L'Invité.e

Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet, de la revue EPIC, sont nos invités

Temps de lecture estimé : 15mins

Pour cette semaine de reprise, nous accueillons Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet, les deux fondateurs de la revue EPIC, lancée ce début d’année. Ce trimestriel entièrement indépendant et sans publicité est né pour raconter le monde en images. À l’extrême opposé de l’info immédiate, EPIC prend le temps pour partager des sujets de fonds en grand format. Nous ne connaissons que trop bien la situation difficile et fragile de la presse – surtout lorsqu’elle est spécialisée – nous avons donc souhaité apporter notre soutien en donnant la parole à nos confrères et souhaitons longue vie à cette nouvelle revue !

Jean-Matthieu GAUTIER – Fondateur d’EPIC-stories qu’il a édité pendant 4 ans et photojournaliste – il alterne travaux de commandes pour la presse ou des institutions et projets personnels.
Ambroise TOUVET – Fondateur de l’agence de photographes Oblique, découvreur de talents et éditeur de Beaux livres aux éditions Larousse, Hachette et La Martinière.

19€ le numéro. 70€ abonnement annuel.
Pour vous abonner :
https://www.revueepic.com/
Le numéro 2 est disponible en pré-commande !

Le portrait chinois de Jean-Matthieu Gautier

Si j’étais une œuvre d’art : Si j’étais une oeuvre d’art, je serais probablement le Ta Prohm, ce temple intégralement repris par la jungle et mangé par les fromagers géants. De tous les temples du site d’Angkor, au Cambodge, c’est celui que je préfère et de loin dans toute son anarchie végétale. C’est une oeuvre vivante que le temps a marqué de son emprise. Au coeur des années 30, quand le site commença a être « découvert » et restauré, il fut décidé d’en faciliter les accès mais de lui conserver ce qui le parfaisait en quelques sortes, ces lianes et ces racines qui comme des pieuvres s’enchevêtrent autour des colonnes, des apsaras de grès. Toute une minéralisé que la main de l’homme a touché une première fois et que la nature s’est réapproprié. J’y vois une métaphore de ce qu’est notre humanité.
Si j’étais un musée ou une galerie : Si j’étais un musée, j’aimerais être un de ces petits musées de bourg dédiés à une personnalité locale que les grands dictionnaires ont oublié, ou a des objets qui faisaient le quotidien des hommes avant de tomber en désuétude. Ils abondent un peu partout en France ou ailleurs, ils ont leur charme, leurs pitreries, leurs absurdités… Souvent issus de petites passions, ils m’apparaissent grand parce qu’ils magnifient cette fonction de l’art qui consiste à « conserver » la mémoire de ce qui doit être conservé.
Si j’étais un artiste: Si j’étais un artiste, je serais ébéniste, pour le plaisir, l’exigence et parallèlement la sérénité que procure le travail du bois. Comme pour la photographie, on doit répondre à un besoin, magnifier le réel, le tordre, le rendre pour ce qu’il est. Et comme pour la photographie, la frontière entre art et artisanat est mince et poreuse à la fois. C’est surtout le métier que j’aurais souhaité faire si je n’avais pas décidé de me lancer dans le journalisme, l’édition et la photographie.
Si j’étais un livre : Si j’étais un ivre, j’aimerais être cette petite merveille qu’est « Echos du silence », un tout petit livre qui m’a été offert récemment mêlant des photographies de Patrick Le Bescont sur des paysages du Québec à la sortie de l’hiver et des poèmes de François Cheng. J’avais souvent trouvé le mariage photographie-poésie poignant quoique parfois lourdingue quand je voyais des poèmes accompagner des sujets très photojournalistiques, ce qui arrive… Où l’on vous donne alors, en guise d’explication ou de légende, quelques mots griffonnés à la hâte censés vous élever l’âme. Ce livre, au moment où se sont ouvert les réflexions que nous avons menées avec Ambroise Touvet pour poser les bases de revue EPIC, a été comme une mini révélation. La confirmation que poésie et photographie pouvaient se répondre à merveille. Il s’agissait de trouver le bon équilibre, la bonne approche.
