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La fondation Abbé Pierre a publié lundi dernier un rapport alertant sur la condition des plus précaires. La crise sanitaire a plongé un million de français supplémentaire sous le seuil de pauvreté. Une situation devenue bombe à retardement. Jean-Louis Courtinat collabore depuis 6 ans avec l’association Les Petits Frères Des Pauvres pour documenter le quotidien des mal logés, de ces “êtres sans importance”…

En octobre 2014, alors que nos décideurs se penchaient comme chaque automne sur les interminables « plan hiver » destinés à accueillir les sans-abris dans des hébergements d’urgence, j’ai voulu montrer le quotidien de ceux qui avaient vécu très longtemps dans la rue, et qui étaient relogés par l’association Les Petits Frères Des Pauvres, dans des hôtels sociaux, trop souvent vétustes et insalubres.
Les personnes que j’ai suivies ont rejeté leur famille ou ont été rejetées par elle. La plupart se sentent invisibles et se retirent de la vie sociale. Un grand nombre vit des minimas sociaux. Beaucoup ont de graves problèmes de dépendance à l’alcool.
Pour ces personnes, avoir un toit, même si ce n’est qu’un taudis, est vital pour elles. Toutes m’ont parlé de leur désir de se poser, d’avoir leurs clefs, une boite aux lettres, bref d’être reconnues malgré leur exclusion.
Il m’a fallu énormément de temps, d’écoute et de proximité pour gagner leur confiance. Nous nous retrouvions dans les associations, ou dans leur chambre d’hôtel. Leurs propos étaient si bouleversants que la photographie ne suffisait pas. Je me suis muni d’un petit carnet, que je gardais en permanence avec moi, et dans lequel je notais leurs phrases les plus fortes. Il m’a semblé important de conserver leur façon de s’exprimer.
A ce jour, j’ai suivi 70 personnes. Pourtant, lorsque je regarde mon travail, Je me demande si ce que je montre est aussi riche que ce que j’ai vécu à leur côté. Ai-je saisi l’essentiel ? Il faut beaucoup plus que des photos pour que ces êtres fragiles ne portent plus le fardeau de préjugés qui les livrent à l’oubli de tous.
J.L Courtinat

J’ai rencontré Cathy il y a treize ans. On faisait la manche tous les deux. Elle est handicapée. Elle perd un peu la tête. Je l’aime comme elle est.
On est logé à l’hôtel. C’est tout ce qu’on voulait. Se retrouver ensemble. La rue c’est épuisant. On y a laissé notre peau.
On vit sur le lit. Il nous sert pour dormir et manger. Je fais la manche une fois par semaine. Ça permet de tenir quatre jours en comptant les clopes et la bière.
On aimerait beaucoup se marier. Laisser une petite trace comme quoi on a vécu ensemble. J’espère qu’on tiendra physiquement. On est quand même au bout du rouleau.
Xavier et Cathy

Je m’appelle Gérard. Je ne veux pas qu’on sache où j’habite. C’est mon secret. Je n’ai aucune famille.
Toute ma vie j’ai connu des galères. Aujourd’hui je suis handicapé. Je loge dans une petite chambre. J’y suis bien. J’ai mes clefs et ma boite aux lettres. C’est l’essentiel. En hiver il fait froid. J’ai des couvertures. Pas de problème.
Toute la journée je regarde la télé avec mon chat. Personne ne connait mon passé. Je le garde pour moi. Je veux qu’on me fiche la paix. Je suis d’accord pour les photos. C’est tout.
Gérard

Je suis né à Paris en 1940. J’ai été élevé à la dure. En 1953 on m’a envoyé à la campagne. je travaillais douze heure par jour. Je dormais dans l’étable avec les vaches.
A 18 ans j›ai signé à la légion. J‘en ai pris pour dix ans. A la sortie J‘ai trouvé un boulot aux Halles. La nuit on allait voir les filles. Fallait leur payer le resto et l’hôtel. On était des seigneurs.
En 1969 les Halles ont fermé. Je me suis retrouvé dehors sans un sou. Fini la gaudriole. J’étais au bout du rouleau. On m’a trouvé une chambre. J’ai pu poser ma vieille carcasse.
Aujourd’hui j’ai un appareil pour respirer et un déambulateur pour marcher. Je n’ose même plus me regarder dans la glace. Je sais comment je vais crever. Seul dans mon lit face à la télé.
Emmanuel

