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Pour sa deuxième carte blanche, la critique d’art et spécialiste de l’image, de l’art contemporain et de la photographie plasticienne, Dominique Baqué nous parle de « l’affaire Mila », jeune fille de seize ans qui a suscité la polémique il y a deux ans sur Instagram. Tout le monde se souvient de cette adolescente aux cheveux violets, dont le portrait a été partagé partout dans les médias et sur les réseaux sociaux, devenue le visage de l’islamophobie pour les un·es et du droit à la critique de toutes les religions pour les autres. Pour ses prises de position, la jeune Mila a reçu plus de 50 000 messages de menaces de viols et de meurtres.

Ce n’est pas une photographie. Mais l’image Instagram d’une jeune fille postée sur les réseaux sociaux, comme il y en a des millions. Cheveux courts teints en violet, grands yeux bleux glacier, peau claire et satinée, bouche pulpeuse, ou plutôt en « canard », celle qu’affectionnent tant les millenials. Rien que de banal. La jeune fille est de toute évidence photoshopée, conformément aux normes d’une beauté standardisée. De fait, elle semble très jolie.
Mais elle s’appelle Mila.
Et, en France, elle est devenue ce qu’on appelle « l’affaire Mila ».
Suscitant une violente polémique, liée au modèle de la « laïcité à la française », issue de la loi de 1905, qui signe la singularité de mon pays, et qui ne se comprend à peu près nulle part ailleurs — notamment dans les pays anglo-saxons.

Il convient ici de rappeler les faits, rien que les faits : en janvier 2020, une jeune fille âgée de seize ans répond à des insultes homophobes sur son compte Instagram en critiquant ouvertement l’Islam : « Je déteste la religion […]. Le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’Islam c’est de la merde, c’est ce que je pense ».
Certes, la jeune Mila ne s’embarrasse pas de nuances, mais, d’une part c’est en tant que gay qu’elle se voit attaquée ; et d’autre part son langage provocateur, voire même vulgaire, est celui de sa génération, celle des millenials.
On peut, c’est vrai, ne pas souscrire à de tels propos et s’indigner de leur grossièreté, mais ils s’inscrivent dans le cadre du droit français, qui consacre et préserve le droit à la critique de toutes les religions.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais non : très vite, des milliers de haters vont la harceler, chaque jour, plusieurs fois par jours, mêlant l’insulte, la menace de mort, et l’appel à la décapitation au nom d’Allah. À tel point que Mila doit être déscolarisée et en permanence placée sous protection policière.
Il faut ajouter plusieurs points non négligeables : la majorité des gauches est restée muette, tandis que la communauté LGBTQ+, à laquelle Mila appartient, a choisi de la « lâcher » pour soutenir les musulmanes « offensées » par une telle diatribe. Au moins, les choses sont claires, et l’on voit encore une fois combien les LGBTQ+ ne cessent de se tromper de combat.

Nicole Belloubet, alors ministre de la Justice, croit bon d’affirmer que « l’insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience », alors qu’en tant que garde des Sceaux, elle devrait, a minima, savoir que la notion de blasphème n’existe pas dans le droit français. Et, à défaut de soutenir la jeune fille ostracisée, se taire à tout le moins.

Dans un sondage IFOP effectué dans le cadre de cette affaire, je constate avec effarement que 44% des Français souscrivent à la remontrance de Belloubet, dont une très large majorité dans la tranche d’âge des 18-24 ans.

Plus dramatique encore : depuis la décapitation de Samuel Paty par un islamiste radical tchétchène, un nouveau sondage IFOP montre que les jeunes sont particulièrement divisés sur la question de la liberté d’expression face à l’obscurantisme : si 58% des jeunes interrogés valident la démarche pédagogique de l’enseignant et confirment qu’il a eu raison de montrer les caricatures de Charlie Hebdo à ses élèves — et je tiens ici à rappeler les précautions qu’il avait prises en amont —, ils sont tout de même 22% à considérer qu’il s’agissait d’une provocation inutile — toujours la même rengaine — et 20% des sondés ne souhaitent pas répondre. Enfin, 14% — ce qui n’est pas anodin — considèrent que la démarche du professeur décapité pour avoir osé faire son métier relève en réalité d’une « démarche islamophobe ».

Nous y voilà, encore et toujours. À quoi a répondu, non sans cet humour caustique qui est toujours la signature du journal, une couverture de Charlie Hebdo intitulée « Si on veut défendre la liberté d’expression, il faut cesser d’être jeune ».
Le problème fondamental est que c’est cette nouvelle génération qui est censée inventer un nouveau monde…

 

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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