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Aujourd’hui, nous sommes le 8 mars, journée internationale du droit des femmes. Une journée de sensibilisation et de mobilisation pour l’égalité des genres issue de mouvements féministes qui luttent depuis plus d’un siècle. Malgré cela, on assiste à un recul de certains droits des femmes. La Pologne, à 2 heures d’avion de Paris, vient de rendre quasi illégal l’avortement. L’IVG, en cas de malformations graves du fœtus devient ainsi proscrit. Les polonais·es descendent dans la rue pour manifester et se positionner fermement contre un gouvernement nationaliste et ultra conservateur. Devant ces mouvements, des photographes polonais de tous horizons confondus, constituent l’Archivum Protest Publicznych (Archive de la contestation) et publient la Gazeta Strajkowa (la gazette de la grève). Carine Dolek a rencontré les photographes Rafal Milach à l’origine du projet et Alicja Lesiak, qui a commencé la photographie en suivant ces manifestations.

29/01/2021
Cracovie © Dawid Zieliński / Archive of Public Protests

« C’est tellement dur. Et pourtant nous sommes debout. Nous les femmes de Pologne, nous sommes debout. Nous avons perdu nos jobs, on nous tabasse, on nous fait des procès, et nous sommes debout. Nous, le peuple de Pologne, nous sommes debout. Nous, le peuple, nous ne sommes pas sympa. Nous sommes en colère et nous sommes courageux et nous sommes forts. Mais nous avons besoin que vous agissiez plus et plus vite. La même chose peut arriver n’importe où, dans tous les pays, toutes les sociétés. J’ai besoin que vous vous dressiez pour moi. Que vous vous dressiez pour moi et que vous me protégiez en tant qu’européenne. »

Varsovie, 11/09/2020 © Grzegorz Wełnicki/ Archive of Public Protests

Marta Lempart, une des fondatrices du mouvement Strajk Kobiet (la grève des femmes), s’exprimait mercredi 24 février devant les députés européens qui débattaient des droits des femmes et de l’État de droit en Pologne. L’intervenant suivant a été clair: « D’une, ce qui se passe est illégal, deux, c’est inhumain, trois, ce n’est que le début et quatre, ça va se répandre. C’est net, et je vous ai fait un powerpoint. »

29/01/2021
Cracovie. Outil des avortements clandestins, le cintre est devenu leur glaçant symbole © Dawid Zieliński / Archive of Public Protests

Le 22 octobre 2020, le tribunal constitutionnel polonais a interdit l’avortement pour les foetus malformés, réduisant encore la peau de chagrin du droit à l’avortement dans un des pays déjà les plus restrictifs d’Europe. Le mouvement Strajk Kobiet, symbolisé par un éclair rouge qui pare vêtements et visages, est né de ce combat pour défendre les droits des femmes à disposer de leur corps et être des individus libres, droit qu’attaque inlassablement le nouveau gouvernement élu en 2015 du parti PiS, (Droit et Justice). Les manifestations, massives et spectaculaires, soulèvent tout le pays. Dans l’urgence de documenter, des photographes se sont rassemblés pour le projet Archivum Protest Publicznych (Archive de la contestation) et publient la Gazeta Strajkowa (la gazette de la grève). Cette publication gratuite et téléchargeable est faite de feuilles libres, sur lesquelles sont imprimées des images et des slogans que brandissent les manifestants. Derrière l’objectif, ce sont  Michał Adamski, Marta Bogdańska, Karolina Gembara, Łukasz Głowala, Agata Kubis, Michalina Kuczyńska, Marcin Kruk, Adam Lach, Alicja Lesiak, Rafał Milach, Joanna Musiał, Chris Niedenthal, Wojtek Radwański, Bartek Sadowski, Paweł Starzec, Karolina Sobel, Grzegorz Wełnicki et Dawid Zieliński, des photographes professionnels et amateurs, confirmés et débutants, qui documentent sans relâche et dans un esprit résolument militant, collectif et horizontal.

