L'Invité.e

Carte blanche à Pierre Faure : Têtes froides d’Alexis Manchion

Temps de lecture estimé : 7mins

Cette semaine, notre invité, le photographe français Pierre Faure, a souhaité mettre en avant les travaux de trois photographes et d’un tireur. Pour sa troisième carte blanche, il a souhaité partager le travail de l’artiste photographe Alexis Manchion. Il nous raconte leur rencontre et Pierre a souhaité partagé sa série préférée intitulée “Têtes froides” : une galerie rocambolesque.

Aujourd’hui j’ai souhaité mettre en avant une série d’Alexis Manchion, jeune photographe dont le travail est, pour le moment, peu diffusé.

J’ai rencontré Alexis Manchion lors d’un festival photo il y a quelques années, comme souvent c’est la personnalité du personnage qui m’a donné envie de jeter un œil à son travail. Nous opérons dans des champs assez éloignés et avons des parcours différents. Il est diplômé de l’école EFET et a été durant deux ans l’assistant du photographe Thierry Girard.

Photographe monomaniaque il traite des sujets tirés du quotidien et démultipliés par l’image jusqu’à épuisement du réel, Alexis Manchion développe une écriture photographique explorant les potentialités d’une esthétique de l’inventaire. Il compile des images d’objets du quotidien, des murs, des tas, comme dans ses séries Heap et Wall, des recherches de couleurs à travers des villes lisses et déshumanisées dans Colors ou des images fades au travers d’une satire de la carte postale en région Centre dans Cartes postales.

Qu’elles soient appréhendées de manière directe, sans artifice, façon documentaire ou comme sous un angle plus plasticien, toutes ses photographies traitent des modifications de notre espace physique et de notre manière de l’occuper. Alexis Manchion aborde aussi la thématique de l’appartenance à notre société, l’accoutumance aux médias et objets de consommation comme la multiplication de son propre visage dans une série reprenant le code du selfie dans Mégalomania et The golden tv ou un iPhone brisé dans la série Rotten.

Les thématiques sont toujours abordées avec une certaine froideur, afin de préserver un aspect contemplatif de la situation. Ses réalisations deviennent alors une succession d’aplats, de cartes postales contemporaines montrant notre réalité telle qu’il la perçoit.

Il ne recherche pas la beauté d’un lieu ou d’un objet mais ce quotidien devant lequel la plupart d’entre nous reste insensible. Les objets de tous les jours deviennent ses héros. Son travail Du point a au point b est un hommage à la route, à la promenade photographique, puisque pendant des années il a photographié tout ce qui à ses yeux est essentiel. Entre hommage à la peinture « classique »  et photographie documentaire très brute, ce long voyage nous rappelle que le photographe est un fouineur, un promeneur qui « s’émerveille » devant le routinier. Cet état d’esprit est présent dans des travaux documentaires plus récents comme dans De la lumière à la poussière où il nous emmène dans la ville d’Essaouira au Maroc au travers de paysages urbains proches de l’irréel et pourtant reflet exact du monde.

Il propose aussi des oeuvres  sombres  ou se développe une certaine poésie, plus proches de la peinture et du cinéma.
Dans The greenhouse il travaille autour de la lumière du noir en fabriquant des monstres de légumes, interrogeant notre façon de consommer et le monde « libéral » dans lequel nous vivons. Très récemment, son travail Perception lui a permis de questionner son médium et l’avenir de celui-ci.

Alexis ne cesse de produire, il faudrait une semaine complète pour présenter ses projets…

J’ai donc souhaité présenter une des mes séries préférées : « Têtes froides »

La trilogie « Têtes froides » est une aventure gelée, une galerie de portraits abordant les notions de pouvoir, de puissance et de religion. Le volume I aborde la royauté, le volume II le monde politique et le volume III la mythologie et la religion.

Les trois volumes de têtes froides sont une réinterprétation de l’histoire (antique ou contemporaine), réelle ou mythologique. Avec sarcasme et malice Alexis nous fait voyager au travers d’anecdotes parfois croustillantes, de détails historiques, de symboles, de ragots, de cultes,… De façon iconique, les têtes froides apparaissent successivement plus ou moins fièrement comme les héros déchus de la grande aventure humaine, idolâtrés, détestés, jalousés, du pire salaud au plus ridicule en passant par le plus majestueux et le plus adoré.

J’ai demandé à Alexis de nous présenter sa série :

Pourquoi cette trilogie s’appelle têtes froides ?

AM : de façon archéologique, mes « héros » subissent tous le même traitement, chaque vision que j’ai d’eux est plongée et figée dans de la glace, jusqu’à former une inclusion, un bloc à taille et forme variable. Cette glace qui inexorablement finira par fondre est un rappel du temps qui passe mais aussi à l’intemporalité historique et de culte. La tête froide termine alors son cheminement en posant fièrement sur le fond photo lui correspondant. Cette galerie rocambolesque est une façon de m’amuser avec ces personnages, elle permet de décomplexer la relation que nous pouvons avoir avec le pouvoir et la notion de croyance.

Peux-tu expliciter chaque volume ?

AM : Dans le volume I « Long live the king » les rois, les reines, les ducs et j’en passe, figurent à tour de rôle sur un fond bleu-cyan qui sert de «  studio photographique » volontairement criard à l’opposé d’un beau bleu roi. J’aime à penser qu’ils sont photographiés comme un portrait d’identité, une succession de portraits sans « réel visage » mais toujours dans la représentation onirique, iconique et bien sûr sarcastique. Ridiculement moins puissants chacun peut-alors s’amuser et sourire d’eux.

Dans le volume II «  Only god forgives » le studio change, la glace non. Fini le fond bleu de la royauté, place au divin. Les déesses et dieux prennent la place des têtes couronnées dans un univers blanc-gris épuré. Les mises en scène deviennent plus spectaculaires, plus grandioses et tout autant…ridicules. De la mythologie aux croyances modernes tout le monde en prend pour son grade et se retrouve à son tour malmené et tourné en dérision. Les jouets, animaux morts ou autres trouvailles, donnent un côté enfantin à la relation que nous entretenons avec le divin . Là encore, il est question de redonner une vision décomplexée de ces entités. Chacun peut encore se l’approprier et s’en divertir, rigoler ouvertement ou intérieurement.

Le volume III «  In greed we trust » est en cours de finalisation, c’est le chapitre le plus acerbe de la trilogie. Écho aux deux premiers volumes, mes « héros » politiques et toutes leurs dérives apparaissent dans un univers rouge agressif. Ils viennent alors achever ce questionnement qui m’anime sur la relation schizophrénique qu’entretiennent tous les peuples de la terre avec la notion de pouvoir et de créateur suprême. Comme un besoin de se rassurer, nous avons besoin de croire, d’être accompagné, guidé dans nos vies. Souvent en désaccord avec nos dirigeants et les cultes de nos voisins il n’en reste pas moins qu’il apparaît vital pour une grande partie des populations d’avoir comme repères ou modèles ces puissants.

Le nom des personnages n’est pas précisé directement, je préfère là encore m’amuser à faire participer et réfléchir le spectateur sur qui est qui. Selon les modes de diffusions de mon travail je propose différentes alternatives de visionnage, avec indices, sans ou avec réponses. Le spectateur joue alors pleinement son rôle et conclut à sa manière en s’appropriant mon travail, mes têtes froides.

https://www.alexismanchion.com/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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