L'Invité.e

Carte blanche à Klavdij Sluban : Tanja Lažetić, Femme photographe slovène

Temps de lecture estimé : 4mins

À l’occasion de sa carte blanche, le photographe français Klavdij Sluban a choisi une dizaine de femmes photographes slovènes qu’il nous présentera chaque jour. Aujourd’hui, nous partons à la rencontre de Tanja Lažetić – qui vient tout juste d’être sélectionnée dans le parcours 2020 de Elles X Paris Photo. L’occasion de révéler quelques images issues de sa série “Gasoline Stations, Again”. Chaque jour, jusqu’au 11 décembre, et grâce à notre invité, nous consacrerons un ou deux portfolios à ces femmes photographes slovènes qui luttent pour exister.

Tanja Lažetić est née en 1967 à Ljubljana (Slovénie) où elle vit et travaille.
Après des études d’architecture, elle se consacre à l’art utilisant aussi bien la photographie que la vidéo, la performance, la céramique ou encore le livre d’artiste.

Elle vient tout juste d’être choisie pour faire partie de Elles X Paris Photo, projet du ministère de la Culture associé à Paris Photo sélectionnant les 40 femmes photographes les plus influentes actuellement.
Son travail a été montré dans les institutions majeures, telles le musée d’art moderne de Ljubljana, la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando à Madrid, le Brandhorst à Münich, Gagossian Gallery à New-York.
Elle a publié une vingtaine de livres, dont certains sont dans la collection du MOMA’s Artists’ Books à New-York.

Si les supports sont différents, une thématique de fond parcourt toute son œuvre : ce temps ingrat qui passe mais ne traite pas tout le monde de la même façon. A certains il enlève, à d’autres il laisse des bons souvenirs. Le temps, avec sa dose de nostalgie, fait plus ou moins de ravages, selon qui le remonte.

S’emparant de matériaux divers, elle froisse du papier, brise du verre, parfois même des fichiers numériques, agrandit ou réduit des images, les recolore…la partie est toujours mise en lumière tandis que le tout est un ensemble composite qui recomposé revêt une signification nouvelle.
La partie et le tout, le passé et le présent sont en permanence mis en rapport. Ça clash la plupart du temps. La chute est d’autant plus impressionnante qu’elle se fait dans le silence.

Exposition in situ de Tanja Lažetić

Au Musée d’Art moderne de Maribor, Tanja Lažetić a fait une installation en utilisant comme support principal la céramique. Le projet intitulé L’Œil Brisé, est une réflexion sur ce qui nous reste une fois que tout est détruit. Elle a collecté dans des marchés aux puces des assiettes en céramique dont le point commun est d’avoir toutes été fabriquées dans des pays qui aujourd’hui n’existent plus. Sur chacune de ces assiettes elle a peint un œil puis les a collées au mur en les faisant tenir avec du ruban adhésif. Au bout de quelques jours, pratiquement toutes les assiettes étaient tombées. Les visiteurs étaient alors obligés de marcher sur les débris. Connaissant la valeur de chacune de ces assiettes, les spectateurs étaient amenés à se poser premièrement la question de pourquoi ces assiettes s’étaient cassées, puis comment en sont-ils arrivés à se retrouver à fouler un sol jonché de restes de quelque chose qui leur a été cher jadis. Cher au cœur, cher au porte-monnaie…

La question de la perte se manifeste de façon récurrente chez bon nombre d’artistes de la région. Suivant qu’ils ont connu ou non la période de guerre en ex-Yougoslavie, tout le monde ne foule pas de la même façon le présent.

Avec la série Gasoline Stations, Again, Tanja Lažetić a photographié en 2010 vingt-six stations essence sur le bord de route entre Ljubljana et Sarajevo. Il s’agit d’un voyage vers le passé qui se situe à double-niveau, comme toujours chez Tanja Lažetić, physique et intellectuel. En effet, son grand-père est né à Sarajevo et la référence au célèbre livre d’Ed Ruscha publié en 1962, Twenty-six Gasoline Stations Only est annoncée d’emblée.
Ce voyage vers les origines était pour l’artiste également un voyage au cœur d’une ville symbole d’un traumatisme collectif.

Gasoline Stations, Again© Tanja Lažetić

Gasoline Stations, Again© Tanja Lažetić

Gasoline Stations, Again© Tanja Lažetić

En 2016, bon nombre de ces stations avaient été détruites. Celles-là ont tout simplement été barrées d’une croix rouge à même la photo.

Si la haine n’est pas / plus là, la mémoire se doit d’être entretenue. Lorsqu’elle en prend cette forme artistique distanciée la manière n’en est que plus noble.

En savoir plus
http://www.lazetic.si/

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