À gauche : La police a encerclé les manifestants sur la place devant le siège de la télévision nationale. Au-dessus du mégaphone, ils ont crié à la foule que la manifestation était illégale, ce qui n’est pas vrai, et qu’ils laisseraient partir ceux qui leur laisseront leurs coordonnées sur un formulaire. Il y avait beaucoup de policiers. Un groupe d’hommes a commencé à tirer quelqu’un au sol. L’un d’eux avait une matraque télescopique, les manifestants n’ont pas compris qu’ils étaient des policiers en civil et sont intervenus, ils ont voulu prendre sa matraque. Il s’est retourné et a frappé un homme à la tête, de toutes ses forces. La photographe s’est jetée sur lui, il l’a renversée et l’a gazée à 20 cm du visage. Par la suite, les manifestants ont revu ses hommes, avec des brassards de la police. © Alicja Lesiak / Archive of Public Protests
| À droite : Varsovie, 27/01/2021. 3 jours de manifestation ont suivi la publication de l’arrêt de la Cour constitutionnelle au Journal officiel. Désormais, la malformation fœtale n’est plus une raison pour se faire avorter. Les seuls cas autorisés sont le viol, l’inceste ou la mise en danger de la vie de la mère. © Adam Lach / Archive of Public Protests

Rafal Milach, membre du collectif polonais Sputnik Photo et de l’agence Magnum, à l’origine du projet, et Alicja Lesiak, photographe qui a commencé à pratiquer en manifestant, racontent le militantisme photographique, et expliquent la création et le fonctionnement de APP et de la gazette, ainsi que les questions éthiques et esthétiques qui se posent au quotidien.

Carine Dolek : Il y a eu beaucoup d’atteintes aux libertés depuis 2015, pourquoi les polonais ont ils envahi la rue pour les droits des femmes ? 

Alicja Lesiak : Parce que les femmes ne sont plus libres de disposer de leur corps. Le gouvernement a dit qu’ils sont propriétaires du corps des femmes, qu’ils peuvent les faire souffrir. Désormais, elles sont obligées de donner naissance à un foetus qui peut avoir deux heures à vivre. Un membre du gouvernement s’est exprimé à ce sujet, il a publiquement dit que l’aide accordée aux femmes, ce sera la pièce d’à côté pour aller pleurer. C’est ça, leur solution, pour soulager la détresse psychologique des femmes après l’accouchement d’un enfant non viable.

Rafal Milach: Il faut savoir que presque 90% des avortements étaient dus aux malformations foetales. Un accord entre l’église et le gouvernement a été signé dans les années 90 qui stipule que l’église n’est pas séparée de l’Etat. C’est pour cela que l’église catholique est très imbriquée dans la politique polonaise. Ils font beaucoup de lobbying pour ce genre de lois. Tout est connecté et l’état contrôle les médias, c’est un outil de propagande gouvernemental. C’était toujours politisé, mais depuis que le parti PiS a pris le pouvoir, en 2015 c’est devenu tellement brutal qu’on le compare au temps des communistes.

A gauche : Varsovie, 7/02/2021. Journée internationale de solidarité avec la Biélorussie. A droite : 29/01/2021
Deuxième jour de manifestations après que le Tribunal constitutionnel, politisé, ait publié le décret sur l’interdiction presque totale de l’avortement. La police a encerclé et gardé les manifestants devant le bâtiment jusqu’à leur libération quelques heures plus tard. © Rafał Milach / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Comment Archiwum Protestów Publicznych – archive de la contestation- est-il né? 

