Août, 2026

Jean-Marc Yersin

jeu27aouToute la journéemar17novJean-Marc YersinCités délaissésGalerie du Bolero, Chem. Jean-Baptiste Vandelle 8, 1290 Versoix 0 Ajouter à ma wishlist

Détail de l'événement

En 2016, un vieil ami d’enfance, établi à Gary près de Chicago, m’invita à explorer sa ville durement frappée par la crise. Durant ce voyage, j’utilisais un carnet de croquis pour construire la cohérence de la série et poser les premiers jalons d’une future publication «CRISE» qui devint tout naturellement le premier volume des «Carnets d’un autre temps».

LES CARNETS D’UN AUTRE TEMPS

Au début des années 1990, je fus entraîné durant plusieurs mois, sur un même long trajet autoroutier où je plongeais inlassablement mon regard de spectateur captif dans un paysage d’où surgissait une succession d’ouvrages jaillissant du sol ou pénétrant le décor.
Roulant au lever du jour sur des voies de circulations encore désertes, je contemplais ces constructions tel un voyageur découvrant les vestiges d’une civilisation perdue dont il peinerait à comprendre la fonction originelle.
À leur manière, ces monuments parlaient avec éloquence de la brutalité de nos relations avec notre environnement. Nous étions encore bien loin de prendre conscience du risque d’effondrement de notre civilisation, mais je m’interrogeais pourtant sur la manière dont nos infrastructures pourraient être vues, un jour, par d’autres, dans un autre temps.
De ce questionnement est né le désir de dresser une sorte d’inventaire photographique de ces lieux en devenir, en prenant soin de les détacher le plus possible du moindre lien temporel pour qu’ils échappent à leur rôle, à leur fonctionnalité, afin d’apparaître tels de nouveaux monuments fraîchement mis au jour.
Pourtant issues de lieux les plus divers, les images ainsi réalisées s’assemblent entre elles pour constituer une sorte de catalogue archéologique d’un temps futur ; ou une forme d’atlas imaginaire d’un territoire à venir, que je publie dans la collection des « Carnets d’un autre temps »

CITÉS DÉLAISSÉES

Tant d’usages, de coutumes, ou même de fonctionnements ou d’échanges avaient été dématérialisés par la révolution numérique que les villes en avaient perdu leur propre raison d’être. Elles n’étaient plus les places où il fallait être, nul besoin d’y vivre, l’on pouvait agir d’ailleurs, depuis d’autres horizons. Déjà au temps des pandémies, puis durant la guerre, ou lors des inondations, celles et ceux qui disposaient d’un abri hors de leurs murs s’étaient empressés de les fuir.
Depuis, chacun séjournait de plus en plus souvent dans ce nouveau monde virtuel, sorte de Méta-Cité de tous les possibles où tout semblait plus simple, plus séduisant et immédiatement accessible. On y rencontrait des avatars sans failles ni défauts, satisfaisant nos moindres attentes, bercés par une illusion d’immortalité. Sans plus d’attraits, les cités ne pouvaient plus séduire. La dénatalité les avait dépeuplées et la vie y était devenue si difficile, tant les pénuries y étaient fréquentes et le climat suffoquant.
Curieusement, ces Cités délaissées, figées dans un étonnant état de conservation, ne seraient pas en ruines, comme si leurs derniers habitants les avaient préservées des outrages du temps… mais la réalité était plus sombre: ils n’avaient pas imaginé, qu’un jour, derrière ces élégantes façades de verre, ils seraient remplacés par des intelligences artificielles d’une docilité absolue, oeuvrant vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour le seul coût de l’énergie consommée… Sans plus recourir aux humains, ces intelligences organisèrent elles-mêmes l’entretien des cités délaissées… sorte d’illusion d’une civilisation urbaine, devenue virtuelle dans un décor sans vie…

