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Les éditions Larousse ont publié l’ouvrage « Femmes Photographes », qui réunit 50 femmes photographes modernes et contemporaines. Dirigé par Pascale Le Thorel, ce livre fait le choix subjectif de 50 histoires incroyables de vie. Un petit tour du monde de la photographie qui trouvera sa place aux côtés d’« Une histoire mondiale des femmes photographes » publié chez Textuel, du coffret sur les femmes photographes de la collection Photo Poche ou encore celui qui vient d’être publié aux éditions Loco « Femmes photographes : dix ans de luttes pour sortir de l’ombre ».

Pouvez-vous vous présenter ?

Je dirige les éditions des Beaux-Arts de Paris, une maison d’édition publique rattachée à l’École des Beaux-Arts, et qui publie une vingtaine de livres par an. En parallèle, je suis commissaire d’expositions, critique, et j’écris des livres sur l’art contemporain. En 1995, j’ai créé le Dictionnaire des artistes contemporains pour les éditions Larousse avant de publier celui des artistes modernes. Aujourd’hui, les dictionnaires sont des ouvrages que l’on publie moins dans ces domaines car ils sont très onéreux à produire, mais aussi parce qu’aujourd’hui, la majorité des gens vont sur Wikipédia. Cela fait donc quelques années que je collabore avec cet éditeur sur des projets de Beaux Livres. L’an dernier j’ai publié « L’Art contemporain par les femmes » qui présentaient 50 artistes contemporaines autour du monde, et aujourd’hui nous sortons « Femmes photographes », une petite histoire de la photographie à travers 50 femmes photographes.

Dorothea Lange (1895-1965) – Young Migrant Mother with Children

Comment en êtes-vous venue à réaliser cet ouvrage ?

Ce projet a été initié dans le cadre de la création d’une collection chez Larousse autour des femmes. Il y a eu un ouvrage sur les femmes architectes et celui que j’ai publié sur les artistes contemporaines, dans lesquelles il y avait quelques photographes, mais avec des pratiques artistiques plus élargies. Après cet ouvrage, la suite logique était de me concentrer sur le médium photographique. Le principe était donc de faire un tour du monde à travers la vie et l’œuvre de 50 femmes photographes. Outre les 20 premières pages qui racontent l’histoire de la photographie à travers le temps – avec de grandes figures comme Julia Margaret Cameron dont la rétrospective est actuellement présentée au Jeu de Paume, à Paris – j’ai choisi 50 photographes toutes nationalités et genres confondus. C’est important, car je souhaite ouvrir au maximum le champ et confronter les pratiques.


Comment avez-vous opéré votre sélection ?

L’important pour moi était de réunir des personnalités et des œuvres fortes autour d’une approche artistique, avec une pensée de l’image et de la construction de l’image. Pour les photographes modernes, j’ai compulsé des heures et des heures, j’ai établi des listes de noms que j’ai réduit petit à petit. Je me suis servie des catalogues, des expositions dans les grands musées, des monographies chez les principaux éditeurs de photographie… Pour les photographes contemporaines, je dirais que c’est un petit peu plus subjectif, mais je me suis donnée pour mission d’avoir un maximum de représentations de genre et d’avoir un grand nombre de régions du monde représentées.

Comment a été pensé cet ouvrage ?

Dans cette collection nous consacrons quatre pages par artiste. Le texte a une place importante. Sur la première page, avec le nom de la femme photographe, nous mettons les références biographiques et ajoutons des citations. Ça, c’est mon grand principe depuis toujours, quand j’ai publié le dictionnaire des artistes contemporains, j’ai toujours intégré les citations d’artistes parce que leur parole est importante. Systématiquement dans ce livre, il y a deux citations, qui est une espèce de credo, cela peut être de la poésie, un engagement, un manifeste ou juste un témoignage. Je trouve que cela participe à sensibiliser et à personnaliser l’histoire. Ensuite il y a deux pages d’un texte assez dense et une photographie est reproduite en pleine page. C’est une image que j’ai choisie en accord avec les photographes quand cela a été possible, donc généralement pour les photographes vivantes, nous avons pu échanger sur le choix final qui permet d’illustrer au mieux le texte qui l’accompagne. Pour chacune, je raconte une partie de leur vie.