Je m’appelle Ginette. Je suis née au mauvais moment. Ma mère m’a abandonné à la Ddass. En 1966 j’ai failli être Miss France. A cette époque j’étais belle. J’avais une taille de guêpe et de la conversation.
J’adorai mon mari. Quand il est mort ça a été la descente aux enfers. Je n’en suis toujours pas remise. Les Petits Frères m’ont récupéré dans la rue. J’étais dans un sale état.
Quand je me sens seule je retourne voir mes copains de galère. Parfois j’en fait monter un. C’est juste pour la tendresse. Je n’ai plus d’amour à offrir.
Je pense à mon pauvre mari. Je n’aimerai pas qu’il me voit dans cet état. Moi sa petite poule. Son ancienne Miss.
Ginette

Je suis né à Phnom Penh en 1955. J’ai eu de graves problèmes dans mon pays. On m’a condamné à dix ans de prison. Je n’ai pas eu le courage de retourner dans ma famille. J’avais trop honte. J’ai payé des passeurs pour quitter le Cambodge.
Le voyage a duré sept mois. En France la communauté asiatique refuse de m’aider. Elle m’accuse d’avoir abandonné ma famille. Pour eux je suis un traitre.
Les Petits Frères me logent à l’hôtel. J’ai toujours peur que la police me renvoie au Cambodge. J’accepte n’importe quel travail pour m’en sortir.
Tran

Tu veux que je parle de ma vie ? Tout le monde va pleurer. J’ai vécu six ans sous une tente au bois de Vincennes. J’allais au Centre d’hébergement de Nanterre. Un vrai ramassis de connards. Rien que des noirs et des arabes. Ils ont droit à tout et nous à rien.
Heureusement j’ai Brigitte ma référente. Elle a des couilles au moins. Elle m’a logé à l’hôtel. Je n’ai pas d’eau chaude ni de chauffage. C’est toujours mieux que la tente.
Elle dit que je bois trop. Si j’arrête je me flingue. Elle pense que je vais m’en sortir. A mon âge on ne remonte plus. Autant en finir une fois pour toute.
Guy

Je m’appelle Elhadi. Je suis marocain. J’ai combattu pour la France. Je lui ai offert ma jeunesse. Elle ne m’a rien donner en échange. Ma femme n’a pas pu avoir d’enfants. J’ai divorcé. Dieu me punit pour cette faute.
Je suis dans un hôtel délabré. Je vis comme un misérable. Je dois utiliser les toilettes des cafés pour rester propre et digne. La France est un pays riche. Pourquoi on me traite comme un malpropre ?
J’ai 88 ans. Je suis un homme usé. Le bout du chemin est proche. Dieu me jugera comme un mécréant. J’irai brûler en enfer.
Elhadi

Je m’appelle Djamila. Toute ma vie ma mère m’a traité de bâtarde. Elle me frappait avec une corde mouillée pour que ça fasse mal.
A 17 ans je me suis enfuie. J’ai vécu avec une bande de SDF. Je devais coucher avec eux. J’étais comme une pute.
Je suis tombée enceinte. L’assistante sociale m’a fait avorter. J’ai trouvé une chambre de bonne. Le gérant m’a proposé de garder l’hôtel. C’était il y a quinze ans. J’y suis toujours.
Je reste sur ma chaise du matin au soir. Je surveille les clodos qui veulent entrer. Je décide qui monte ou pas.
Je n’ai jamais revu ma famille. Ils doivent penser que je suis morte. C’est mieux comme ça.
Djamila

