L'Invité.e

Le photographe Klavdij Sluban est notre invité

Temps de lecture estimé : 12mins

Cette semaine, nous recevons le photographe français d’origine slovène Klavdij Sluban. Pleinement investi dans la transmission et le partage photographique, Klavdij a mené un projet, cinq ans durant, avec 18 photographes afin de restituer leur vision de leur pays avec “If Slovenia were”*. De cette expérience, il en a retenu le courage des femmes photographes qui luttent avec force et talent pour se faire une place dans le paysage artistique. Klavdij a ainsi souhaité consacrer ses cartes blanches à 12 femmes photographes… Afin de donner toute la visibilité que ces femmes requièrent, nous prolongerons cette invitation éditoriale jusqu’au 11 décembre.

*If Slovenia were

Klavdij Sluban a initié et mené un projet intitulé “If Slovenia were” durant cinq ans avec 18 photographes slovènes qui ont porté un regard personnel et incisif sur leur pays. Un livre-coffret éponyme a été publié en 2018. Une exposition itinérante a été présentée, entre autres, en Slovénie ainsi qu’aux Voies Off d’Arles, où la Slovénie fut invitée d’honneur avec ce projet.
https://www.ifsloveniawere.com/

La photographie slovène se décline au féminin

Existe-t-il une tradition de la photographie slovène ?
Oui, bien sûr.
En fait, non.
C’est-à-dire pas vraiment. Mais tout de même.

Bien sûr qu’est enseignée l’histoire de la photographie slovène aux étudiant·tes concern·ées. Mais si l’on fait un pas de côté, force est de constater que l’histoire de la photographie slovène n’a rien à voir avec, par exemple, d’autres pays d’Europe centrale comme la Hongrie ou Tchéquie / Slovaquie. Un livre de référence a été publié en 1990 en trois volumes sur la photographie slovène de 1839 à 1990, édité par la Galerie municipale de Ljubljana. Deux expositions plus récentes sur la photographie slovène de 1990 à 2015, toujours à la Galerie municipale et une autre au Musée d’Art moderne à partir de leur collection ont été moins convaincantes. Tout du moins les non-convaincus ont manifesté avec véhémence leur non-conviction.

C’est essentiellement de cette guerre des clans, de ces chapelles, que naissent l’amertume et la rage des plus jeunes générations de photographes qui n’ont quasiment pas accès aux espaces où ils pourraient montrer leur travail, publier, exister.
Ces photographes slovènes ont bien du courage. Alors que frappe la pandémie, un bombardement d’un autre genre s’abat sur eux, et pas seulement sur eux.
La Ministre de la culture slovène, Vasko Simoniti, est un intellectuel qui a baigné dans l’art puisque son père fut compositeur et chef d’orchestre. Il est lui-même docteur en histoire spécialisé sur le début de la période moderne en Europe du Sud-Est. Ce n’est sûrement pas un homme de cet acabit qui sortirait son revolver en entendant le mot culture. En effet, il ne sort pas son revolver. Paradoxe slovène, le Ministre de la Culture en entendant le mot culture lance l’équivalent d’une charge de Panzerdivision pour anéantir, dévaster, raser tout ce qui touche à la culture.
S’abritant derrière chiffres, statistiques et lois, M. le Ministre est en train d’auto-justifier une destruction systématique qui anéantit tous les domaines des arts. Le mal est si profond que les générations futures en subiront les conséquences.

Pourquoi alors se focaliser sur les femmes photographes slovènes ? Dans ce système encore lourdement patriarcal, si les photographes hommes crèvent la dalle, les jeunes photographes femmes sont à l’agonie, voyons ces données avant de continuer :

Le Musée d’Art moderne de Ljubljana, Moderna Galerija, est l’unique institution publique du pays à acheter des photographies. Avant acquisition définitive de chaque œuvre, celle-ci doit être soumise au Ministère de la Culture qui donne l’avis final.

Dans la collection, à ce jour, il y a :
• 4051 photographies
• 141 des photographes sont des hommes.
• 13 sont des femmes.
• 3914 de ces photographies sont réalisées par des hommes
• 137 par des femmes.

Passons d’emblée au paradoxe slovène.
Invisibles, les photographes femmes slovènes n’en sont pas moins les porte-drapeaux d’une photographie slovène contemporaine, inventive, osée, décomplexée, engagée. L’œil aiguisé elles connaissent leur médium sur le bout des doigts et n’hésitent pas à le détourner, triturer, adapter à leur vision.

Deux prospecteurs étaient allés en Afrique pour voir s’il y avait un marché potentiel pour la chaussure. –Non, a dit le premier, tout le monde marche pieds nus. –Oui, a dit le second, tout le monde marche pieds nus.

Entre Panserdivision et société blindée, les femmes photographes slovènes s’épanouissent. Car elles sont courageuses, battantes et surtout elles ont du talent.

Quand elles entendent le mot revolver, elles sortent leur appareil photo.