Quel a été l’élément déclencheur pour vous lancer dans la conception d’ouvrages dédiés à l’art et à la photographie au féminin ?

Je vais vous faire une confession : dans les expositions que j’ai organisées dans les années 90, essentiellement avec les artistes de la figuration narrative et de la figuration libre, et bien qu’ayant des engagements féministes, je me suis aperçue – a posteriori – que je n’avais jamais exposé de femmes ! À l’époque, sur ces mouvements, les femmes étaient complètement invisibles. Et lorsque en 2017, j’ai présenté l’expo « Libres Figurations – Années 80 » j’étais bien décidée à réparer cette erreur mais malgré mes recherches, je ne suis arrivée qu’à trouver six femmes dans le monde ! Cela m’a vraiment frappée et c’est ça qui m’a déterminée à faire ces livres.

Votre livre vient s’ajouter à une série d’autres ouvrages consacrés aux femmes photographes publiés ces dernières années, pouvez-vous nous expliquer cette nécessité de contrer l’invisibilité des femmes dans l’art ?

Il y a une réelle nécessité à rétablir un équilibre. En ce moment, je prépare un livre qui va paraître en décembre « L’entrée des femmes à l’École des Beaux-Arts ». C’est absolument stupéfiant. On nous a ouvert l’accès aux Beaux-Arts seulement au début du 20ème siècle. Ce que je trouve très intéressant c’est de voir l’écart entre les arts et la photographie. Dans le milieu de l’art, avec toute sa vision dix-neuvièmiste et très puritaine, on refusait que les filles étudient l’art et deviennent peintres car c’étaient des milieux de mauvaise réputation. Et ce que j’ai découvert avec la photographie, c’est que c’est une pratique beaucoup plus technique et comme il y avait beaucoup de portraitistes au moment où le médium est apparu, on a laissé plus facilement les filles faire de la photographie. Ainsi, grâce à cette autorisation, beaucoup de femmes sont devenues photographes. On ne leur permet pas de faire l’École des Beaux-Arts, mais une école de formation à la photographie, ça paraît à peu près décent. Mais encore une fois, ce n’est pas pour autant qu’on va les mettre sur le devant de la scène. Et c’est ce qui m’intéresse dans ce travail de recherche, c’est de mettre ces femmes et leurs œuvres en lumière. 
Dans ce nouveau livre, je laisse une grande place au texte pour raconter les histoires incroyables de ces photographes. Par exemple Tina Modotti, au destin incroyable, militante révolutionnaire, modèle, vedette de cinéma muet, qui devient photographe avec une œuvre incroyable et qui en même temps est une espionne russe. Ou encore Françoise Huguier qui, enfant, a été enlevée par des Khmers rouges, il y a aussi le traumatisme de Lee Miller lors de son reportage à l’ouverture des camps de concentration. Ce sont des vies vraiment incroyables…

Couverture « Femmes Photographes »

La couverture de l’ouvrage est un autoportrait de Kimiko Yoshida. Pourquoi ce choix ?

C’est très compliqué de choisir une œuvre pour un livre collectif. Je ne voulais pas mettre de noir et blanc parce que cela nous ramène tout de suite dans le passé. Nous avons regardé toutes les propositions et c’est cette photographie qui m’a semblé être la plus forte. Il y a une présence très mystérieuse, comme le désir et l’origine du monde transposé. Et elle est presque abstractisée par rapport aux œuvres des autres artistes. Kimiko Yoshida travaille avec un acharnement et une ténacité incroyable. Cela relève à la fois de la performance et de la photographie. C’est quelqu’un qui a une vraie réflexion sur ce qu’est une image photographique et sur l’autoportrait. Il est vrai que c’est certainement une chose à laquelle je suis sensible.

INFORMATIONS PRATIQUES
« Femmes Photographes »
Pascale Le Thorel autour de l’ouvrage
Éditions Larousse
23x28cm, 240 pages
ISBN : 203605109X
29,95€

Cet entretien a été réalisé et publié dans le cadre du numéro #365 de Réponses Photo.

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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