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Partager Partager Camille Lévêque est une artiste visuelle aux pratiques mêlant photographie, collage, vidéo et installation. Depuis plus de de dix ans, l’artiste donne à voir l’importance de mettre nos existences en récit, alternant entre réalité et fiction. Son travail, essentiel, offre des archives continues sur des sujets intimes, qui interrogent collectivement. La famille, la sienne, est questionnée tout au long de ses oeuvres, l’importance de la transmission en filigrane. Tearing Up, 2016 © Camille Levêque Débutant en tant que reporter pour l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, tu as travaillé sur les suites de la guerre du Nagorno – Karabakh et la situation des réfugiés en Arménie. Ton travail artistique s’émancipe cependant de l’usage documentaire traditionnel. Travaillant en séries, sur des temps longs, la recherche est au coeur de ton oeuvre. Comment se construit ton processus créatif, ta recherche? Avec beaucoup d’archives, au départ. Je pense que c’est un processus qui, de l’extérieur, peut paraître extrêmement chaotique mais qui me convient très bien. Il y a tout un temps très, très long de recherche, évidemment, de collecte et d’archivage. Ça peut être des jours, des semaines, des mois à écouter des podcasts, à lire des livres, à scanner des images 10 heures par jour, des milliers et des milliers d’images, les archiver, les classer, etc. Ensuite, il y a des phases compulsives de production, où là, je fais de l’expérimentation avec de la peinture, de la terre, du métal, plein de matières différentes. C’est vraiment des espèces de phases où je suis dans un jet du même type : production, recherche, démarchage, collaboration. J’accorde autant de valeur à la partie recherche qu’à la partie production. Elles sont vraiment intrinsèquement liées. Le documentaire, c’est un format d’écriture qui ne me convenait pas et qui ne m’intéressait pas. Je le trouve très important, mais très figé. Et là, mon travail se met vraiment à l’endroit où il y a de l’inexactitude, de l’incertitude, du fantasme, toutes ces thématiques qui me sont très chères. Holy Mother, 2021 © Camille Levêque Dès les prémisses de ta proposition artistique, tu représentes l’identité plurielle des enfants de la diaspora arménienne. Questionnant la part de fantasme dans les mythologies familiales, comment, par l’objet photographique, tu transmets une réalité mouvante ? Pour moi, il y a une importance de raconter les récits arméniens, parce qu’ils ne sont pas visibles. Ils sont très peu racontés, et le sont par le prisme du photojournalisme, du documentaire, dans l’actualité. Je montre une Arménie contemporaine contenant une multitude de récits, l’idée c’est de le montrer par une multitude d’outils et d’iconographies. Je travaille beaucoup avec l’archive, parce que je jongle aussi avec différentes temporalités : ma grand-mère, génération qui a fui le génocide, ma mère, moi, et maintenant j’implique ma fille, c’est quatre générations par mon récit. Je parle beaucoup de la mythologie familiale, parce que dans beaucoup de récits — que ce soit d’esclavage, de colonisation, l’héritage de la Shoah —, il y a tout le temps une génération qui va soit se taire, soit subir ce silence. C’est une histoire très lacunaire en fait. Dans les récits familiaux, en général, il y a les secrets de famille, comment ces récits se tissent, comment ils se transmettent : est-ce que c’est par l’oralité même sans transmission de la langue, est-ce que c’est par les images justement même sans image? Qu’est-ce que ça dit aussi de vouloir transmettre, ou de ne surtout pas vouloir transmettre ? J’explore ces questions qui m’intéressent beaucoup par la photographie avec la prise de vue, l’utilisation pure d’archives et l’intervention de tiers par le texte, par la manipulation d’images. Dans ma pratique, il y a vraiment cette mise en relation de l’individuel et du collectif, c’est aussi important que ce soit quelque chose de participatif. Diaspora, 2020 © Camille Levêque Ta pratique photographique est très libre dans sa technique plurielle : découpage, collage, coloriage, … tant sur tes propres tirages que sur des archives. De plus, en cours de production actuellement, tu as un travail collectif avec ta fille et ta mère. Qu’est-ce que cela interroge chez toi la question du droit d’autrice? C’est une question qui m’intéresse beaucoup. En France, il y a ce droit où, à partir du moment où tu modifies une image d’archive, le droit d’autrice s’applique à toi, par le geste. Il y a un paradoxe où le nom de l’autrice est associé à l’identité de l’image, c’est très présent dans la photographie. Comme je me cache derrière d’autres noms, il a aussi une volonté d’avoir des réussites ou des échecs en me dissociant un petit peu, c’est intéressant à exploiter. Il faut savoir trouver le juste milieu entre ce qui est une performance artistique et une imposture. C’est volontaire aussi d’utiliser des images qui sont mes archives personnelles, et d’autres collectives, trouvées dans des livres ou dans des centres d’archivage gouvernementaux par exemple. C’est vraiment cette mise en relation du récit individuel avec le récit collectif, de brouiller les pistes entre ce qui m’appartient, ce qui ne m’appartient pas, comme des souvenirs, des traumatismes aussi qui m’appartiennent ou pas. Il n’y a pas une échelle de valeur des images. La collaboration avec ma mère date d’un an et avec ma fille, depuis trois ans, ça revient de manière intermittente. Dans ce rapport trigénérationnel, l’art plastique nous lie, ce rapport à la création. C’est