Alors se pose la question : rester ou s’exiler. Et bon nombre de ces jeunes femmes qui non seulement aiment leur pays mais y sont viscéralement attachées, s’exilent. Et ce qui leur manque le plus ? La nature. La forêt recouvre plus de la moitié du pays. La capitale, ville la plus verte d’Europe…
Pratiquement aucun photographe homme slovènes n’exerce à l’étranger.
Ces jeunes femmes existent sur la scène internationale. Et on sait ce que ça veut dire comme efforts et sacrifices. Elles n’ont pas peur. Elles misent tout sur la création. Sans concession. Remportent des prix, exposent, publient.
Celles qui restent n’en sont pas moins créatives mais se doivent pour leur survie artistique de créer des ponts vers l’étranger.

Photographes slovènes, fuyez la Slovénie mais n’allez pas à l’étranger, c’est encore pire.

Cependant, vivant en Slovénie ou exilées, leur terre natale reste pour nombre d’entre elles source d’inspiration et de création.
Ainsi, chez Ana Zibelnik, Nina Sotelšek, Tanja Lazetić ou Tilyen Mucik, la nature est au cœur de leur travail. Chez les deux premières, c’est une terre chargée du passé des disparus, du passage du temps, d’une déréalisation à force d’images simples, directes. Les deux dernières utilisent le végétal pour questionner la notion de nature, à priori, mais dénaturent par-là même le médium de captation. Là où Tanja Lazetić prend comme prétexte la fleur pour aboutir à une interprétation métaphysique, Tilyen Mucik puise dans l’essence même du végétal et se pose la question de comment le traduire de la manière la plus organique.
Dans un tout autre registre mais utilisant également les plantes comme support de base, Vanja Bučan donne à voir une végétation généreuse, colorée, baroque. Ce n’est qu’une façade. Comme ses voyages au Maroc où avec une déconstruction minutieuse du mythe elle y intègre la dure réalité contemporaine.
Chez chacune de ces artistes, la nature n’est jamais ornement. Elle ouvre sur une réalité bien plus complexe.

Du départ, de l’exil, de la perte de repères, Tereza Kozinc est sans doute la plus représentative. La perte d’un être cher la pousse sur les routes, en quête d’un chez soi. Voyageant sans pour autant faire une photographie de voyage, elle sublime la vie au quotidien pour en donner une vision intérieure, décalée, profonde.
Si Špela Škulj photographie en voyage, sa perte est d’un autre ordre. Plus élémentaire, elle pose néanmoins la question de ce dont nous avons besoin, de ce dont on peut se séparer. Son départ d’Inde se rapprochant elle doit se délester du trop d’habits qu’elle photographie avant de s’en séparer.

La question du territoire est abordée à travers quatre regards complémentaires. Celui de Lucija Rosc est subtilement ironique sur ces symboles plantés à l’extérieur de la maison, à la vue de tous pour indiquer qu’un anniversaire est fêté. Ridicule et kitsch quand on le voit en réalité, inventaire sociologique de par la rigueur du cadrage et l’absence de jugement. Le monde de Maša Lancner est délimité par l’espace que nous habitons et par les rapports que nous y créons. Par des mises en scène dans l’espace public, elle extirpe la symbolique de nos rapports dits civilisés. Katarina Jazbec est allée à la rencontre des Lolita de Téhéran, ces jeunes filles, invisibles, car confinées dans un rôle / espace strictement délimités. Elle s’est liée d’amitié avec elles, elles se sont dévoilées. Une vision respectueuse, sans pathos, en toute confiance. Une reconnaissance mutuelle.
Toujours dans la perspective du positionnement de l’humain dans l’espace, Aleksandra Vajd pousse les éléments du langage vers les marges du médium. Son œuvre quitte le champ de la représentation pour laisser place à une installation multimédia 3D.

Avec le regard de ces femmes photographes se pose la question de ce que nous voyons lorsque nous regardons une photographie.
Cela a-t-il son importance qu’une œuvre soit réalisée par une femme ou par un homme ?
Oui, cela aura son importance de savoir si une œuvre a été réalisée par une femme ou par un homme tant que les œuvres seront réalisées uniquement par des hommes.
K.S.

 

Regard patient, refus de l’immédiat, du choc de l’événement, immersion dans une réalité où se mêlent l’attente et l’espoir, la paix du jour et la menace du lendemain. Il y a quelque chose aux frontières qui traversent en tous sens les Balkans – au point que l’on a parfois l’impression que les Balkans sont un grand réseau cancéreux de frontières, et particulièrement dans l’ex-Yougoslavie pulvérisée -, quelque chose qui parle de paix rêvée et de mort latente. Et je crois que c’est cela, entre autres, qui filtre des photos de Klavdij Sluban. Elles parlent de mort, parce que la mort plane, mais elles la conjurent en même temps, parce qu’elles parlent aussi de vie, d’être humains, de terre – et de ce qui attache ces êtres humains à cette terre : ce qu’ils y ont construit. D’êtres humains qui veulent, malgré l’oubli (ou le mépris) du monde, vivre.” – François Maspero, Balkans-Transit (Editions du Seuil, 1997)

Présentation

Klavdij Sluban est un photographe français d’origine slovène, né à Paris en 1963. Elu « Artiste de l’année » en Corée du Sud en 2017, Il est lauréat du Prix de Photographie de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France 2015, de la Villa Kujoyama 2015, du prix European Publishers’ Award for Photography 2009, du prix Leica 2004, du prix Niépce 2000, de la Villa Médicis Hors-les Murs 1998.

