L'Invité.e

Carte blanche à Yolita René : Paris-Vilnius. Le silence spectaculaire

Temps de lecture estimé : 6mins

Pour sa troisième carte blanche, notre invitée, Yolita René, historienne de l’art et commissaire d’expositions indépendante lithuanienne partage avec nous son film photographique “Paris-Vilnius. Le silence spectaculaire”. Un travail réalisé lors du premier confinement de la crise sanitaire en mars 2020, sur une proposition de Nerijus Aleksiejunas, Ambassadeur de Lituanie en France. Ce film rassemble 170 photographies réalisées lors de cette période d’enfermement avec des artistes basés à Paris et à Vilnius. Un dialogue manifeste.

« Le silence est comme l’ébauche de mille métamorphoses. » Yves Bonnefoy

J’ai réalisé le film photographique « Paris-Vilnius. Le silence spectaculaire » il y a un an maintenant, à la suite d’une proposition de l’Ambassadeur de Lituanie en France, Monsieur Nerijus Aleksiejunas. Dès le début du confinement en avril 2020, Monsieur Aleksiejunas a exprimé sa volonté de laisser une trace de cette période si particulière à travers un projet, en constituant « une collection » d’images photographiques pour une exposition virtuelle.

Nous avons fait appel à des photographes à Paris et à Vilnius et j’ai pu sélectionner 170 photographies, englobant toute la durée du premier confinement, prises très précisément entre le 16 mars et le 11 mai 2020. J’ai cherché des images en dehors de l’univers médical et hospitalier, en m’attachant plutôt au regard poétique sur le silence des villes si inhabituel, de cette période. Il s’agissait d’une invitation à une réflexion sur la redécouverte de nos sens, mais aussi sur le rapport de chaque individu avec lui-même et avec le monde lorsque l’imprévisible se manifeste.

Confinement 2020, Paris, la Pyramide du Louvre © Michel Bourguet

À Paris, Ludo Segers est le premier photographe à accepter de participer au projet avec ses photographies en couleurs, puis rejoint par Michel Bourguet s’exprimant par des vues exclusivement panoramiques en noir et blanc et Olivier Marchesi avec ses photographies aussi bien en noir et blanc qu’en couleurs.

À Vilnius, quatre photographes-reporters de la chaîne d’informations lituanienne (LRT) ont participé à ce projet : Edvard Blazevič, Benas Gerdziūnas, Justinas Stacevičius, Domantas Umbrasas, ainsi que ainsi que deux photographes indépendants : Algimantas Kuncius et Ramunas Danisevicius.

“Place de l’indépendance”, mai 2020 © Algimantas Kuncius

Le compositeur lituanien Dominykas Digimas arpentait les rues aussi de son côté et enregistrait quotidiennement le fond sonore si différent du temps normal à cette même période. Il a composé une musique originale pour ce film photographique.

Dans ce montage, le silence lié au confinement apparaît comme dans une partition musicale : une pause, un soupir, un demi-soupir… Une suspension sidérante en attente d’une reprise prochaine dont on ne sait pas quand elle va avoir lieu. Un soupir, une grâce dans le vacarme ambiant, libérant l’acuité du regard, fixant le rare, l’unique, le fragile.

En mettre plein les yeux : c’est le contraire exactement de donner à voir, a écrit Georges Didi-Huberman dans son livre « Aperçues ».

Alors que la télévision et l’ensemble des médias montraient en continu l’actualité de la pandémie au jour le jour, heure par heure, reflétant l’état d’urgence de cette étrange période, cette exposition virtuelle se propose d’inscrire ses images dans un temps plus long que celui de l’actualité.

Chaque image apporte à l’ensemble son témoignage particulier selon le regard et la sensibilité de chaque photographe. Certains ont été plus attentifs à la géométrie des rues et à l’acuité des lignes et des tracés architecturaux. D’autres nous ont plongés dans l’atmosphère des lieux et des situations combinant différentes interrogations et découvrant un réel inconnu. C’est comme si ce silence inhabituel avait stimulé une large gamme d’impressions en passant du vide au plein et d’un silence incolore, celui de la pierre, au silence subtilement coloré de créations textiles des masques.
Cet événement inédit a modifié notre approche et notre perception de l’espace urbain. Le développement puis la régression du virus conduisant à un premier déconfinement nous fait progresser vers une réappropriation collective de l’espace laissé vide depuis le début de l’évènement.

La sélection de photographies, en noir et blanc et en couleurs, de différents formats, et « L’oiseau rouge » de l’artiste lituanien Stasys Eidrigevicius, est né pendant le confinement et surgit, le bec replié sur le côté, tel un masque, l’œil inquiet. Il trace ce titre sur le dessin : « Coronavirus 2020 ». Au début de chaque nouvelle séquence il fait une apparition rapide et dérangeante pour alerter notre attention et nous tenir en éveil face à ce virus qui nous inquiète. Il agit comme un leitmotiv qui rappelle le danger de cette présence invisible. Il intervient comme une alarme ou un rappel à l’ordre.

Juste avant la pandémie, nous étions pris par les contraintes de la vitesse et de l’accélération dans toutes les activités de la société, avec la surconsommation comme exutoire. Dans la séquence introductive, cette course désordonnée contre le temps est rendue visible par des images qui défilent très rapidement, évoquant la vitesse effrénée avec laquelle le monde avançait. Puis un arrêt brutal se produit. « Stop ». Le monde se fige dans le silence comme si on avait rompu la bande son.

La traversée de ce « silence spectaculaire » se déroule en cinq mouvements successifs :

« Absences » évoque le visage des villes sans aucune figure humaine. Un silence soudainement devenu visible dans l’espace urbain : les monuments figés dans le silence et leurs statues esseulées veillent sur la ville… Tel un oeil d’Horus, celui d’un médecin apparaissant sur une affiche, appelle à la solidarité avec le corps médical pour combattre le fléau.

Dans « Solitudes », les photographes s’intéressent aux arpenteurs solitaires dans chacune des deux villes. Chacun se retrouve face à son destin, face à lui même. L’arpenteur solitaire médite, semblable à la figure de « L’homme qui marche » de Giacometti, se balançant d’une jambe à l’autre, il parcourt les passerelles de la fatalité qui relient les deux capitales. Quel est le sens de ce rapport avec soi-même ? Est-ce la crainte de se trouver seul avec son ombre ou bien le plaisir de savourer le vide et le silence ?

En continuant vers « Distances », les habitants commencent à se réapproprier l’espace urbain, en conservant une nécessaire distanciation physique. C’est un rapport entre l’être et le vide, une pulsion constante entre Éros et Thanatos. Cette alternance de vie et de mort est -elle le véritable moteur de notre activité ?

Avec « Résonances », enfin, ce sont les échanges muets de regards au dessus des masques, les dialogues et les pantomimes sur les balcons. C’est aussi se mettre à vibrer au rythme de la nature renaissante avec l’arrivée du printemps, la volonté de rompre le silence : jouer, chanter, danser, applaudir…

« Masques » nous amène à la sortie de cette parenthèse silencieuse. Ici apparaît une mosaïque de visages aux masques colorés. La créativité surgit avec la vie qui recommence.
A la fin, le spectre, ou « masca » en latin tardif, quitte la ville…

L’Histoire récente nous a montré depuis : le spectre de la pandémie reviendra encore plusieurs fois…

Ce montage invite aussi à porter un regard poétique, en convoquant des auteurs chers aux deux villes, Paris et Vilnius : Oscar.W.Milosz, Jonas Mekas, Marcelijus Martinaitis, Rainer Maria Rilke.

http://paris-vilnius.fr/

La Rédaction
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