une évidence d’intervenir ensemble sur ces images. C’est aussi une manière de créer du lien, de créer des moments ensemble. On n’est pas dans l’oralité, on est vraiment dans l’action physique, presque thérapeutique aussi. © Camille Levêque À la recherche du père, véritable enquête photographique, rendant compte de dix années de recherche autour de la figure paternelle et présentée notamment durant les Rencontres de la photographie d’Arles en 2025, cette série est devenue un ouvrage, édité chez Delpire and co. Qu’est-ce que ce nouveau support de diffusion t’as apporté? Une diffusion énorme au vu de la renommée de la maison d’édition mais aussi une reconnaissance forte. J’ai fait pas mal de publications en fanzine, j’aime l’aspect modeste, contre-culture, fait soi-même, mais là c’était très différent. C’était super d’avoir des regards professionnels, distants aussi parce que dix ans à travailler dessus je ne vois plus rien. Ça m’a aussi permis, en travaillant en équipe, d’avoir une méthodologie plus structurée, plus minutieuse. C’est important de faire collaborer, et de collaborer avec des personnes qui sont très loin de moi. Par exemple, pour ce projet, des TDS, un prêtre, des hommes, … tout en faisant intervenir ma famille, même si c’est plus sensible et plus compliqué. C’est toujours complexe de travailler avec sa famille ou sur sa famille. Ton travail joue des échelles individuelles et collectives, les récits intimes intégrant les récits sociétaux. À travers le collectif LIVE WILD, fondé en 2014, tu travailles sous sept noms différents. Cette proposition permet de questionner la performance de l’artiste et l’importance de ce personnage dans sa carrière. Comment cela prend forme dans ton travail? Mon inspiration principale, c’est la littérature, et quelque chose qui y est très présent : les alias, notamment l’auteur Fernando Pessoa travaille avec cette idée d’hétéronyme. Derrière chaque nom, il y a, pour moi, une identité visuelle, un propos qui est distinct, c’est ce que j’ai essayé de développer dans le collectif. Tous les noms utilisés sont des fusions de prénoms et de noms de femmes de ma famille, croisant plusieurs générations. On est toujours à la frontière entre réalité et fiction, ces personnes, elles ont existé, mais ce ne sont pas moi. Les éléments biographiques partent de leurs parcours, rien n’est anodin : les lieux sont choisis parce que soit ma famille a gravité par là, soit il y a eu un lien direct dans la vie de ces personnes. Le projet final, qui arrivera dans 10 ou 20 ans, est celui d’un livre. Tous les prénoms que j’ai utilisés — la première lettre de tous ces prénoms forme « Camille » : Charlotte, Anna, Marguerite, Ina, Lila, Lucie, et le E, c’est le manifeste du projet, “etc”. C’est cette idée de multitude de regards, face à une manière très cloisonnée en France de raconter. Comme il y a une production très compulsive chez moi, je peux faire du collage pendant trois mois et après plus pendant trois ans, ça me permet d’expérimenter tout en conservant une cohérence. C’est à la fois théorique, logistique et sentimental parce que je mets en lumière les femmes de ma famille qui étaient toutes exceptionnelles. Il y a toujours le lien à la famille, mais principalement à la mienne. © Camille Levêque Est-ce que tu constates des réceptions différentes, selon l’alias utilisé, le médium choisi? Quand je travaille sur l’Arménie, sous mon nom, Camille Lévêque, ou sous l’alias Lucie Khahoutian, en France, la réception n’est pas du tout la même. Lucie Khahoutian, tout à coup, c’est très exotique. Il y a une exotisation des artistes, surtout des femmes, surtout des femmes orientales. Le vocabulaire utilisé n’était pas le même : folklorique, traditionnel, … tout un champ lexical qui n’était pas du tout utilisé sous mon nom. Aussi parce que moi, je n’utilise pas le même champ lexical visuel, et je force le trait sous mon alias, je caricature complètement. Je critique l’orientalisme, je m’en moque, mais en l’utilisant. La réception est très intéressante à constater, il y a quand même en France une affection pour le kitsch ou l’orientalisme, qui forcent le trait, ça plaît beaucoup. J’aime beaucoup de styles différents, et si ça sert le propos, je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais de les faire. Il y a aussi un aspect très concret où on apprécie de reconnaître du premier regard le travail d’un artiste, qu’il ait une direction artistique choisie en début de carrière et qu’il s’y maintienne. © Camille Levêque La série sur laquelle tu travailles en ce moment est abordée par le prisme de la transmission matrilinéaire, questionnant l’imaginaire épigénétique, notamment sur la notion de trauma. Qu’est-ce que tu souhaiterais léguer de ton travail artistique, dont la recherche d’une documentation de la mémoire est le socle? J’aimerais que ça participe à une conversation, qu’elle soit théorique ou esthétique, parce que je travaille beaucoup de cette manière-là, ce serait évidemment formidable que mes images ou des directions de recherche servent à d’autres personnes derrière, qui réinterprètent et réutilisent mon travail. Sur le point de vue personnel, je me mets une pression assez folle pour ma fille. Que ce soit l’archivage de mon récit familial, de son enfance, de notre vie, il y a énormément de documentation, j’investis beaucoup dans cette transmission. Entretien mené par Ainhoa Vernet, curatrice, juin 2026 https://camilleleveque.com/ À LIRE Sylvie Bonnot et Camille Lévêque sont les deux lauréates de la résidence d’artiste ECPAD/ADAGP Marque-page0
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