Temps de lecture estimé : 4mins

Au début des années 2000, l’apparition des « smartphones » ou téléphones intelligents comme on dit au Québec, a bouleversé la pratique de la photo. Toujours à portée de main, facile à dégainer, discret, il permet de réagir presque instantanément. A ses débuts, la qualité de l’image numérique était très moyenne voire médiocre ; aujourd’hui elle est excellente même si elle n’égale pas encore celle d’un appareil photo réflex. Les applications de traitement de l’image numérique n’ont cessé de s’améliorer et il est impressionnant de constater comment ces outils de post-production permettent de manipuler l’image d’origine non seulement pour améliorer sa qualité mais également pour la transformer en une presque nouvelle image.

Le téléphone intelligent a grandement contribué à l’explosion du nombre d’images photographiques produites dans le monde et a largement assuré le succès des réseaux sociaux dont l’apparition à la même époque a encouragé et favorisé la production et la diffusion de photographies faites pour être partagées. Le téléphone intelligent a totalement démocratisé la photographie.

Les géants du numérique ont compris la valeur de ces biens immatériels que constitue ce flux permanent de centaines de milliards d’images disponibles. Elles servent en effet pour la plupart aujourd’hui de matière première aux algorithmes complexes permettant aux générateurs d’images par intelligence artificielle (IA) de produire de nouvelles images d’un niveau de qualité presque équivalent à celui de la photographie. En effet ces applications telles Dall-E ou Midjourney qui produisent des images à partir de descriptions textuelles utilisent les ressources offertes par Internet où les images publiées sont souvent accompagnées de leur description ou d’une légende permettant ainsi à l’IA de les « comprendre » dans un contexte plus large que la simple reconnaissance de l’objet photographié. Elles pourront ensuite les utiliser en s’en inspirant pour proposer une nouvelle image composée pixel par pixel à partir de la synthèse des images retenues. C’est un peu comme si l’immense quantité d’images numériques accumulées depuis le début de l’ère Internet servait de base de données nourrissant les intelligences artificielles pour qu’elles puissent produire de nouvelles images qui elles-mêmes permettent à ces IA de se perfectionner en améliorant la qualité des images générées.

Série Visages, portraits générés par Dall-E2 © Nicolas Baudouin

Série Visages, portraits générés par Dall-E2 © Nicolas Baudouin

Série Visages, portraits générés par Dall-E2 © Nicolas Baudouin

Les photographes voient ces nouveaux outils arriver sur le marché avec une réelle et compréhensible appréhension car il est aujourd’hui de plus en plus facile d’illustrer un article de presse ou une publicité en faisant appel à ces applications accessibles sur Internet plutôt qu’en sollicitant un photographe. Ces réactions légitimes face à cette nouvelle révolution technologique nous rappellent néanmoins celles tout aussi légitimes qui se sont exprimées au tout début des année 2000 quand la photographie numérique est venue concurrencer la traditionnelle photo argentique et que la plupart des photographes ont dans un premier temps snobé cette nouvelle image pour finalement se laisser convertir tellement le numérique offre des avantages indiscutables.
L’apparition de ces nouvelles applications génératrices d’images n’est en fait qu’un prolongement logique et prévisible de l’avènement de l’image numérique et de son succès.
En effet la photographie numérique par sa nature même n’est plus une empreinte de la réalité comme l’était l’argentique mais bien une interprétation numérique de cette même réalité ; c’est-à-dire que le fichier obtenu après la prise de vue est constitué d’informations concernant chaque pixel de l’image. A partir de là il n’est pas difficile d’imaginer que la production d’images dites « photographiques » puisse se faire sans l’intermédiaire de la prise de vue mais simplement en générant des fichiers constitués d’informations de même nature que celles que l’on retrouve dans une photographie numérique. Restaient aux mathématiciens et aux informaticiens de développer le système permettant de créer ces images à partir de données brutes ; et c’est ainsi que fut inventé le générateur d’images avec intelligence artificielle !

Ces nouveaux outils générateurs d’images constituent effectivement une révolution qui fragilisera encore plus le statut de photographe déjà mis à mal depuis l’avènement du tout numérique, mais c’est une révolution annoncée qui s’inscrit dans ce nouveau paradigme post-photographique qui ne cesse de s’enrichir de nouvelles pratiques favorisant toujours plus d’expérimentation et de créativité de la part des artistes curieux de nouvelles promesses.

À VOIR
Portraits post-photographiques
(Fausses photographies générées par DALL-E2
https://nicolasbaudouin.fr/visages

Nicolas Baudouin
Nicolas Baudouin est né en 1960. D’origine canadienne il fait ses études d’arts visuels à l’Université d’Ottawa. Il s’installe ensuite à Paris (1986) grâce à une bourse offerte par le Ministère Français des Affaires étrangères et y fait des études d’esthétique à l’Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne). Il pratique alors la peinture et expose son travail en France et au Canada. Il découvre ensuite l’image numérique (les débuts d’Internet, Photoshop, les réseaux sociaux…) et il s’engage alors dans une exploration des possibilités artistiques qu’offrent ces nouveaux champs esthétiques. Il est à la recherche d’une nouvelle image s’inscrivant dans un espace intermédiaire entre virtualité et réalité. Nicolas Baudouin vit et travaille à Paris, il enseigne l’histoire de l’art à l’Université Columbia, Global Center for Europe, à Paris. http://www.nicolasbaudouin.com

    You may also like

    News

    L’heure est à la censure !

    Dans notre édition de mercredi dernier, nous vous annoncions la dégradation d’une exposition en plein air du collectif item dans le cadre ...

    En voir plus dans News