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Pour ce troisième jour, notre dernière invitée de la saison, la directrice artistique de la Galerie Rouge Fiona Sanjabi, a souhaité consacrer sa carte blanche à la photographe Emmanuelle Bousquet. L’occasion de revenir sur son atypique parcours et de découvrir son travail. Dont ses dernières séries parmi lesquelles « Terre natale », « In Foetu » et « Haute Couture »

« D’après moi, chaque femme porte en elle une petite fille qui cherche à grandir au milieu de repères incertains. »

Cette phrase, écrite par Emmanuelle Bousquet lorsqu’elle a commencé à exposer son travail, en 2004, alors qu’elle avait 26 ans, est, à mon avis, l’une des clés pour comprendre l’obsession de l’artiste pour la métamorphose du corps féminin et son expression à travers la nudité. C’est à cette période que j’ai rencontré Emmanuelle et son univers.
Née dans une famille de couturiers, que je vais pour une fois nommer, Cacharel, parce qu’Emmanuelle a enfin décidé de dévoiler son arrière-pays familial – preuve peut-être qu’elle a fait la paix avec cela – la jeune femme a été très tôt confrontée à une obligation d’être belle et bien habillée. Le parcours finalement de tant d’autres femmes, sauf que cette injonction a été chez elle poussée à son paroxysme.
Démarrant la photographie à l’âge de 10 ans, avec un appareil Kodak, offert par sa grand-mère, elle est profondément marquée par sa rencontre avec deux grands artistes aux univers très distincts : Sarah Moon, qui est à ce moment-là indissociable de la maison Cacharel, et Antoine d’Agata, qui la pousse à se mettre devant l’objectif comme modèle. On la voit alors passer d’une photographie où elle se met en scène avec les vêtements trop grands de sa mère, à une nudité assumée. Enlever les vêtements, chez Emmanuelle, est une démarche de libération par rapport au poids des ancêtres.

« Etre seule sans m’aimer me conduit à l’autodestruction.
Etre en couple sans m’aimer me conduite à la dépendance affective.
Etre seule face à mon objectif m’a conduit à être Emmanuelle. »

Ce début de carrière est marqué par un épisode d’anorexie, de problèmes psychiques, et de toutes sortes de traumatismes d’enfance qu’elle rejoue à travers sa vie et ses images. Les titres de ses séries sont d’ailleurs assez évocateurs puisqu’elle nous parle de « Troubles », « Illusion », « Murmures », où elle nous fait partager son désordre intérieur à travers son image, floutée, en mouvement, aspirée par un fantôme ou celles d’adolescentes spectrales, plongées dans une atmosphère à mi-chemin entre le conte de fée et le cimetière. Alors pourquoi cette féérie noire chez Emmanuelle ? Quel est le message ? Bien sûr, certains y voient un esthétisme assez convenu, qui peut aussi exister dans ces images, puisqu’elles restent parfois policées, d’autres y voient les regards désespérés de ces jeunes filles en fleur à qui l’on a volé l’innocence.

Lorsque j’ai exposé en 2018, les séries Stigmates, Sisters et Statues à la galerie, l’exposition s’appelait « Ombre et Lumière », j’ai été stupéfaite par les réactions. Il y avait une première série : Stigmates, où l’on voyait un corps, entier ou morcelé – celui de l’artiste – dans des tons poudrés, pris au Polaroïd avec toute l’esthétique que cela comporte et des cassures à des endroits précis qui sous-entendaient la souffrance physique, une autre série en jeu de miroirs, de deux femmes nues – Emmanuelle et sa sœur – dans une mas provençal délabré et envahi de toiles d’araignée, et enfin, un corps où la chair est traitée en regard de statues et où l’incarnation s’efface pour laisser place à la froideur du marbre ; les visiteurs ont été parfois choqués, car je présentais des corps nus féminins, ennuyés, à cause d’une lecture qui n’y voyait que de la mièvrerie, pensifs, intéressés et attentifs, puisque ce travail plaît beaucoup aux psychanalystes, ou totalement transportés, parfois jusqu’aux larmes, tellement le message était ressenti intensément.

En parallèle de cette exposition, l’artiste présentait sa série « Muses », une série de nus féminins dans un ancien théâtre, au passé de maison closes et de couvent, où des femmes vestales au premier plan se tiennent dans des poses figées, faisant ainsi une scission avec l’image de l’artiste, en fond, qui se met en scène en mouvement, comme pour nous rappeler que la porte des Enfers n’est jamais loin.
Deux ans après, Emmanuelle a abordé trois grands thèmes, « Terre natale », qui, comme son nom l’indique représente son lieu de naissance, et ressemble à un paysage hanté, « In Foetu », série qu’elle a prise durant sa grossesse où elle montre le parcours de la transformation du corps de la femme enceinte, et « Haute Couture », puisque sa dernière série sont des corps habillés partiellement de fil à coudre. Serait-ce le signe d’une réconciliation avec elle-même ? Peut-être un apaisement. Dans tous les cas, nous suivons les pérégrinations d’Emmanuelle.

https://www.emmanuellebousquet.com/

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