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Pour sa troisième carte blanche, notre invité de la semaine, le fondateur de La Capsule, Arnaud Lévénès, revient sur une galerie coup de cœur. Un lieu découvert il y a presque trois décennies en plein cœur du quartier français de la Nouvelle-Orléans, il s’agit de “A galerie for fine photography”. En une seule exposition, tous les maîtres de la photographie étaient réunis. Cette expérience a influencé notre invité afin de développer les mises en espace et les scénographies de ses expositions pour forger un lien sensible et physique entre les images et leur regardeur.

En poussant la porte d’une galerie d’art comme cela m’arrive souvent en voyage, il y a une trentaine d’années, j’ai trouvé l’essence de ce pourquoi je fais ce métier.
Sur une plaque émaillée accrochée au balcon d’un immeuble colonial de la Nouvelle-Orléans est inscrit “A galerie for fine photography”.

A Gallery For Fine Photography, 241 Chartres Street, New Orleans. © 2017 Richard Sexton

Cela tombe bien, j’arbore avec fierté la posture du photographe avec mon canon AE1 en bandoulière offert quelques jours auparavant par ma sœur.  Peut-être seront-ils intéressés par mes images, peut-être pourrai-je faire carrière aux USA ?  Voilà que se met en place ma petite machine à fantasmes et illusions.

Je pousse la porte, bille en tête. Un monsieur très aimable, décontracté, à l’américaine me salue. L’endroit est rempli de photos de toutes grandeurs, en couleur, en noir et blanc. Ces images me parlent, je les connais. Jan Saudek, André Kertész, Berenice Abbot, Irving Penn, William Henry Fox Talbot, tous les monstres de la photographie sont réunis sur ces murs de briques typiques du quartier français de la Nouvelle-Orléans.

Second floor at A Gallery For Fine Photography, 241 Chartres Street, New Orleans. © 2017 Richard Sexton

Le dispositif de présentation m‘amuse également, digne d’un cabinet de curiosités, si ce n’est que les curiosités sont les images des grands maîtres. Des petites poignées scellées au mur permettent d’ouvrir des fenêtres et multiplier ainsi les surfaces d’accrochage. Derrière un Edward Sheriff Curtis, un Eugène Atget fait face à un Francis Frith, comme si le visiteur inaugurait lui-même ces mises en regard.

© Ansel Adams Moonrise sur Hernandez Nouveau-Mexique

Arrivé à l’étage, je tombe sur une photo d’Ansel Adams, Moonrise, Hernandez, 1941, cette photo où l’on a l’impression que la lune, presque au centre de l’image, nous regarde, tel l’œil du photographe.

Tout seul devant ce monument de la photographie, j’hésite à partir en sautant par la fenêtre avec la photo tellement l’envie de la posséder est forte. Le prix de la photo – 1250 dollars – somme dérisoire pour l’artiste en question est franchement hors de portée pour le jeune photographe que je suis. Mes maigres économies se sont finalement épuisées dans les bars sur Burbon Street et les soirées jazz au Snug Harbour.

Cette visite m’a plongé dans un autre espace-temps : mon cœur bat la chamade et mes yeux sont tout émerveillés. En redescendant de l’étage, le galeriste me demande d’où je viens et si je suis photographe. Nous discutons avec mon anglais de collégien. Il me propose de lui envoyer un portfolio, ce que je ne fis jamais …

Mais la visite de cette galerie – somme toute modeste face aux grandes institutions muséales – m’a donné l’envie de faire ressentir cette incroyable force que sont les photographies au sein d’équipements de proximité, tout près de nous. C’est aussi ce jour-là que s’est installée l’envie de travailler des mises en espace et des scénographies pour forger ce lien sensible et physique entre les images et leur regardeur.

« Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus, mais je crois avoir raison : toutes choses contiennent une pensée ; je me tâche d’extraire la pensée de la chose. C’est une chimie comme une autre. » –  Victor Hugo, Rhin, 1842

La Rédaction
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