Si j’étais un film : Il y a ce film qui n’est pas d’une qualité cinématographique extraordinaire mais qui demeure un beau moment de cinéma et pour moi, un film familier, un film « copain » que j’aime revoir : Wind. L’histoire d’un jeune skipper Américain qui a un jour la chance d’intégrer un grand syndicat et de hautes fonctions à bord d’un défi de la coupe de l’America. Mais il commet une faute dans une régate et perd la coupe. Après sa déchéance, il décide quelques années plus tard de monter un nouveau projet pour aller reconquérir la coupe en Australie. C’est une petite histoire de vie autour de la résilience et de cette capacité que l’on doit chercher en nous à ne jamais renoncer, ne jamais rester sur un échec. Moi qui suis marin quand j’en trouve le temps, ce rapport à la mer et les images qui en découlent me comblent.
Si j’étais un morceau de musique : Si j’étais un morceau de musique, il y a une chanson du groupe anglais Mumford and Sons, qui, à chaque fois que je l’entends me mets dans un état de transe : Winter winds, une allégorie très poétique – comme beaucoup de chanson de ce groupe – autour de la lutte que se livrent en nous raisons et sentiments.
Si j’étais un photo accrochée sur un mur : Une photo de Philip Jones Griffiths prise à Belfast en 1973. On y voit une femme passer la tondeuse dans son jardin tandis qu’un soldat de l’armée britannique se tient en embuscade contre sa haie, au premier plan. Elle illustre une situation que l’on oublie souvent malgré, à chaque guerre, le rappel qu’en font les photojournalistes et que j’ai pu constater pour ma part en Irak ou en Syrie. Je parle de ce besoin, cette nécessité pour les civils, de continuer à vivre vaille que vaille.
Si j’étais une citation :  « _ J’ai le sentiment que toute ma vie dépend de cet instant précis… Si je le rate… – Moi je pense le contraire. Si on rate ce moment, on essaie celui d’après, et si on échoue on recommence l’instant suivant. On a toute la vie pour réussir »
Boris Vian – L’écume des jours
Cela me ramène encore une fois à l’idée de résilience, au fait que rien n’est jamais acquis, et que seule compte notre volonté à nous en sortir.
Si j’étais un sentiment : L’émerveillement. Un sentiment qui nous manque parfois, alors que c’est l’un des plus précieux qui soit. Quelque chose qui nous vient de l’enfance et que l’âge et notre besoin de comprendre, d’être dans la maîtrise de nos émotions, de nos sentiments. Savoir s’émerveiller, comme photographe ou comme éditeur, c’est refuser l’inéluctable, la routine. C’est une forme de laissé aller qui me semble salutaire. Pas toujours évident à appliquer au quotidien mais tendre vers ce sentiment est un garde-fou.
Si j’étais un objet : Un stylo plume. Un objet suranné qui procure une sensualité inédite. Mon père m’en a offert un quand j’ai été diplômé en journalisme. Il me suit partout et je ne l’ai jamais perdu. Dès qu’une difficulté se présente, ou qu’il me faut écrire un texte qui demande un peu de recul, c’est avec lui que je trouve les mots, bien plus qu’avec un clavier.
Si j’étais une exposition : Pardon mais la mienne ! Bientôt, j’espère, sur les remparts de ma ville de Saint Malo détruits en 44, avec une série de photographie réalisée en 2019 autour de la figure de Leila Mustapha, la toute jeune maire de la ville de Raqqa, en Syrie, ville elle aussi détruite pour sa libération.
Si j’étais un lieu d’inspiration : L’île des Ebihens, tout prêt de Saint Malo où je vis et qui, hivers comme été, abonde pour moi de souvenirs heureux entre amis ou en famille.
Si j’étais un breuvage : Un Chateau Peyrelongue, Saint Emilion 2016. Je suis incapable de parler de vins mais celui-ci, simplement me parle. J’ai eu la chance de suivre en photo pendant un an la famille de jeunes viticulteurs qui en a racheté les cépages il y a quelques années. C’est une merveille et, chaque verre me renvoie à ces vignes et à tout le travail qu’il faut savoir accomplir pour son élaboration. En le dégustant, je vois les mains tavelées d’Hugues et l’inquiétude sur le visage de Christina quand s’annonce le gel, les feuilles de vignes où perlent des gouttes de rosées, les longues rangées de plants qui demandent une attention constante, et cette mini forêt verte qui s’étale comme un vague avec le soleil couchant en arrière plan. En somme je vois des femmes et des hommes, ce n’est pas un simple breuvage acheté chez un caviste.
Si j’étais une héros/héroïne : Celui de mes enfants quand ils font encore le compte des super pouvoirs de tous les super-héros, et posent la hiérarchie du “Superman est journaliste, c’est pas mal », Spider-man – allias Peter Parker, est photojournaliste, ce qui est encore mieux 🙂
Si j’étais un vêtement : Un pull marin. Je ne porte que ça. C’est solide, chaud, et on ne s’embarrasse pas à choisir ce que l’on va mettre le matin.

