L’exposition Les Roches rouges au Musée des Beaux-Arts de Draguignan (Var) explore le massif de l’Estérel comme lieu d’expérimentations de l’art moderne. Au tournant du XXe siècle, de nombreux artistes s’inspirent des paysages rougeoyants aux pentes escarpées entre littoral et montagne. Le parcours immersif avec une soixantaine d’œuvres permet de suivre des itinéraires artistiques, dans la continuité d’un Guide de voyage. 

Vues exposition © Musée des Beaux-Arts de Draguignan

Un Cabinet de géographie

Marine Roux, commissaire des Roches rouges et conservatrice adjointe du Musée des Beaux-Arts de Draguignan, a effectué un long travail préparatoire depuis l’acquisition il y a un an d’une huile sur toile de Louis Valtat (1869-1952). Les recherches ont pris la forme d’une enquête, riche en surprises. Si l’Estérel est mentionné dans les ouvrages de référence, c’est la première fois qu’une exposition est dédiée à ce foyer de création, situé à moins de cinquante kilomètres du musée. 

Marine Roux © Musée des Beaux-Arts de Draguignan

Un Cabinet de géographie accueille le visiteur et réunit des trésors : cartes dont celle du Touring-Club de France de 1909 dressée par Edouard-Alfred Martel (1859-1938), Guides touristiques, tableaux, cartes postales… Le massif volcanique aux rochers rouges – les rhyolites – est d’âge permien (- 250 à 280/299 millions d’années). Longtemps considéré comme un repaire de brigands, l’Estérel devient à la seconde moitié du XIXe siècle l’arrière-plan de peintures sur la Côte d’Azur. Dans Cannes, les allées d’Eugène Fromentin (1820-1876), le site est une lointaine masse rocheuse. Guy de Maupassant (1850-1893) dans sa nouvelle Sur l’eau décrit la majesté des lieux : « La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, avec des pointes, des Golfes innombrables, des rochers capricieux et coquets, mille fantaisies de montagne admirée. » Le territoire est exploré par des géographes et en 1894, le spéléologue-géologue Edouard-Alfred Martel réalise des clichés réutilisés en cartes postales. Cette grande personnalité scientifique de la Belle Epoque est connue pour ses images souterraines, son beau-père était le photographe Alphonse de Launay (1827-1906).

Carte postale, 588. – AGAY – La Rade (Estérel), Collection artistique, Éditions Giletta, phot., Nice, Établissement de Photographie GILETTA frères, collection particulière © Marta Szczesniak

Incontournables dans le parcours, les cartes postales ont été choisies pour leurs vues emblématiques reprises par les peintres telles que Le Dramont, le Grand Hôtel d’Agay, Anthéor et Le Trayas. Certaines sont annotées : « Surtout ne déchire pas cette carte – tu m’entends », demande Henri Manguin (1874-1949) à son fils. Elles sont toutes reproduites dans le Catalogue de l’exposition qui se présente sous le format d’un Guide touristique. 

Delphin Massier, Pins et rochers, Estérel, vers 1900, plat décoratif en céramique, collection Johann Naldi © Claude Almodovar

L’Estérel devient accessible avec l’arrivée du chemin de fer en 1863, et la construction de la route côtière de La Corniche d’Or en 1903 reliant Agay à La Napoule, ce qui favorise l’essor de la station balnéaire Saint-Raphaël – principale porte d’entrée de l’Estérel. De décor pictural, le thème de ces paysages de roches volcaniques entre mer et ciel évolue en sujet principal. Les déclinaisons de motifs créent d’étonnants portraits de roches avec des effets graphiques et de lumière, un traitement minéral, des cadrages différents. 

