Novembre, 2020

sam28nov(nov 28)14 h 00 min2021sam20fev(fev 20)19 h 00 minSous le soleil de la vieSabine WeissLes Douches la Galerie, 5, rue Legouvé 75010 ParisType d'événement:Exposition,Photographie

Détail de l'événement

Quand il a fallu choisir un titre pour cette exposition, je souhaitais mettre en exergue des mots ou une expression qui racontent la personnalité de Sabine Weiss. Solaire, sourire, énergie, optimisme, travail… les qualificatifs ne manquent pas. Caractère, aussi ! Sous le soleil de la vie s’est assez vite imposé car il résume assez bien son appétence.
Vous l’aurez compris, c’est avec beaucoup de tendresse que nous présentons à la galerie une nouvelle exposition de Sabine Weiss, avec des photographies connues, d’autres plus singulières, et toujours comme maître mot la composition et la lumière.
Françoise Morin

Dans le petit atelier qu’elle habite depuis plus de soixante-dix ans, les objets sont partout. Sur les murs, les tableaux, les reliquaires et une extravagante collection d’ex-voto qui grimpe comme une vigne vierge sur le limon de l’escalier. Des cailloux polis devant la cheminée, des sulfures sur une étagère, un mortier au fond troué, un masque de momie… « J’accumule les fourbis », constate Sabine Weiss. Cette grosse pierre ronde qui semble avoir deux yeux a été́ rapportée du voyage en Égypte. Elle l’avait offerte à Hugh, son mari, qui lui demandait à chacun de ses retours : « T’as pas un cadeau pour moi ? » Ce petit étui à Coran, elle l’avait trouvé́ à Ramatuelle, pour lui. Elle a fait traduire les caractères gravés sur l’argent : « Que la joie, la félicité́ et l’amour vous envahissent. »

Chaque chose ici à son histoire, et chaque histoire est précieuse. Sabine repose l’étui sur le plateau de la commode, sous l’escalier. Elle le regarde, le déplace de quelques millimètres. Elle plisse imperceptiblement les yeux pour vérifier sa juste place. « Encore hier, je me disais : mais enfin, arrête !

Je suis toujours en train de composer. » C’est une habitude qu’elle a depuis tant d’années qu’elle est devenue son œil.
Elle a ce même regard en feuilletant les épreuves de ce livre. Cette fois, elle n’a pas laissé à d’autres le soin de choisir les photos. Elle s’en est chargée, revisitant le travail de toute une vie. Elle s’arrête, portant à chaque image l’attention affectueuse qu’elle accorde aux objets. « Ah, dit-elle, celle-là, je l’aime bien. » Il y a tant de raisons d’aimer une photo, le modèle, la rencontre, l’histoire, le moment, la composition, la lumière, la convergence miraculeuse de tous ces éléments. Elle résume : « J’aime beaucoup mes photos, je suis très sentimentale. » Il y a de la malice dans son sourire, de l’évidence aussi. Les pages jonchent la table basse, les années défilent. Sabine Weiss a quatre-vingt-seize ans.

Elle photographie depuis qu’elle a onze ans. Elle est entrée en apprentissage à dix-huit ans. Elle était photographe certifiée à vingt et un ans. Professionnelle, elle a « fait de tout », des bébés et des morts, des reproductions de tableaux, des parfums et du cognac, des riches dans leurs belles maisons, des mannequins dans toutes les poses… Elle a ramené́ des reportages des États-Unis, d’Éthiopie, du Portugal, de Belfort, d’URSS, d’Inde, du Val-de-Marne… Elle a tiré́ des portraits d’artistes, écrivains, peintres, sculpteurs, chanteurs, dont certains entaient ses amis. Elle a photographié aussi Jean Monnet, ou Dwight D. Eisenhower. Elle a eu des clients prestigieux, des magazines légendaires, des publicitaires réputés, une agence historique, en France et sur- tout aux États-Unis. « J’ai tout fait », répète-t-elle avec une fierté d’artisan, confondue par la quantité́, la diversité et la difficulté de l’ouvrage abattu.

