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Son exposition aux Rencontres d’Arles en 2015 n’était pas passée inaperçue. Le photographe néerlando-canadien Paolo Woods, accompagné de Gabriele Galimberti, avait fait le tour des paradis fiscaux pour rendre compte de ces instruments structurels de l’économie mondialisée bien rodés. Aujourd’hui, le photographe revient avec une nouvelle investigation autour de Big Pharma. Et décrypte comment ces remèdes miracles sont consommés pour soigner, sublimer ou rendre tout simplement heureux. Alors peut-on mettre le bonheur en pilule ? Paolo Woods et le journaliste Arnaud Robert ont tenté de nous apporter des réponses…

À l’image de sa précédente enquête sur les paradis fiscaux, Paolo Woods construit son investigation autour de plusieurs récits. Avec le journaliste suisse Arnaud Robert, ils ont fait le tour du monde, cinq ans durant, pour raconter comment on répare ses blessures par delà les frontières.
Pour guérir des maladies, pour ne plus souffrir, pour augmenter ses performances au travail, dans le sport ou dans sa sexualité, pour développer sa masse musculaire ou au contraire réduire sa masse graisseuse, pour ne pas sombrer dans la dépression… Les industries pharmaceutiques développent des molécules permettant de trouver des réponses à tous ces maux. Mais que ce cache t’il derrière ces pilules miracles ?

Louis Bériot et sa femme Domi lors de leur dernier voyage au Portugal. Journaliste, écrivain, ancien patron de la télévision publique, Louis Bériot était atteint d’un cancer du pancréas. Il avait décidé de recourir à un suicide assisté à Bâle parce que la pratique reste illégale en France. Il est mort le 15 avril 2019 après une injection de barbiturique. Sur le faire-part de décès qu’il avait rédigé, il indiquait : « Salut la compagnie ! Je pars sans regrets, heureux de la vie riche qui m’a été offerte ; insatiable curieux du voyage qui s’ouvre à moi. Comme disait Chateaubriand : « Il faut finir tôt ou tard ». Ne vous inquiétez pas, ne me pleurez pas. Riez, aimez et vivez à ma santé. »
Portugal, 2019 © Paolo Woods

Le motif de la pilule – qui court dans l’inconscient collectif et la pop culture (d’Alice au pays des merveilles à Matrix) – exprime une réponse quasi-magique aux faiblesses, aux mélancolies, aux inacceptables limitations de la condition humaine. La promesse de transformation et de guérison par la chimie offre la métaphore la plus parfaite d’une société prométhéenne qui ne croit qu’en l’efficacité, la puissance, la jeunesse et la performance. Une société où l’apparence du bonheur vaut presque mieux que le bonheur lui-même, où la représentation s’impose au réel.

Cette enquête vient d’être publiée aux éditions Delpire &co, un ouvrage construit en dix chapitres qui évoque des thématiques incarnés par des histoire et des témoignages personnels. En cinq ans, Paolo Woods et Arnaud Robert sont partis à la rencontre de ces consommateurs. On passe ainsi des vendeurs de pilules à l’unité à Haïti, qui proposent des produits périmés abandonnés par des ONG, lorsqu’il ne s’agit pas de médicaments contrefaits, jusqu’au reportage sur le Zolgensma, une thérapie génique à 2,1 millions de dollars l’injection, qui représente aujourd’hui le médicament le plus cher au monde. On découvrira également l’histoire de nombreux hommes et femmes qui partageront leurs témoignages autour de leur relation à ces pilules. Enfin, la série Home Pharma nous ouvre la pharmacie personnelle de familles collectées dans plus de 30 pays, pour une galerie de portraits inquiétante.

Roy Dolce, gigolo italien, dans la station thermale de Montecatini Terme, en Toscane. Roy consomme des stimulants sexuels, la plupart du temps du Viagra et du Cialis, avant de livrer ses prestations. Il explique cela : « Quand je ressens un léger picotement de chaleur, que mes yeux deviennent humides et brillants, lorsque mes cheveux me tirent un peu, je sais que le médicament commence à faire effet. Cela me rassure. Je sais que je livrerai une bonne performance. »
Italie, 2017 © Paolo Woods

Arnaud Brunel et son épouse Candelita, dans leur appartement de Lausanne, face à leurs médicaments. M. Brunel est le propriétaire d’une société qui produit des meubles de jardin de luxe, il est aussi un grand collectionneur de photos. Cette image appartient à une série réalisée par Gabriele Galimberti pour le projet Happy Pills et intitulée « Home Pharma ». Elle consiste à demander à des familles du monde entier de sortir leur boîte à pharmacie.
Suisse

Cet ouvrage est accompagné de chiffres et de statistiques étonnantes réalisées par We do Data, autour de l’industrie pharmaceutique. L’occasion d’apprendre par exemple que 9 sur 10 des plus grandes compagnies pharmaceutiques du monde dépensent davantage en marketing qu’en recherche et développement, que chaque année, ce sont 4 millards de comprimés de Viagra qui sont vendus à travers 70 pays dans le monde, ou encore que la moitié de la population mondiale consomme au moins 1 médicament par jour (en 2020).

Jusqu’au 16 janvier, le public suisse peut visiter l’exposition à La Ferme des Tilleuls.

INFORMATIONS PRATIQUES
Happy Pills – Le bonheur en pilules
Photographies de Paolo Woods
Textes du journaliste Arnaud Robert
Delpire &co
17 x 24 cm, 264 pages
ISBN 979-10-95821-36-6
Prix 39€ TTC

jeu09sep(sep 9)11 h 00 min2022dim16jan(jan 16)18 h 00 minHappy PillsUn projet d'Arnaud Robert et Paolo WoodsLa Ferme des Tilleuls, Rue de Lausanne 52 1020 Renens – SuisseType d'événement:Exposition,Photographie

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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