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Le musée d’Orsay fête sa réouverture avec une rétrospective majeure de James Tissot organisée avec le Fine Arts Museum de San Francisco. Souvent cantonné à son rôle de chroniqueur mondain amateur de pastiche, James Tissot se révèle beaucoup plus singulier et subtil, distillant une ironie et une impertinence sur la société de son époque, que ce soit à Paris ou à Londres qui appelle à renouveler le regard. Sa modernité au-delà de sa virtuosité technique est d’avoir su se renouveler sans cesse en ayant recours à la photographie et inspirant le au cinéma, ce qui aussi novateur.

La scénographie joue sur l’esprit anglais des period rooms et les variations chères à l’artiste autour notamment du feuillage mordoré de l’automne. On y redécouvre « Le cercle de la rue Royale » (musée d’Orsay), trésor national, ces aristocrates sûrs de leur rang qui prennent la pose du dandy baudelairien dans une gamme de gris avec un luxe de détails vestimentaires vertigineux.

Cyrille Sciama co-commissaire, directeur du musée des Impressionnismes à Giverny, à l’origine de deux précédentes expositions sur Tissot nous redit sa fascination pour cet interprète fidèle des évolutions de la société et aspirations des femmes et notamment des parisiennes à qui il consacre un cycle spectaculaire de 15 peintures teintées de veine littéraire où il est autant question de séduction, de fantasmes, que d’emprise masculine et de velléité d’indépendance.

A la rentrée le musée d’Orsay a réussi à maintenir et proposera les expositions Léon Spilliaert et Audrey Beardsley à partir du 13 octobre (initialement prévue en juin) et « Les origines du monde, l’invention de la nature au siècle de Darwin » à partir du 10 novembre (initialement prévue le 22 septembre).

En quoi James Tissot est-il cet ambigu moderne ?

Tissot est un artiste inclassable et insaisissable. Il est à la fois français mais ayant vécu à Londres une dizaine d’années, il est ami des impressionnistes mais il n’expose pas avec eux, il connait tous les préraphaélites victoriens mais s’en tient à l’écart. Il est profondément indépendant et ses tableaux nécessitent beaucoup de temps pour comprendre ce qui s’y déroule. Au départ on pense qu’il s’agit de scènes légères, des scènes de bal, des scènes de mode alors qu’il s’y déroule toute une histoire, une narration derrière ces apparences. On a du mal à le saisir et en même temps il est très moderne car il utilise les codes de son époque le XIXe siècle, la photographie, avec un regard très large sur les focales ce qui fait penser au cinéma, et s’intéresse à la gravure, à la diffusion de l’image ou aux émaux cloisonnés dans un esprit curieux et éclectique. Tissot a su se renouveler sans cesse, vivant très bien de son art grâce à l’un des plus grands marchands de l’époque. C’est un peu un auto-entrepreneur, un self made man qui arrive sans cesse à rebondir comme avec sa Bible à la fin de sa vie qui devient un best-seller mondial. On pourrait le comparer avec un autre exemple de réussite Jean-Léon Gérôme le plus grand artiste académique de l’époque. Tissot était tombé dans l’oubli après sa mort, c’était donc l’occasion de le réhabiliter.

Exposition évènement depuis l’exposition du Petit Palais en 1985 comment les prêteurs se sont-ils adaptés au contexte de la crise et ont joué le jeu pour permettre son maintien ?

Nous avons eu la chance que les prêteurs aient tous accepté de prolonger l’exposition et prolonger leurs prêts. Tout était installé au mois de mars, nous étions en train de penser l’éclairage quand le confinement s’est déclaré et l’exposition est devenue fantôme. Les prêteurs comme les historiens de l’art et collègues conservateurs étaient impatients de découvrir l’exposition et quel regard on pouvait donner sur Tissot. Ayant organisé une exposition sur l’artiste en 2005 à Nantes et en 2015 à Rome, cela avait un sens particulier de le présenter à Orsay dans l’un des grands musées du XIXe siècle au monde qui possède des tableaux historiques du maître.