Rafal Milach: J’ai commencé à documenter il y a 5 ans, et il y a des photographes sur la plate-forme qui documentent les manifestations depuis bien plus longtemps. Mais la plateforme collecte des images des manifestations post changement de gouvernement en 2015. C’est à cette époque que les manifestation se sont intensifiées. C’est à ce moment là que j’ai commencé à participer, comme citoyen d’abord, puis avec le temps, j’ai commencé à prendre mon appareil avec moi, je ressentais le besoin de documenter pour moi. C’est ce que la plupart des photographes de APP ont en commun : les images que nous faisons et que nous publions ne sont pas des commandes. C’est notre devoir civique, notre réponse de photographes. Je n’avais jamais travaillé comme ça, je n’avais jamais fait d’actualités. Nous venons d’horizons très différents, certains viennent de l’art, d’autres de la sociologie, du design, comme Alicja, qui est product designer, ou de l’activisme et du photojournalisme. Et toutes ces perspectives différentes se retrouvent dans cette archive. Créer cette archive était une réponse, pour me positionner en tant eu photographe dans ce contexte politique. C’est mon point de vue personnel. Ça peut être difficile de trouver un équilibre entre citoyen et photographe mais pour moi, ce n’est pas dur du tout, je n’essaie absolument pas d’objectiver le réel, et je pense qu’aucun membre de l’archive ne le fait. Nous avons une déclaration d’intention sur la page d’accueil. L’archive a été créée dans ce contexte si particulier où certains groupes sociaux sont discriminés. En plus de la cause des femmes et du droit à l’avortement, nous nous battons aussi pour les droits des LGBTQ+, il y a beaucoup de campagnes homophobes, y compris la campagne présidentielle. Nous manifestons aussi pour le climat. Ce sont nos problématiques, les valeurs que nous défendons, que je défends. Nous créons une archive de la photographie engagée. Nous ne sommes pas une agence qui fournit les médias. Encore une fois, ce n’est pas de la commande. Cela fait 5 ans déjà, et je cherche toujours à comprendre si en faisant cela, je suis un activiste ou un photographe.

A gauche : Varsovie, 18/11/2020
Drapeau LGBTQ + © Alicja Lesiak / Archive of Public Protests | A droite : Katowice, le 10/08/2020
‘Vous ne nous arrêterez pas tous’ manifestation de soutien aux communautés LGBTQ+ suite à l’arrestation de Margot, une militante LGBTQ+ © Karolina Sobel / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Alicja, tu es devenue photographe avec les manifestations, comment cela s’est passé?

Alicia Lesiak : J’ai commencé à photographier les manifestations en octobre l’année dernière. La première que j’ai photographiée, c’était le 26 octobre, je m’en rappelle car je n’avais pas d’appareil avec moi, je ne faisais que rentrer à la maison après le travail. C’était une manifestation très étrange, l’extrême droite et les nationalistes protégeaient les églises contre les femmes, qui étaient supposées être une menace.  Il y avait une manifestation sur la place, autour de l’église, et ces hommes avaient les bras droits tendus, les chapelets à la main ils faisaient le salut hitlérien, et ils priaient pour protéger les églises.  Et la police était là pour protéger ces hommes, pas les femmes, mais ces hommes, contre les manifestants. C’était si étrange, que j’ai senti que je devais documenter ça; et depuis, je suis de toutes les manifestations à Varsovie et je fais des photos. Rafal m’a écrit en novembre 2020, sur les réseaux sociaux pour me demander si je voulais participer à APP. Je taguais déjà mes photos APP, donc bien sûr!

Varsovie 23/10/2020
Le 22 octobre 2020, le Tribunal constitutionnel de la République de Pologne a déclaré l’avortement en raison de dommages irréversibles au fœtus incompatibles avec la constitution polonaise. Les gens sont descendus spontanément dans la rue pour protester contre le verdict de la Cour. C’était le deuxième jour de manifestations. Les manifestants ont marché de Żoliborz, où réside Jaroslaw Kaczynski, le chef du parti au pouvoir, à travers le centre-ville en direction de la rue Parkowa, où lui et le Premier ministre seraient en quarantaine du COVID-19. C’est le deuxième jour de la manifestation après la décision de la Cour constitutionnelle. Pawel Starzec travaille en argentique. Il développe ses images immédiatement après les manifestations dans les laboratoires qui ferment à 22 heures. © Paweł Starzec / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Et comment êtes vous organisés au sein de APP? 