Je m’appelle Somjit. Je suis transsexuel. Ma famille a cru que j’étais possédée par le diable. Elle m’a chassé de la maison.
J’ai travaillé dans un bar à Bangkok. Je vivais avec un ami. Il pensait que notre vie serait meilleure en France. Arrivés à Paris Il m’a forcé à me prostituer.
J’enchainais les passes à Pigalle. Une nuit un client m’a agressé. La police m’a ramassé sur le trottoir. J’ai été recueillie par l’Armée du salut. J’y suis restée cinq ans.
J’habite dans une petite chambre d’hôtel. Je vis misérablement mais je suis sereine. Mes vieux démons ont disparu. J’ai accepté ma dualité. Peut-être ai-je droit à un peu de bonheur ?
Somjit

Mon cas est banal. Je fais partie de la cohorte des misérables. Dois-je pour autant accepter de vivre dans un taudis ? Pourquoi m’inflige-t-on une double peine ? Ne suis-je pas un être humain ?
Je revendique le droit d’avoir un logement décent et de ne pas survivre au milieu des cafards et des punaises de lit. Est-ce beaucoup demander ? Je sais qu’au regard de la société je n’existe plus. Je fais partie des Sans-Voix et des Sans-Dents.
Pourtant je suis vivant. Je suis même quelqu’un de très cultivé. Ne détournez pas les yeux lorsque vous me croisez. Rendez-moi ma dignité. Regardez-moi en face.
Hervé

Je suis transgenre. J’ai toujours rejeté mon identité d’homme. Toute ma vie j’ai souffert du regard des autres. C’est comme le venin d’un serpent. Ça te paralyse. Impossible de trouver ma place dans cette société. Et d’ailleurs qui suis-je ? Je me regarde mais je ne me reconnais pas.
J’ai passé ma vie à faire des choses inavouables. Elles m’ont jeté dans la précarité la plus totale.
Je loge dans un hôtel miteux. Je lutte de toutes mes forces contre cette solitude qui me ronge. Tout me semble superficiel et aléatoire. Je me contente de survivre.
Patricia

La vie ne tient pas à grand-chose. Je travaillais dans la confection. J’ai eu un accident de santé qui m’a laissé handicapée. On m’a donné une pension de 700 euros par mois. Impossible de vivre avec si peu.
J’ai été expulsée de mon logement en 2014. Je n’ai pas osé faire appel à ma famille. Je suis devenue SDF.
La vie dans la rue est inhumaine. Chaque jour on cherche des solutions pour manger et dormir. L’instinct de survie se met en route.
Toutes les femmes SDF sont violées. J’ai toujours veillé à rester présentable. Ça n’a pas suffi. J’y suis passée aussi.
Je suis très abimée physiquement et moralement. On m’a trouvé une petite chambre. J’en ai pleuré de joie. Avoir un toit est la chose la plus importante au monde. C’est quand on n’a plus rien qu’on en prend conscience.
Marie-Thérèse

Pendant quinze ans j’ai été battue et humiliée par mon mari. J’en ai perdu ma raison de vivre. Des coups de poings dans le ventre et sur le visage. Je pensais que mes voisins viendraient me sauver. Ça n’est jamais arrivé.
J’ai tenu le plus longtemps possible pour les enfants. Un soir il a essayé de m’étrangler. Je me suis vue morte. J’ai été hospitalisée pendant trois mois.
Je n’ai pas eu la force de rentrer chez moi ni de porter plainte Mes enfants ont été placés. Je suis restée dans la rue. J’essayais d’être invisible pour ne pas attirer l’attention. J’avais peur d’être agressée et violée. Seuls les Petits Frères m’ont tendu la main.
Souvent je rêve que je retourne en enfance. Je redeviens cette petite fille insouciante que j’étais. J’aimerais ne plus me réveiller.
Martine

Je m’appelle Lily. J’ai 66 ans. Je ne veux pas parler de moi. Mon passé est si douloureux que je préfère ne rien dire. C’est du domaine de l’intime.
La solitude est une maladie qui vous étouffe peu à peu. N’exister pour personne est la pire des choses. Sans affectif on perd son humanité. On devient fanée de l’intérieur. Mourir d’amour est possible. Je sais qu’on meurt aussi de solitude. Il faut juste être patiente.
Lily