En filigrane, les photographies au bas des murs marquent les étapes de la promenade et documentent le propos. Un cliché de 1914 attribué à Antonin Personnaz (1854-1936) montre Clémentine Ballot (1879-1964), une peintre oubliée, aux côtés d’Armand Guillaumin (1841-1927) à Agay – des enfants portent leurs matériels de peinture. Tous deux font partie d’un cercle de peintres de la Vallée de la Creuse, et encouragent d’autres artistes à se rendre à l’Estérel. Guillaumin est un visiteur régulier. Clémentine Ballot s’intéresse à la gamme chromatique de la roche qui n’est pas seulement rouge, et apparaît dans les tons orangers et verts. L’artiste reste fidèle à la nature, elle affirmait ne pas avoir de maître en peinture. 

Au pays de Valtat

Louis Valtat, L’Estérel, 1903, huile sur toile, 81 x 100 cm, L’Annonciade, musée d’art moderne de Saint-Tropez, Don de l’artiste au Museon Tropelen, inv. 1936.32 © L’Annonciade, musée d’art moderne de Saint-Tropez, Jean-Louis Chaix.

Onze toiles de Louis Valtat jalonnent la balade. Installé les hivers à Anthéor de 1899 à 1914, il fait construire la Villa Lou Roucas Rou, et reçoit ses amis au « pays de Valtat » – ainsi désigné par Henri Matisse (1869-1954) dans une de ses correspondances. Son style s’inspire de plusieurs courants postimpressionnistes. Il propose notamment des vues de l’Estérel en contre-plongée, et avec des personnages. Ces deux approches sont moins développées par les autres peintres. 

En 1904, Louis Valtat reçoit Paul Signac (1863-1935), il lui offre sa bollée en échange d’un paysage. Après la bicyclette, c’est au volant de cette voiturette à trois roues que Valtat sillonne l’Estérel. Considéré comme l’un des pères du Fauvisme, il participe au Salon d’Automne de 1905, mais le scandale de la « cage aux fauves » éclipse l’Estérel en tant que lieu phare de l’avant-garde malgré les œuvres de Louis Valtat, Charles Camoin (1879-1965) et Albert Marquet (1875-1947).

Louis Valtat, Les rochers rouges au Trayas, c. 1904, huile sur toile, 60 x 73 cm, collection privée © ©Studio5mc

Dans la section sur la figure humaine – peu courante pour l’Estérel -, deux Nues de Jacques Majorelle (1886-1962) sont présentées avec un tirage argentique découvert par Marine Roux. Devant son chevalet, l’artiste peint Les Rochers d’Agay, en 1917 – il est cette année-là, déjà installé au Maroc. Dans ce tableau où la mer est d’un bleu Majorelle, l’artiste propose du vert parmi la dominante rouge. Marine Roux a informé le prêteur du tableau de l’existence de cette photographie. Les séjours dans le massif ne sont pas indiqués dans la biographie du peintre orientaliste, pourtant dans une de ses lettres, il confie son admiration : « Je me suis installé à cent mètres de la mer, dans une petite maison au seuil d’une grande forêt de pins qui grimpe dans l’Estérel. Et puis c’est le soleil et les fleurs, un paradis à côté de cette sale Lorraine, le pays le plus intact que j’ai jamais vu. Les rochers s’avancent dans l’indigo de la mer en une symphonie surprenante. » 

L’important travail de recherche de Marine Roux est une avancée pour l’histoire de l’art, et une reconnaissance artistique du « pays de Valtat » : « Louis Valtat pourrait être cette figure tutélaire de l’Estérel qui fait accéder le massif de l’Estérel au rang de sites méditerranéens ayant inspiré les avant-gardes. » 

– Fatma Alilate

INFOS PRATIQUES
Exposition Les Roches rouges – Eclosion artistique dans l’Estérel à l’aube du XXe siècle
Jusqu’au 31 octobre 2026
Musée des Beaux-Arts, Draguignan
9 Rue de la République
83300 Draguignan
https://mba-draguignan.fr/expositions/exposition-temporaire/

Catalogue Les Roches rouges – Eclosion artistique dans l’Estérel à l’aube du XXe siècle, 208 pages, Editions Courtes et Longues, Paris, en coédition avec le Musée des Beaux-Arts de Draguignan.

Fatma Alilate
Fatma Alilate est chroniqueuse de 9 Lives magazine.

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