…Notre modernité n’est pas gaie mais tes images sont radical [sic] …
Peter Knapp

FANTOMES

A priori, les photographies de Jean-Marc Yersin semblent renvoyer à l’idée des « non-lieux » développée par l’anthropologue Marc Augé dans son ouvrage de 1992 : « Les non-lieux pourtant sont la mesure de l’époque ; mesure quantifiable et que l’on pourrait prendre en additionnant, au prix de quelques conversions entre superficie, volume et distance, les voies aériennes, ferroviaires, autoroutières et les habitacles mobiles dits «moyens de transport » (avions, trains, cars), les aéroports, les gares et les stations aérospatiales, les grandes chaînes hôtelières, les parcs de loisir, et les grandes surfaces de la distribution, l’écheveau complexe, enfin, des réseaux câblés ou sans fil qui mobilisent l’espace extraterrestre aux fins d’une communication si étrange qu’elle ne met souvent en contact l’individu qu’avec une autre image de lui-même. »
Pourtant, au fil des « Carnets d’un autre temps » (Vestiges, Crise, La Ligne), c’est évidemment la dimension temporelle qui modèle avant tout la perception des espaces. Les prises de vue cèdent la place à des « prises de temps » qui laissent libre cours à la mélancolie froide et structurée émanant des structures industrielles en déréliction. Le noir et blanc contribue au lissage des espaces et à l’enregistrement des marques du vieillissement des matières et des équipements, ceci dans un esprit qui rappelle tant la photographie dite « documentaire » de la Farm Security Administration mise en place pendant la grande Dépression par Franklin Roosevelt en 1936, que les pratiques de l’Ecole de Düsseldorf, à la suite des travaux et enseignements de Bernd et Hilla Becher. Mais Jean- Marc Yersin ne reprend ni la dimension sociale du modèle américain, ni le caractère systématique de l’école allemande. Son modèle est celui du touriste, du flâneur contemporain qui déambule dans des paysages choisis qui semblent comme suspendus entre leur vie et leur industrieux passé et leur ruine future. En bref, ses photographies manifestent un trop plein de vide et la solitude inhabituelle de ces espaces finis (pour paraphraser et retourner la fameuse réflexion de Blaise Pascal – « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ») n’est pas tragique. Elle invite le spectateur à retrouver les traces ou les marques (écritures, graffiti, signaux) d’une présence humaine qui semble hanter ces no man’s land.
Les Cités délaissées opèrent un basculement dans l’uchronie (ou « histoire alternative ») et la dystopie, un genre particulièrement prisé dans la littérature de science-fiction et au cinéma (1984, La Jetée, Stalker, La planète des singes, THX 1138, L’armée des douze singes, Blade Runner, Terminator, Dark City, Oblivion, Elysium, I Robot, I am Legend, Interstellar, Ready Player One, etc.). On songe également à la série de bandes dessinées conçues par François Schuiten et Benoît Peeters depuis 1983 : Les Cités obscures La fable qu’imagine Jean-Marc Yersin utilise la photographie qui a la réputation d’être la trace d’un moment passé. Ici, c’est le présent des architectures publiques que nous connaissons qui se conjugue au futur, – ou plutôt au futur antérieur. Ce temps très particulier de la langue française exprime le passé du futur simple (ici : quand le réchauffement climatique aura rendu les cités inhabitables, la vie sera remplacée par les intelligences artificielles). Il est une anticipation dont l’usage s’étend à la formulation d’hypothèses ou de bilans (les humains auront été remplacés). Et c’est par le détour de la fiction que les Cités délaissées rejoignent la réflexion de Marc Augé : ces architectures photographiques nous donnent une autre image de nous-mêmes, in absentia.

Philippe Kaenel
Professeur associé d’histoire de l’art contemporain à l’Université de Lausanne.

Dates

27 Août 2026 - 17 Novembre 2026 (Toute la journée)(GMT-11:00)

Lieu

Galerie du Bolero

Chem. Jean-Baptiste Vandelle 8, 1290 Versoix

Get Directions

How do you plan to get there?