Je suis dans un hôtel social depuis 15 ans. Je vis dans un taudis de 10 mètres carrés sans toilettes ni douche. Le patron s’en fiche. Il s’engraisse avec les miséreux comme moi. Pour lui on est du bétail. Heureusement l’association paye une grosse partie du loyer. Sans elle je serais toujours dans la rue. A 72 ans je n’ai plus la force de vivre dehors.
J’ai une copine. On s’est rencontré aux restos du coeur. Elle vient de la rue comme moi. C’est un peu ma bouée de sauvetage. Elle me donne un peu de tendresse. Lorsque l’un déprime l’autre est là pour l’aider. On a réuni nos deux solitudes pour vivre. On sait bien qu’on ne fera pas de vieux os.
Michel

Je m’appelle Michèle. Ma mère voulait absolument un garçon. J’étais régulièrement battue et humiliée. Mon père ne disait rien. Il était ailleurs.
Les médecins veulent m’interner en psychiatrie. Ils seraient ravis de me voir sous camisole chimique avec le raisonnement d’une moule. Je ne leur ferai pas ce plaisir. Je reste un être humain.
Les services d’hygiène me forcent à jeter toutes mes affaires. C’est un véritable viol. Toute ma vie est dans cette chambre.
J’ai décidé de dormir devant ma porte pour les arrêter. Je me prépare à une guerre qui risque d’être longue.
Michèle

Je m’appelle César. Mon père était un ivrogne. Il nous martyrisait mon frère et moi. La moindre petite faute était prétexte à une rafale de coups. A chaque fois je cherchais quelle bêtise j’avais fait pour mériter une telle violence. Après il disait qu’il m’aimait. Je ne comprenais pas.
Cette enfance atroce a conditionné ma vie. Je porte en moi une blessure qui m’empêche de vivre et d’aimer. Je ne suis jamais arrivé à m’équilibrer. Comme tous les faibles je suis tombé dans la drogue. J’y ai laissé ma peau.
Aujourd’hui j’ai 70 ans. La solitude m’asphyxie peu à peu. Je me sens isolé dans cette petite chambre qui me renvoie à l’enfance et aux angoisses qui me hante en permanence. Je suis passé à côté de ma vie.
César

Mon prénom c’est Paulette. Je ne veux pas parler de moi. J’habite dans une chambre de bonne. J’y suis bien. C’est mieux que d’être dans la rue. J’ai un toit sur la tête et mes clefs autour du cou. Le reste je m’en fiche.
Ma vie est simple. Le matin je ramasse des mégots. Le soir je picole au square avec mes potes.
Il parait qu’il faut que je change de chambre car je suis insalubre. Il y aura une douche et des toilettes. Je n’ai jamais connu ça. Je vais être comme une princesse.
Paulette

Je suis née au Rwanda en 1952. Mes parents travaillaient dans une plantation près des grands lacs. Nous étions onze enfants.
J’ai été mariée à 13 ans. En 1994 les hutus sont devenus fous. Mes parents et mon mari ont été égorgés sous mes yeux. Mes filles et moi avons été épargnées.
La Croix Rouge nous a recueilli à Paris. Elles ont pu aller à l’école. Ils m’ont logé à l’hôtel.
Chaque nuit je revois les horreurs que j’ai vécu pendant le génocide. Je n’arrive pas à m’en remettre.
Je reste en vie pour mes petits-enfants. Ils viennent me voir à l’hôtel. C’est mon seul moment de bonheur.
Marie

Je fais de la photographie depuis de nombreuses années. Concerné par les problèmes de mon époque, j’ai trouvé dans la photographie le mode d’expression qui me convient. Faire une image représente pour moi un acte militant, et si j’ai toujours été auprès de ceux qui étaient dans la pire des positions pour se défendre, j’ai toujours vécu très longtemps avec eux, devenant à leur côté un combattant acquis à leur cause.
J’ai été membre de l’agence Rapho pendant 30 ans ou j’ai débuté comme assistant de Robert Doisneau. Lauréat du Prix Niepce en 1991, j’ai réalisé 13 livres dont 9 édités par Robert Delpire.

https://www.jeanlouiscourtinat.fr/

A LIRE :
Covid-19 et les photographes : Entretien avec Jean-Louis Courtinat


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