Il mène une œuvre personnelle rigoureuse et cohérente. Souvent empreints de références littéraires, ses cycles photographiques, en marge de l’actualité immédiate, traitent du monde contemporain avec une écriture photographique singulière reconnaissable à ses noirs profonds. Les Balkans, l’ex-Yougoslavie, la mer Noire, l’ex-Union Soviétique, les Caraïbes, la Chine, l’Amérique centrale, les îles Kerguelen (1ère mission artistique en Antarctique), le Japon… peuvent se lire comme une rencontre de la réalité du moment et le sentiment intérieur du photographe dromomane**. L’intensité de son écriture poétique est exempte de tout didactisme ou exotisme.

Depuis 1995, Klavdij Sluban photographie les adolescents en prison. Partageant sa passion, il organise des ateliers photographiques auprès des jeunes détenus. Cet engagement commencé en France (Fleury-Mérogis) avec l’implication d’Henri Cartier-Bresson, durant sept ans, ainsi que de la participation ponctuelle de Marc Riboud et William Klein, s’est poursuivi dans les camps disciplinaires des pays de l’Est, en ex-Yougoslavie (Slovénie, Serbie) et en ex-Union Soviétique (Ukraine, Géorgie, Moldavie, Lettonie, Russie), puis en Amérique centrale auprès des gangs, maras. En 2015, il a commencé à photographier les adolescents en prison à Sao Paulo au Brésil et 2019 au Pérou.
Au travers de ses cycles au long cours, Sluban questionne la problématique des espaces clos dans les pays, îles, prisons où l’espace et le temps sont condensés.

Les travaux de Klavdij Sluban sont exposés dans les institutions majeures, notamment ces dernières années au National Museum de Singapour, au Musée de la Photographie à Helsinki, au Musée des Beaux-arts de Canton, au Metropolitan Museum of Photography de Tokyo, au Museum Texas Tech, États-Unis, aux Rencontres d’Arles, à la Maison  Européenne de la Photographie, au Centre Pompidou/Beaubourg, à Paris… En 2013, le musée Niépce lui a consacré une rétrospective, Après l’obscurité, 1992-2012.

Il a publié de nombreux ouvrages dont Entre Parenthèses, Photo Poche, (Ed. Actes Sud ), Transverses (Ed. Maison Européenne de la Photographie), Balkans Transit, texte de François Maspero, (Ed. du Seuil). Transsibériades / East to East, prix EPAP 2009 publié par six éditeurs européens.

K.Sluban est représenté par la galerie Klüser, Munich.

http://www.facebook.com/klavdij.sluban
http://www.lemasterklass.com

**François Maspero qualifie Klavdij Sluban de « dromomane » dans Balkans-Transit (dromomanie : fin XIXème siècle , impulsion à se déplacer.)

Le portrait chinois de Klavdij Sluban

Si j’étais une œuvre d’art : la Vénus de Willendorf
Si j’étais un musée ou une galerie : Musée de la Neige, Hokkaido, Japon
Si j’étais un (autre) artiste (tous domaines confondus): le sculpteur ou la sculptrice de la Vénus de Willendorf
Si j’étais un livre : mon passeport en cours de validité
Si j’étais un film : TRI-X 36 poses
Si j’étais un morceau de musique : un air à la con que je siffle quand je suis de bonne humeur
Si j’étais un photo accrochée sur un mur : “Martin” par Tereza Kozinc
Si j’étais une citation : « Ne fais rien mais fais le bien »
Si j’étais un sentiment : le respect
Si j’étais un objet : un objet perdu
Si j’étais une expo : 400 ASA
Si j’étais un lieu d’inspiration : un lieu qui n’inspire rien à priori
Si j’étais un breuvage : du révélateur
Si j’étais une héroïne : fixateur
Si j’étais un vêtement : de la pellicule

CARTES BLANCHES DE NOTRE INVITÉ

Carte blanche à Klavdij Sluban : Ana Zibelnik, Femme photographe slovène (mardi 1er décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Vanja Bučan, Femme photographe slovène (mercredi 2 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Maša Lancner, Femme photographe slovène (jeudi 3 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Lucija Rosc, Femme photographe slovène (jeudi 3 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Tanja Lazetić, Femme photographe slovène (vendredi 4 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Tereza Kozinc, Femme photographe slovène (lundi 7 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Nina Sotelšek, Femme photographe slovène (mardi 8 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Špela Škulj, Femme photographe slovène (mercredi 9 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Katarina Jazbec, Femme photographe slovène (jeudi 10 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Tilyen Mucik, Femme photographe slovène (jeudi 10 décembre 2020)
Carte blanche à Klavdij Sluban : Aleksandra Vajd, Femme photographe slovène (vendredi 11 décembre 2020)

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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