclent à l’horizon. Les Nids comme les Forêts sont scrutés à 60 millions de pixels et s’intitulent Impermanence 1 et 2 (2016-21). Le nid est abandonné quand l’oisillon le quitte. Aussi cette fragile perfection ne dure que le temps d’un envol puis disparaît. Avant cela, c’est un creux, un cercle et un enclos.
De son côté, la Forêt est une broussaille, c’est un site au coeur d’un certain endroit sans repère. Le galbe du paysage se tisse et s’effiloche sous la lumière sans anecdote, le temps d’un déjeuner de soleil.
Cross the Borders ( 20… ), les frontières, sont au nombre de quatre et sont opaques, sombres, noires. Puis le noir s’estompe alors qu’une lumière obscure les enveloppe. C’est un moment de latence, incertain, fragile, mais d’une rare précision qui libère de la pénombre, des couleurs en désordre, enchantées et silencieuses. La couleur s’échappe au noir…

C’est la force des frontières que d’être traversé à l’instant fugitif où elles se dissolvent sous l’action d’une lumière transfuge. Une ligne de démarcation.
Mirador, pavés humides, phares au loin, vagues au bout du rouleau, lisières encore. Pour un peu tout cela n’existerait pas ou pire, ne serait pas vu.

Mondes
Du monde, Blaise Adilon vise les zones silencieuses (Foucault), c’est à- dire les moments de bascule, les lisières encore. Il bâtit des images singulières de sites identifiables à la manière de noms communs uniques mais qui seraient employés au pluriel pour être à la fois familiers, inconnus et génériques. Ainsi ce n’est pas une forêt mais toutes les forêts, pas un enclos mais tous les enclos et les nids, tous les éphémères, toutes les frontières et les monts ; et toutes les mémoires troublées qui sont là. Des collectifs singuliers qui ont perdus leur s, en suspend et en silence.
Blaise Adilon gomme les célébrations, les anniversaires, les héroïsmes et les bruits.

Grammaire
Mais, de même qu’en littérature le sens n’existe pas tant que la phrase n’est pas posée, en Adilonie l’image n’est rien tant que la grammaire ne l’a pas construite. Chaque image, chaque série plutôt, a sa grammaire qui s’invente en marchant sans que nul chemin ne la précède. Sans elle, la prise de vue n’est qu’une intuition, un potentiel et rien d’autre. Sans sa grammaire qui la scénarise et lui donne un sens, il n’y pas d’image.
Par conséquent, c’est dans l’expérience du positif-négatif des Nids et Forêts, dans l’évanescence des couleurs au noir des Frontières, dans l’encre des cimes et Monts, dans l’écriture numérique des arbres silhouettes des Routes et dans les superpositions bitumées des Mémoires Troublées que l’oeuvre s’incarne. A partir de là, mais à partir de là seulement, chaque forêt a sa lisière, chaque champ a son bord, chaque esprit sa limite, chaque mont son au-delà, chaque nid son dehors. C’est le sens des choses. Et ce qui configure ces choses et leur sens, ce sont des lignes implicites de démarcation.
Qu’y-a-t-il au bout de la route, hors du nid, de l’autre côté de la frontière, au-delà du mont, entre le trouble, après la mémoire, entre l’histoire et la réalité des images ?
Thierry Raspail, janvier 2021

mardi 14-19h
mercredi au samedi 11h-19h, sans interruption.

Dates

Mai 19 (Mercredi) 11 h 00 min - Juin 19 (Samedi) 19 h 00 min