Le portrait chinois d’Ambroise Touvet

Si j’étais une œuvre d’art : Daphné et Apollon du Bernin. Certainement pas à cause du sujet puisqu’Apollon poursuit avec des ardeurs très cavalières, la nymphe Daphné qui cherche à tout prix lui échapper. Mais plutôt à cause de la prouesse du sculpteur.
Quand on tourne autour de l’œuvre, on est émerveillé par sa finesse, qui nous permet de toucher du doigt tout l’orgueil et le désir d’Apollon attiré sans cesse par l’inaccessible. Et de l’autre la légèreté et la pureté de la nymphe qui glisse entre les doigts de son poursuivant et commence sa mue en feuillage, demande qu’elle avait faite à son père le dieu-fleuve de Thessalie pour échapper à Apollon.
Comment le Bernin a-t-il réussi un tel chef d’œuvre, comment être si proche des formes, des matières, de la réalité, alors qu’on a la pierre la plus dure entre ses mains et outils ?
Il se raconte que le personnel de la villa Borghese qui époussette la statue avec des chiffons, fait chanter le marbre comme un cristal : et j’avoue que j’en frissonne rien que d’y penser. Du son d’abord. Et puis de la responsabilité de nettoyer une telle beauté sans la casser !
Si j’étais un musée ou une galerie : Celui d’Orsay. J’aime d’abord cet univers de gare qui participe au voyage, au dépaysement. Et qui nourrit déjà la curiosité. La bonne curiosité hein, celle qui met en mouvement, qui ne se lasse pas mais au contraire s’émerveille de toute vie. Alors Orsay, c’est aussi l’explosion du romantisme et de la poésie. Que je pratique modestement pour la deuxième, et qui j’espère m’habitera toujours un peu pour le premier !
Quant aux œuvres, elles dépeignent un XIXème qui va connaître de telles mutations ! Et puis Orsay est l’antichambre de la photo : les auteurs des peintures et sculptures désirent ardemment dépeindre leur époque avec réalisme, ils ne veulent pas tromper. Et sans le savoir, ils préparaient nos yeux à l’ultra réalisme de la photo.
Si j’étais un artiste: Je reste dans la même période avec mon compositeur préféré, Johannes Brahms. Sa musique me touche car je lui trouve une variété immense, puisée dans les différents courants de cette Europe centrale où il vit, et une joie et une légèreté vivace et contagieuse. Ses Lieders gagneraient à être plus connus et je pourrais écouter ses Danses hongroises à l’infini.
Si j’étais un livre : Je ne sais pas si je suis un grand lecteur, mais j’ai besoin régulièrement de vivre des aventures par procuration. Et dernièrement, j’ai dévoré celles de Gilles Belmonte (de Fabien Claw), marin de la Royale -c’est ainsi qu’on appelle la Marine française quel que soit le régime. “Pour les 3 couleurs”, le premier opus, m’a véritablement délassé alors que la période de travail très dense était rendue étouffante avec le confinement. Ce roman et les suivants sont des bouffées d’air marin et des brassées d’iode pur. Et cerise sur le gâteau, ils confirment au long des pages et des batailles que nous n’avons jamais eu à rougir devant l’anglais sur les mers de l’Indien ou des Caraïbes, bien au contraire, les théâtres sont loin qui permettent à nos meilleurs ennemis de les faire oublier !
Et on me chuchote à l’oreille que Jean-Matthieu Gautier, à qui j’ai offert le premier tome, en est déjà au troisième…
Si j’étais un film : C’est délicat, il faut vraiment choisir ?? Allez, juste pour cette fois, 2 films, non ? A chaque fois la photo est juste exceptionnelle à mon goût.
Dans le domaine du drame : Silence de Scorsese.
En comédie, si c’en est une : Grand Budapest Hotel de Wes Anderson.
Il y a tout de l’homme dans le premier, ses grands désirs, l’au-delà, la foi, contrebalancée par la souffrance et la cruauté. La trahison et le repentir. L’acceptation de soi-même.
Dans le second, décors, sons, rythmes et personnages forment un tout. On ne peut rien enlever qui ne manquerait.
Si j’étais un morceau de musique : Ahaha, Les Playboys de Dutronc ! En plus j’aime vraiment cette chanson. Le jeu de séduction y est plutôt basique, j’ai sans doute besoin de ça pour contrebalancer mon romantisme
Si j’étais un photo accrochée sur un mur : Celle d’une photo de famille que j’aime beaucoup. Nous sommes sur la plage, fin août, il doit être 19h, la lumière est très orangée.
