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Pour leur première carte blanche, les deux fondateurs de la revue Epic, Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet se penchent sur le fragile métier de la presse. Comment aborder les problématiques des supports de l’information sans évoquer les nouveaux modes de diffusion et les nouveaux comportements ? L’info en continu et la course au scoop. Dans un tel contexte comment survivre dans un monde où chacun se contente de lire un titre et une image sur un fil d’actu d’un média social qui déteste la presse ? Comment exister quand il n’est plus essentiel de payer pour accéder à du contenu éditorial ? Dans ce texte, Jean-Matthieu Gautier nous explique que la résistance s’organise et que l’image sert à éclairer notre monde.

Durant l’hiver 2017, j’avais eu l’opportunité et la chance de participer à un petit commando de spécialistes chargés de réfléchir et de poser les bases d’un nouveau média hebdomadaire au sein d’un grand groupe de presse. J’avais été frappé par la réflexion (un peu agacée) de la responsable de ce groupe de travail : «  de toutes façons les lecteurs seront très contents avec ce que nous leur donnerons, il n’y a pas lieu de réfléchir pendant des heures à leurs attentes ». À ce moment-là pourtant, nous rencontrions des myriades de spécialistes pour nous aider à incarner au mieux ce projet et ses contraintes. Beaucoup d’entre eux étaient des jeunes « startupeurs » au teint frais et à la mèche bien peignée. L’un de leurs crédo était : penchez-vous sur les usages. Que veulent vos lecteurs, qu’attendent-t-ils ? Deux mondes s’opposaient : la presse traditionnelle d’un côté : « je connais, m’embêtez pas, je sais quoi faire » ; et de l’autre, des jeunes baignés dans la culture du clic, de la consommation de masse, du marketing digital… Qui avait raison ? Qui avait tord ? Au fond cela pouvait se résumer à deux visions opposées du capitalisme : l’offre créé la demande / la demande créée l’offre.

A class of coach-building at the CFIAM all-female school in Ouagadougou. Courses include car electrics, technology, electronics, French and mathematics. The precariousness of young women is extreme in Burkina Faso, with a 53% rate of unemployment. Non-traditional and non-gendered professions have lately emerged to facilitate a socio-economic reintegration of disadvantaged women. Revue EPIC Vol.2 © Caimi & Piccinni

Usages

Se pencher sur les usages d’aujourd’hui dans le monde de la presse est un exercice douloureux. Si vous lisez ces lignes dans une rame de métro ou dans un train, vous pouvez tout de suite paraphraser Archimède en hurlant et vous agripper à la barre façon pole dance si vous voyez quelqu’un lire un journal (payant). Philippe, Kenza, Steevy, Delphine, David ou Julie sont soit plongés dans un livre de poche, soit (majoritairement) penchés sur leurs smartphones. Ils scrollent des pages entières de média sociaux et s’arrêtent quelques centièmes de secondes pour délivrer un petit pouce, un petit coeur, un petit j’aime; ils jouent à Candy Crush, ils « bingent » une série ou le replay d’une émission dite de divertissement, écoutent un podcast ou enfin lisent un article sur la version gratuite d’un journal en ligne… Si d’aventure surgit la mention « la suite de cet article est réservée à nos abonnés », ils reviennent aussitôt sur leurs pas – tout en replaçant, par réflexe et sans même s’en rendre compte, leur masque sur leur nez. Mais nul besoin d’être dans les transports pour faire le test. Demandez autour de vous: combien parmi vos proches sont abonnés à des quotidiens papiers ? À des hebdomadaires papier ? En 2021, on s’informe directement sur Youtube et le meilleur moyen de savoir comment le gouvernement se dépatouille de cette histoire de Covid – sans devenir cinglé ou faire une dépression carabinée, c’est de suivre le compte twitter de @NikiShey. L’avenir ? On sait d’ores et déjà que le grand arbitre cathodique de la prochaine présidentielle s’appelle Cyril Hanouna.