Ces milliers de clichés de commande mériteraient de faire l’objet d’un inventaire et d’une exposition pour eux- mêmes. Mais ce livre présente l’autre monde de Sabine Weiss, celui des images libres de contraintes, des « photos pour soi », comme d’autres ont eu « une chambre à soi ». Les visions chéries saisies lors de ses reportages et les clichés pris en promenade, sans y prendre garde, quand elle sortait le soir avec Hugh, aux alentours de l’atelier du boulevard Murat, porte de Saint-Cloud. Ils lui ont valu, au fil des années, une renommée parallèle, qui a fini par dépasser puis par occulter la réussite de l’artisane. Elle l’accueille avec un plaisir teinté de doute. Elle n’est pas sûre de vouloir quitter le monde du métier pour celui de l’art. Elle se tient toujours sur la réserve : « Pas artiste, non. »

Sabine Weiss n’a pas voulu l’admiration des foules. Elle balaye d’un geste l’idée même qu’elle aurait pu la rechercher. « Je n’en avais pas besoin… J’avais du travail. » Trois de ses photos ont pourtant figuré dans la mémorable exposition présentée au MoMA en 1955, The Family of Man. Le conservateur Edward Steichen, auquel elle avait été recommandée, l’avait d’abord gentiment découragée. Elle semblait si jeune. Trente ans. Puis il avait jeté un œil à son dossier et s’était ravisé. Sabine Weiss n’est pas alors une inconnue. Des expositions personnelles lui ont été consacrées, l’année précédente, à Chicago, à Minneapolis, à New York, à Lincoln. Elle n’a pas assisté aux vernissages. Elle n’en a même vu aucune.

« Pas le temps… J’avais tellement de travail ! » Pour qu’elle contemple enfin ses photographies au mur, il faut qu’une bande d’amis menée par Hugh organise pour et malgré elle un accrochage à Arras, au centre culturel Noroit. C’était en 1979, elle avait cinquante-cinq ans. Et encore… Alors qu’elle s’apprête à livrer ses cartons de photos aux organisateurs afin qu’ils s’en débrouillent, Robert Doisneau la chapitre : elle doit absolument choisir elle-même ses images. Elle s’exécute et opère la sélection parmi ses collectes des décennies cinquante et soixante. La récompense est immédiate : agrandies, encadrées, accrochées, les photographies lui apparaissent « dans leur cohérence ». Doisneau, affirme- t-elle, l’a révélée à elle-même. Si bien qu’elle reprend la pratique qu’elle avait délaissée pendant une bonne dizaine d’années, refuse les propositions commerciales et repart en maraude. Si c’était à refaire, a-telle souvent confié, elle délaisserait les commandes. Pas de mode, pas de publicité. Des reportages, des balades, des rencontres, voilà ce qu’elle ferait, exclusivement. Une vie entièrement dévolue au plaisir de voir. « Je me délecte d’être obligée de regarder », dit-elle. Une vie de délectation.

Un fantasme. Car comment affranchir l’œuvre libre de Sabine Weiss de l’existence contrainte ? Comment comprendre la singularité de ses photographies, leur intégrité, leur rapidité un peu rêche ? Sabine Weiss s’arrête sur l’une d’elles : « J’aime beaucoup celle-ci. Elle est très mauvaise techniquement, mais ce monsieur qui se penche pour acheter un brin de muguet à ces gosses… » On se dit que, pour s’émanciper si allègrement de la technique, il faut l’avoir vraiment possédée. Sabine Weiss s’est tellement exercée qu’elle sait voir sans (tout) voir. Ses compositions se jouent du net et du flou, du détail, des passants qui traversent le champ. « On ne peut rien prévoir. On fait ce qu’on peut. On est tributaire du hasard. J’aime bien. »

Parce qu’elle est libre d’ambition, l’œuvre de Sabine Weiss échappe à la fabrication comme à l’anecdote. Elle ne trouve pas sa cohérence dans un projet, mais dans une disposition. Elle ressemble à son auteure, quelles que soient ses réticences à se considérer comme une artiste. C’est peut-être qu’il y a quelque chose d’insuffisant dans le mot « artiste », quelque chose qui ne rendrait pas justice à cette qualité industrieuse de la photographie qui ne peut pas s’autoriser du caprice, parce qu’elle est d’abord un art de la technique et de la chimie, un art du faire. (…)

Sabine a beaucoup photographié les enfants. Professionnellement, peut-être aussi parce qu’elle est une femme, on le lui a beaucoup demandé. Mais il y a autre chose. Partout où elle est passée, de l’Inde à Saint-Cloud, elle a rapporté des portraits d’enfants. Ses photos n’ont pas grand-chose de « mignon », ni même d’évocateur. Les enfants y figurent crûment, comme des êtres à part entière, saisis dans leur vérité sociale, culturelle, familiale. Cocasses ou déchirants, ils existent en acteurs du monde. Elle remarque : « Je ne suis pas très loin de tout ça », et c’est probablement à la vigueur persistante de sa propre enfance qu’elle doit l’intégrité de son regard. Elle sait comme personne photographier un enfant parce qu’elle est son égale.

