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Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invitée de la semaine, la photographe plasticienne et co-fondatrice des Ēditions de l’ēpair, Soraya Hocine, a souhaité partager avec nous le travail de de Marie Maurel de Maillé et en particulier la série « Les inconnues de la scène » qu’elle a découvert à Arles, il y a quelques années… Rencontre avec un univers particulièrement étonnant.

La photographie de Marie Maurel de Maillé est habitée par cette étrange beauté !
J’ai découvert son travail photographique à la galerie du Comptoir arlésien en 2015. Je me souviens avoir été saisie par une vision fantastique depuis la vitrine extérieure. Une photographie en noir en blanc où passé et présent ne forme plus qu’un.
Ce sont des légendes oubliées qui était alors exposées, des femmes, jeunes, à la beauté pure, le regard mélancolique et les cheveux au vent semblent attendre l’éternel. Marie Maurel de Maillé les a figées, embaumées, de cette atmosphère irréelle et mélancolique. La présence de l’eau joue un personnage aussi trouble que fascinant. « Les inconnues de la scène » tel est le titre de cet ensemble, qui nous renvoie à l’icône mystérieuse de la jeune femme anonyme noyée dans la Seine autour de 1870. L’histoire nous informe que la beauté frappante de cette jeune inconnue a été immortalisée par un masque de plâtre à la morgue.

Les inconnues de la Scène © Marie Maurel de Maillé

Les inconnues de la Scène © Marie Maurel de Maillé

Pour beaucoup d’artistes la belle inconnue inspire, questionne, fascine, inquiète. Le sourire figé, glacé par la matière insuffle à diverses personnalités artistiques de nouvelles apparitions. La figure mortuaire devenue icône de la représentation ou trophées en tout genre inondent les rues du Paris de l’époque. Man Ray à la demande d’Aragon pour « Aurélien », place la figure de la noyée au cœur de son ouvrage, la dévoile sous négatif allongée dans un linceul (la tue une seconde fois). Ce destin trouble soulève notre rapport à la beauté à travers la figure d’une muse (malgré elle) inconnue devenue relique.

Ici, la photographe s’empare de cette figure mythique par des « tableaux » où le cinéma rencontre la photographie pour créer un récit imaginaire. Un travail qui ouvre le champ d’un inconscient par la beauté éphémère en convoquant le rêve par l’illusion.
A l’image des surréalistes, ici point de collage ni de coloriage, mais une écriture contemporaine qui prend appui par le photomontage. Par le visionnage de pellicules 16 et 35 mm de films muet, elle mêle, assemble, associe numériquement ses photographies argentiques de sources d’eau recueillies dans la nature. Par la photographie, elle nous plonge en eau profonde et donne naissance une seconde fois à ces actrices, flattées par le cinéma du début du siècle dernier puis oubliées. Une vision fantomatique, irréelle où l’on distingue la figure de la « nymphe » bercée paisiblement par les sources d’eaux. Par son geste, l’artiste exhume ces figures du cinéma d’avant-garde en les figeant paradoxalement dans le mouvement des eaux, de belles endormies.

Les inconnues de la Scène © Marie Maurel de Maillé

Ces beautés fatales et stéréotypées se révèlent à nous et convoquent les ambiances hitchcockiennes, à la fois anxieuses et romanesques.
La surface de l’eau dans ces méandres, courbes, éclaboussures, cascades, comme les nuages dans les airs peut faire apparaître des représentations, des visages jaillissant des profondeurs.

Les inconnues de la Scène © Marie Maurel de Maillé

Extrait du texte « Rappel » d’Éric Rondepierre sur « Les inconnues de la Scène ».

En quoi la photographie serait « l’inconnue de la Scène » ? Mon hypothèse tient à la notion de « rappel » qui noue ensemble la scène, la mort et le souvenir. Si l’on considère le mot dans son acception théâtrale, il correspond au moment qui suit la représentation où les comédiens s’offrent tels qu’en eux-mêmes aux ovations et à la demande du public, demande qui pourrait se résumer en un mot : « encore ! » . Autrement dit, ce mot est placé sous le signe d’un déni de la séparation, de la disparition. C’est un refus de la fin et une invocation au retour. Que ce retour soit celui du mort, une expression comme « il a été rappelé » nous l’indique. Mais comment le mort peut-il faire retour, si ce n’est par la mémoire lorsque le mort se rappelle à notre souvenir ? Ou par la photographie qui est une sûre prothèse de cette mémoire et peut même déclencher les dérives de notre imagination par quelque aspect non prémédité lorsque, justement, cette photographie nous regarde ? Est-ce que la photographie n’est pas le medium par excellence du rappel ? C’est-à-dire du souvenir ? De cette activité de l’esprit qui ne passe pas par le langage.
« L’inconnue de la scène » est une revenante, elle veut revenir sur la scène de nos fantasmes, de nos délires, elle est comme ces actrices oubliées dont nous avons perdu la figure et le nom, dont plus aucun rôle ne subsiste parmi nous mais qui hantent nos esprits.