L’information fait de la résistance

La résistance s’organise cependant. On s’informe en écoutant la radio, des podcasts ou en s’abonnant à des médias en ligne le plus souvent payants comme Médiapart ou Les Jours, à des listes d’informations ou des newsletters comme brief.me ou Bulletin… qui ont parfaitement su trouver leurs lecteurs. Sur le plan du papier, outre de beaux ovnis comme le Canard Enchaîné ou le 1, les mooks (contraction moche de Magazine et Book) répondent de plus en plus aux exigences d’un public avide d’indépendance et marqué par la défiance envers les médias traditionnels qui, refontes après refontes, cherchent à renouveler leurs genres, certains avec talent ! L’application (déjà datée) La matinale du Monde, qui offre la possibilité de télécharger une sélection d’articles en mode « push » et de les consulter hors connexion, est un exemple parmi d’autres d’adaptation réussie aux usages. Pourtant cette application est née en 2015, à l’heure où il était difficile de garder une connexion constante, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Mais La Matinale conserve sa raison d’être. Elle a ses fans qui l’on intégrée dans leur « morning routine » et est devenue… un usage.

Revue EPIC Vol.2 © Pierre Belhassen

Questions d’usages / Question d’envies

Avant de lancer revue EPIC en janvier, nous avions diffusé un questionnaire en ligne. Il reprenait toutes ces questions d’usages-là et tentait de redessiner le média papier idéal. En somme nous disions : « on souhaite créer un média différent, il sera comme ci et peut-être comme ça… qu’en pensez-vous ? Les réponses à ce questionnaire ont bousculé certaines de nos petites certitudes mais notre envie et nos intuitions de départ n’ont pas été bouleversées. Parmi celles-ci, il y a une conviction très forte, celle qui nous a aussi amenés à nous associer au collectif Dysturb, connu pour son implication dans l’éducation aux médias et la lutte contre la désinformation : le dialogue entre la jeunesse de 2021 et l’information passe par l’image.

Des images pour éclairer le monde

Revue EPIC volume 2. en précommande !

Des images, on en voit tant et tant qu’on ne sait plus lesquelles regarder. Un journal, une revue, ce sont d’abord des choix. Sur les réseaux sociaux, on choisit qui l’on suit mais l’oeil extérieur que nous nous proposons d’être avec revue EPIC, a sa place dans cet ordre des choses. L’image que nous plébiscitons et souhaitons mettre en avant est celle des photojournalistes, des photodocumentaristes, ces gens qui prennent parfois des risques pour mettre de la lumière (naturelle le plus souvent) sur le monde. Leur langage – celui de l’image – est universel et capable d’émouvoir, provoquer, émerveiller, mais aussi d’attirer l’attention sur des faits ou des situations que, par réflexe, peur ou défiance, on préfère ne pas voir. C’est aussi une image qui peut rarement apparaître seule. Elle est toujours accompagnée d’autres images qui se répondent et se complètent, afin d’éviter de lever le voile sur un aspect trop étriqué de la réalité.

Expérience papier

Malgré la montée en puissance de Tik-tok, c’est bien Instagram qui demeure le roi incontestable des réseaux. Voilà pourquoi revue EPIC essaye (comme tout le monde) d’y être le plus présents possible, tout en invitant ses « followers » à une autre expérience, notamment via notre rubrique « Canevas » présente au début de notre revue. Le principe ? Nous repérons des images sur Instagram et proposons à nos lecteurs de les découvrir ou les « redécouvrir » en grand format et sur papier. L’usage (encore lui) en est évidemment très différent, l’expérience sensorielle que procure le papier est tellement plus puissante comparée à la découverte d’une image sur l’écran d’un smartphone ! Faut-il reparler des méfaits de cette posture qui nous oblige à nous tenir courbés, le cou tordu pour mieux ficher nos yeux sur ces écrans saturés de lumière bleus ? Il est d’ailleurs devenu courant d’aller retrouver l’équilibre de la posture du corps chez un osthéopathe, qu’un trop grand… usage de cet outil pas toujours smart a déformé. L’expérience papier propose un tout autre rapport. Au temps bien sûr, mais aussi au corps. Les yeux dansent sur les pages, la tête suit à rebours, comme entrainée, et le doigt guidé par la main tourne les pages. C’est par le corps qu’on accompagne le papier.
Enfin, de manière très prosaïque, les publicitaires font tous les jours cette expérience : Quelques centièmes de seconde suffisent à décider des « utilisateurs » à apprécier un contenu sur un réseau social. Si l’on n’est pas parvenu à attraper votre attention dans ce court laps de temps, c’est trop tard.
Le papier, lui, demeure. Comme les diamants, il a quelque chose d’éternel, c’est ce qui le rend précieux.

19€ le numéro. 70€ abonnement annuel.
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La Rédaction
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