Sabine Weiss ne se souvient pas d’avoir été impressionnée par ses modèles, même les plus illustres (« le maréchal Juin, très gentil »). Elle dit pourtant : « Les enfants ne vous font pas peur, ils ne vont pas vous casser la figure. » Elle constate, en parcourant ses photos : « Beaucoup d’enfants, beaucoup de vieux, peut-être qu’ils font des choses plus intéressantes que les adultes. » Des mendiants aussi, des clochards, des gens du voyage, des gens « simples ». « Les milieux populaires, ça me touche.

Ils ne sont pas prétentieux. Je ne les manipule pas. » Elle qui, pour les magazines, a tellement photographié les heureux du monde semble trouver une forme de paix, de tendresse aux marges de la société adulte et triomphante. C’est là qu’elle s’arrête, touchée par un geste, une attitude. Elle choisit « les gens paumés », « les gens seuls ». « Vous savez, ajoute-t-elle, considérant son œuvre, ce n’est jamais très gai. »

Pour autant, indifférente aux malstroms de son siècle, Sabine Weiss ne s’est jamais « mêlée de politique ». La faute à la Suisse ? « On n’y parlait pas beaucoup de politique, on y vivait assez calmement. » Dans le long entretien qu’elle a accordé à Amaury Chardeau pour France Culture, elle règle la question : « Je ne suis pas une militante. Je ne suis pas une féministe. Je n’ai même pas les mots pour ça. Je suis très engagée dans ma propre vie, dans ma photographie. Je suis finalement une personne très égoïste. » Elle dit aussi, ce qui la définit bien : « Je ne suis pas fervente. »

À l’écouter même, c’est le hasard des temps qui l’aurait rangée dans l’école de la photographie humaniste, avec l’ami Robert Doisneau et tous les autres, Willy Ronis, Brassaï, Henri Cartier-Bresson…

Elle en a croisé quelques-uns, sans se lier. Elle n’a pas besoin de bande et, de toute façon, elle a Hugh. Elle ne leur reconnaît aucune influence sur son travail. Le seul qui l’aurait marquée leur est bien antérieur. C’est August Sander, l’immense portraitiste allemand du début du siècle dernier. Lui, elle l’admire : « Très simple. Très frontal. Ça, ça m’intéressait. » Elle-même n’a aucune réticence à reconnaître l’aspect documentaire de son travail, elle aime « témoigner ». Et elle se méfie de l’anecdote comme d’une peste. Sander, effectivement. (…)

Sabine, qui existe tellement, dit de ses sujets : « Photographier une personne, c’est la faire exister. »
Moins dans l’image elle- même que dans cet instant d’échange, où l’une offre ses yeux et l’autre son regard. Encore et encore, montrant une autre photo, Sabine Weiss raconte une situation semblable : « Et celle-là, elle était tellement contente, elle avait besoin de quelqu’un. » On n’entend aucune arrogance dans cette sympathie universelle érigée en méthode d’approche. Plutôt une jubilation inépuisable, née du partage de la vitalité́. Quelque chose comme une rédemption joyeuse, une double rédemption, de part et d’autre de l’objectif. « Je suis peut-être gentille au fond, lance Sabine Weiss, avec un sourire espiègle. Peut-être. »
« Ah bon ? Vous me connaissiez ? demande Sabine, dubitative. Je ne suis pas très connue quand même… » On proteste, elle semble s’étonner. Puis elle clôt le chapitre sur un murmure : « Tant mieux, tant mieux. Très bien… » Elle range sur la table devant elle les épreuves du livre à venir : « Ce sont les choix de Sabine Weiss. J’y ai mis les photos que j’aime. J’ai essayé de ne pas prendre de choses connues. » Elle se reprend : « Si, quand même… J’ai essayé de ne pas décevoir. »
Marie Desplechin
Extraits de l’ouvrage Émotions, paru aux Éditions de la Martinière, 2020

Dates

Novembre 28 (Samedi) 14 h 00 min - Février 20 (Samedi) 19 h 00 min

Lieu

Les Douches la Galerie

5, rue Legouvé 75010 Paris

Les Douches la Galerie5, rue Legouvé 75010 ParisOuvert du mercredi au samedi de 14h à 19h ou sur rendez-vous

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