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Monica, d’Yves Trémorin. L’amour à l’œuvre

Temps de lecture estimé : 5mins

Pour qui connaît le travail d’Yves Trémorin, cet ouvrage pourrait au premier abord faire figure d’entorse ou de pas de côté. Il rassemble quinze années de photographies argentiques en noir et blanc de sa compagne Monique. Mais à bien y regarder, il a sa place pleine et entière dans l’œuvre du photographe. Une place particulière, aussi.

J’ai proposé à Yves, il y a plusieurs mois, de travailler à un projet d’exposition transversale dans ses différentes séries, montrant comme trois générations de femmes (grand-mère, mère, compagne) jalonnaient son parcours. Peut-être parce que j’ai un attachement de longue date à la série des Amants magnifiques, aussi parce que j’étais fascinée par le paradoxe de ses procédures rigoureuses, de sa distance parfaitement maîtrisée, de ses images précises, parfois presque chirurgicales, de sa recherche d’objectivité et de frontalité qui viennent se mêler souvent à l’intime et à la sphère familiale.

Après que nous ayons choisi des séries existantes, anciennes ou récentes, Yves a entrepris de se plonger dans ses archives, et de m’envoyer, par dizaines ou par bribes, en fonction des trouvailles, des photographies de Monique. A mesure que les images s’accumulaient, une évidence s’est imposée : il fallait faire un livre. Il fallait que celui-ci soit exigeant, tant dans la qualité de sa conception éditoriale que dans sa fabrication. Nous avons donc présenté le projet à David Fourré, qui dirige les éditions Lamaindonne, et rapidement entamé sa conception.

Au-delà de la séduction immédiate des images (qui sont d’une grande beauté), cet ouvrage montre une pratique à l’origine autant qu’à la marge et au cœur de son travail. En effet, Yves Trémorin n’a eu de cesse de photographier sa compagne depuis plus de 40 ans. Il ne faudrait pas y voir la relation du photographe à une muse passive, offerte et décorative, comme on en voit souvent dans l’histoire de l’art (ici, Monique n’est pas objet, mais sujet et pleinement actrice). Il s’agit d’une relation autant amoureuse que photographique entre les deux protagonistes : la photographie comme une pratique de couple, comme on peut la trouver, sous d’autres expressions et d’autres modalités, chez Edith et Emmet Gowin ou chez Françoise et Denis Roche.

Divers protocoles sont mis place en place pour la réalisation des images, elles ne sont pas le résultat d’une production spontanée et quotidienne, mais bien le fruit de véritables séances de pose. Ainsi avons-nous pris le parti de construire le livre en alternant des cahiers rassemblant des essais de prise de vue préparatoires – afin de comprendre le processus de travail – et des séries constituées. Ces cahiers sont imprimés sur des papiers différents, de l’offset pour les esquisses, du papier couché pour Un dimanche, La chambre close, Monica et Les amants magnifiques. Le format relativement petit, quant à lui, permet un rapport de proximité indispensable à la dimension intimiste du propos.

Sur la première photographie de l’ouvrage, Monique à dix-sept ans. Et l’on saisit alors à quel point (et pour cette raison que nous avons choisi de publier les quinze premières années de ces images), ce travail est fondateur de l’œuvre d’Yves Trémorin. Il y met en place et expérimente les procédures d’une photographie radicale et rigoureuse qu’il développera sa carrière durant. S’y dessine également un rapport parfois âpre et subversif à la chair, à l’érotisme ou la mort qu’il a développé alors qu’il faisait partie du trio Noir Limite (avec Florence Chevallier et Jean-Claude Bélégou). Le long et passionnant entretien entre Yves Trémorin et Michel Poivert, qui a manifesté son intérêt pour ce projet éditorial dès ses prémices, figurant dans l’ouvrage apporte de riches développements sur ces questions.

Oh, can’t you see that you were born to stand by my side
And I was born to be with you, you were born to be my bride
You’re the other half of what I am, you’re the missing piece
And I love you more than ever with that love that doesn’t cease
Bob Dylan, Wedding Song (cité par Yves Trémorin)

Alors qu’il est une célébration de la relation amoureuse et de la puissante fascination qu’exerce Monique (tant par sa beauté que par l’intensité de sa présence), dépourvu de toute nostalgie, emprunt parfois de références au cinéma ou à la musique, par la sensualité, la plasticité et la grande précision des images (dont Guillaume Geneste, qui a réalisé la photogravure, a su rendre toute la subtilité et la profondeur), on peut également se laisser aller à appréhender cet ouvrage comme un corpus autonome et bouleversant. Le récit vertigineux de l’amour à l’œuvre.

INFORMATIONS PRATIQUES
Monica, photographies d’Yves Trémorin, entretien avec Michel Poivert.
Editions Lamaindonne
format 20 x 24 cm
124 pages – 80 photographies en bochromie
Couverture pleine toile avec jaquette – marquage à chaud
35 euros
https://www.lamaindonne.fr/

Yves Trémorin est représenté par la Galerie VU’
https://www.galerievu.com

Caroline Bénichou
Après des études d’arts plastiques et sciences de l’art à la Sorbonne, Caroline Bénichou collabore pendant plus de dix ans aux éditions Delpire, elle y travaille avec Robert Delpire à la conception et la coordination de livres et d’expositions. En 2013, elle rejoint la Galerie VU’ dont elle est aujourd’hui responsable. Elle est par ailleurs autrice de textes pour des ouvrages ou des expositions de photographie et du blog lesyeuxavides.com et accompagne des photographes dans leurs projets.
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