Les inconnues de la Scène © Marie Maurel de Maillé

Le Collectionneur de Francesco Pittau

Plus qu’une séquence théâtrale, les mots de Francesco Pittau nous donnent à voir et à entendre … Où, le rêve prend place dans la douceur et l’illusion.

« Ernest était mail à l’aise. Comme à chaque fois qu’il franchissait le seuil discret de l’institut médico-légal. La porte se referma sans bruit derrière lui. Le monde extérieur n’existait plus. Ernest aspira une longue goulée d’un air sans odeur, puis il se dirigea vers le fond du couloir où se trouvait une petite porte étroite qu’il poussa.
Il entra dans une pièce glacée. Un corps, recouvert d’un drap, était allongé sur une table en acier inoxydable.
Ernest détourna la tête et son regard rencontra Georges, un grand type costaud vêtu d’une blouse grise.
⁃ Alors, tu t’amènes enfin ! s’écria ce dernier.
⁃ Ernest lui répondit par un sourire indéfinissable.
⁃ Toi, c’est vraiment la joie de vivre qui t’anime…, dit Georges en partant d’un rire qui grinçant comme les baleines d’un vieux parapluie. Ernest, haussant les épaules, alla ouvrir l’armoire métallique qui contenant son matériel : sachet de plâtre, spatule, bol, gaze, savon noir, etc ; tout ce qu’il faut pour effectuer un moulage. Georges apporta un seau d’eau. Puis d’un geste ample, il rabattit jusqu’au nombril le drap dissimulant le cadavre.
Une jeune femme.
⁃ Elle est morte noyée … souffla Georges. Ernest préparait le plâtre. Bientôt, il allait s’attaquer à la parie délicate de l’opération.
Frissonnant Georges marmonna :
⁃ Des moulages, t’en as un bon paquet. À quoi ça te sert ? Et comment ça se fait qu’on te laisse faire ?
Ernest ne répondit pas. Il avait la permission de mouler les visages des cadavres de femme. Il connaissait quelqu’un qui le comprenait. Un collectionneur comme lui. Voilà tout.
Le plâtre était sec. Ernest démoula. Ensuite, il emballa soigneusement le masque avant de la glisser dans un sachet en plastique.
⁃ C’est fini ? dit Georges. Je la remets au frais ?
⁃ Fini-fini, répondit Ernest. C’est la dernière fois que je viens.
Une fois à l’air libre, il eut l’impression de respirer à nouveau. Il pensait rentrer chez lui en longeant le fleuve, mais la vue de l’eau le troublait. Alors, il remonta par les boulevards et fit un grand détour pour éviter le fleuve.
Le soleil avait quitté l’appartement. Ernest fila directement dans sa chambre à coucher dont la fenêtre donnait sur une cour obscure. Il déballa le masque de la jeune femme et alla le pendre au clou qui lui était destiné. Ernest recula pour juger de l’effet. Les murs de sa chambre étaient recouverts de moulages blancs. Il y en avait plusieurs dizaines. Cent têtes de femmes. Ernest resta quelques minutes à regarder l’assemble des masques, puis il retourna dans le salon. Au passage, il prit une pomme dans le compotier en faïence blanche aux flancs ornés de scènes champêtres : deux enfants courant dans l’herbe, un mouton broutant près d’une barrière, un oiseau sur fond de ciel pâle.
Tout en croquant sa pomme, Ernest s’appuya à l’encadrement de la fenêtre. De grands nuages calmes voguaient très haut contre l’azur. Ernest les contemplait, s’amusant à découvrir dans leurs formes des silhouettes familières.
Ernest ne vit rien, sauf, pendant un court instant, ses propres traits dessinés par les nuages.

Revue DADA N°81 La révolution surréaliste
Centre Pompidou Edition Mango Presse

Site internet Marie Maurel de Maillé
http://mariemaureldemaille.com/
https://www.ericrondepierre.com/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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