Quel regard Tissot porte t-il sur la femme ?

C’est un artiste qui reste engagé socialement tout en étant un dandy qui connait tous les codes de la haute société et évolue même à un moment donné dans les cercles de Proust. Il est aussi conscient des inégalités entre les hommes et les femmes à cette époque comme il le traduit dans la somptueuse série « la Femme à Paris » réalisée en 1895 représentant 15 archétypes de la parisienne sous un angle plutôt favorable. Elle est présentée comme une femme qui a de la volonté, qui prend les rênes, qui est séductrice mais se trouve aussi la proie du désir social, physique et sexuel des hommes. C’est intéressant de constater qu’il pose un regard assez critique sur la société parisienne de l’époque tout comme sur la société victorienne.

Quels sont les liens de James Tissot avec la photographie ?

Tissot a toujours beaucoup utilisé la photographie pour ses compositions. Il commence par photographier l’intégralité de ses tableaux, dont il fait de grands albums photo, ayant conscience de leur valeur. Ensuite il a utilisé la photographie lorsqu’il était à Londres pour réaliser ces scènes de jardins avec Kathleen Newton et pour sa Bible, dans les années 1890 « La vie de Notre Seigneur Jésus-Christ » où il réussit à faire poser des modèles dans un cadre très cinématographique. Ces illustrations bibliques pour lesquelles il imagine un dispositif de diffusion sous forme de plaques pour lanterne magique, vont inspirer le cinéma au tout début du XXème siècle. Cet intérêt du cinéma pour la peinture de Tissot se poursuit aujourd’hui avec des metteurs en scène comme Martin Scorsese, Jane Campion ou James Ivory qui se sont tous inspirés de son œuvre.

Kathleen, muse et inspiratrice, disparue trop tôt

Tissot rencontre Kathleen Newton à 41 ans à Londres alors qu’elle est divorcée et mère de 2 enfants et a mauvaise presse. Belle et cultivée, il en tombe fou amoureux et est prêt à rompre pour elle les usages et les codes de la bonne société, l’installant dans son hôtel particulier. Il va la peindre comme un modèle insatiable, à la fois une amoureuse, une mère aimante, une compagne de jeu, on la voit dans des jardins, dans des goûters, dans des pique-niques. Et au fur et à mesure de la rencontre, il va la peindre décliner puisqu’elle était atteinte de tuberculose et va en mourir. Se dégage alors une notion très intime et sa touche devient de plus en plus impressionniste, comme si il sentait qu’elle lui échappait et qu’il devait en capter le souvenir, qu’il convoquera ensuite lors de séances de spiritisme.

Tissot en ce sens est un personnage assez proustien qui s’attache beaucoup à la mémoire et à la filiation et comment on peut à travers la peinture, traduire des émotions vibrantes et poursuivre un souvenir par nature insaisissable.

INFOS PRATIQUES :
• James Tissot, L’ambigu moderne 1836-1902
Large programmation en résonance : cinéma, concerts, documentaire sur Arte, journée d’étude ..
Catalogue éditions Rmn Grand Palais, 224 pages, 45 €
Jusqu’au 19 juillet 2020
Mesures spéciales COVID 19, réservation obligatoire :
• Prochainement à Orsay :
Léon Spilliaert et Audrey Beardsley à partir du 13 octobre (initialement prévue en juin)
• Les origines du monde, l’invention de la nature au siècle de Darwin à partir du 10 novembre (initialement prévue le 22 septembre)
Musée d’Orsay
1 Rue de la Légion d’Honneur
75007 Paris
https://www.musee-orsay.fr/

• Giorgio de Chirico la peinture métaphysique, est maintenue à partir du 16 septembre (initialement prévue le 1er avril)
A l’OrangerieJardin Tuileries
75001 Paris
https://www.musee-orangerie.fr/fr

A LIRE :
Art & déconfinement : Cyrille Sciama, directeur du musée des impressionnismes Giverny

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