La journée a été chaude, et l’emplacement où nous sommes est un véritable chaos : serviettes multicolores, planche à voile des années 80, rames, raquettes de plage avec un dessin kitchissime d’une tête de requin qui sort de l’eau comme Les Dents de la Mer. Des enfants et un nourrisson, les parents. Et, et, et l’incontournable parasol. Chacun prend un accessoire, tout le monde pose, empruntant un regard profond et inspiré de style XIXème siècle. Le cliché idéal à regarder en cas de coup de mou.
Si j’étais une citation : Ca sera du Audiard pour moi, dans Par un Beau Matin d’Eté
“- J’ai besoin d’un type qui sache conduire et qui puisse balancer une pêche en cas d’urgence.
– J’ai connu un gars au ballon. Il était à la division 3, moi à la 5. Avant il tenait un garage à Nice. Il maquillait un peu les charrettes qu’il expédiait ensuite à San Remo.
– La carambouille, c’est une branche à part, comme les faux talbins. C’est le refuge des lymphatiques.
– Sois pas sectaire. T’as des violents partout.”
Hommes et femmes d’Audiard ont toujours des traits de caractère exacerbés, dont émergent vilains défauts et grandes qualités de manière bien visible. Le spectateur est toujours le mieux placé pour le voir. Par le truchement des dialogues de ses personnages, je trouve qu’Audiard nous aide à reconnaître nos qualités et surtout nos défauts, à en rire et à nous accepter pour être acteur de notre vie. Nous manquons sans doute un peu de dialoguiste de sa trempe à notre époque, non ?
Si j’étais un sentiment : L’amour. Et du coup j’en profite pour glisser une autre citation, cette fois de Saint Jean de La Croix, un peu moins légère que la dernière :
“Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour”. Cette pensée m’émeut. Et j’espère qu’elle me poussera tout au long de ma vie, tel un aiguillon, pour élargir toujours mon cœur.
Et j’ai encore bien du boulot dans ce domaine.
Si j’étais un objet : Une cocotte-minute ou un faitout, puis cuisiner en grand et accueillir de grandes tablées.
Et on est pas toujours obligé de fermer le couvercle d’une cocotte-minute !
Si j’étais une exposition : J’ai beaucoup aimé celle sur “La Lune, du voyage réel aux voyages imaginaires”, réalisée au Grand Palais.
D’une grande qualité, elle rassemblait une quantité d’œuvres de grande qualité, ventilées entre l’Antiquité et notre époque contemporaine.
Tout ce qui était présenté complémentaire : technique et technologique, artistique via différents médiums. Et puis une approche ésotérique, religieuse, littéraire. Photographique bien sûr avec les clichés aériens des cratères de la Lune, et ces photos des premiers pas de l’homme, qui sont encore aujourd’hui pour certains une occasion de controverse. Et qui sait ont-ils raison ?
Si j’étais un lieu d’inspiration : Nifflon-d’en-haut, en Haute-Savoie, entre Bonneville et Abondance.
C’est un alpage abandonné, qui était pourtant réputé pour sa tomme et son beurre. Après une belle randonnée, vous arrivez sur le petit village d’alpage, une huitaine de maisons en bois sur les flancs d’une cuvette et une chapelle toute mignonne avec son clocher pointu. Le silence, la paix.
Si j’étais un breuvage : Le Beton (prononcez bétone). C’est l’abréviation d’un Berezovka-tonic. Un alcool tchèque un peu médicamenteux et sucré, mélangé à du tonic.
De très bons souvenirs de soirées en République tchèque où j’ai passé 6 mois de stage de fin d’étude.
Si j’étais une héros: Oui, je sais, ça n’est pas un héros au sens propre du terme puisqu’il a existé. Mais admettez que Kessel est LE héros véritable : on dirait qu’aucun événement de son époque ne lui a échappé. Qu’il avait le flair pour les devancer et la carrure pour les vivres. Et pourtant, ils étaient souvent tragiques. J’aurais aimé être le photographe attitré de Kessel, le gars à qui il dise : “Prend tes appareils on part là-bas !”. Vous imaginez les clichés à chaque fois ?
Si j’étais un vêtement : Oui, oui, comme mon compère, le pull marin. On est même d’accord sur la marque, c’est vous dire.

CARTES BLANCHES DE NOS INVITÉS

• Carte blanche à Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet : L’image à l’usage (mardi 4 mai 2021)
Carte blanche à Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet : La dictature du tic-tac et du clic (mercredi 5 mai 2021)
• Carte blanche à Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet : (jeudi 6 mai 2021)
• Carte blanche à Jean-Matthieu Gautier et Ambroise Touvet : (vendredi 7 mai 2021)

A LIRE : 
Lancement de la revue EPIC, une revue indépendante consacrée au photoreportage !

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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