Rafal Milach : Nous avons un tout nouveau site qui vient d’être lancé et toutes les photos sont dessus, des milliers d’images sont disponibles pour les visiteurs non enregistrés et encore plus pour ceux qui s’enregistrent sur le site. Chaque photographe édite ses images puis les télécharge sur le site. Notre fonctionnement est très horizontal. Nous n’avons même pas de structure légale, nous utilisons Sputnik Photos pour les demandes de subventions. C’est via Sputnik que nous avons obtenu une subvention de la mairie de Varsovie pour créer le site.

En Pologne, il y a une forte division des pouvoirs entre les grandes villes et le gouvernement. La plupart des grandes villes sont opposées au gouvernement, et Varsovie particulièrement, donc la ville est ravie de soutenir ce type d’initiatives.

L’organisation du groupe est organique et spontanée. Alicja est une bonne photographe, c’est fou qu’elle ne fasse des images que depuis quelques mois seulement, j’ai hâte de voir ce que ça va donner dans les prochaines années. La photographie est un tout petit milieu. Vous suivez des comptes, l’algorithme vous en suggère certains, des images circulent, et les images d’Alicja ont largement circulé, donc j’ai juste pensé que ce serai super si elle nous rejoignait. Alicja a été un des rares, peut être un ou deux cas, ou nous avons contacté quelqu’un. Nous avons commencé à six, nous nous connaissions, nous étions de générations différentes. Chris Niedenthal est un photographe qui a documenté la chute du communisme et du mur de Berlin, et il est là, aux côtés de jeunes de 25 ans qui démarrent tout juste leur carrière. Il n’y a pas de candidatures, le groupe a triplé avec les manifestations pour les droits des femmes, parce que c’est devenu national, dans plusieurs villes et plusieurs régions en même temps. C’était naturel d’avoir des images de différents endroits, avec différentes perspectives.

Manifestation pour l’indépendance des tribunaux © Chris Niedenthal / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Il y a aussi les manifestations fascistes, vous faites aussi des images, comment équilibrez-vous les deux? 

Rafal Milach : Nous documentons aussi les rallyes d’extrême droite, mais nous ne leur donnons pas la même visibilité qu’aux manifestations antigouvernementales car nous soutenons la partie opprimée, pas la partie au pouvoir.  Nous avons ces images mais elles sont cachées. Vous y avez accès si vous vous enregistrez. Nous ne voulons pas créer de symétrie entre ces deux parties, parce qu’il n’y en a pas.

Nous faisons face à de nombreux problèmes d’éthique. Nous voulons garder une trace de ce qui se passe, mais pas promouvoir cette idéologie. Nous ne sommes pas là pour générer du clic. C’est la réalité, c’est en train de se passer dans l’espace public, et ça ne devrait pas arriver. Surtout à Varsovie. Surtout en Pologne, qui a souffert du nazisme. Cette idéologie nazie est en train de devenir mainstream. Elle est soutenue par le gouvernement. Nous avons un groupe néofasciste dans le gouvernement, Konfederacja. Personnellement, je n’ai pas encore trouvé de solution pour documenter sans leur donner trop d’espace. Ce sont aussi de bonnes photographies, les événements sont photogéniques, le jour de l’indépendance (le 11 novembre est le jour de la fête nationale et célèbre l’indépendance de la Pologne le 11 novembre 1918, après plus d’un siècle de partage du pays entre les empires russe, allemand et austro-hongrois. L’autre fête nationale, le 3 mai, est le jour de la constitution, ironiquement la première constitution adoptée démocratiquement en Europe, ndlr), qui est le plus gros événement de l’extrême-droite en Europe, il y a des clashes violents avec la police.

Varsovie, 13.02.2021, Manifestation avec une version polonaise de Un violator en tu camino, une performance sur la violence contre les femmes © Wojtek Radwański / Archive of Public Protests

Varsovie, 27/01/2021. 3 jours de manifestation ont suivi la publication de l’arrêt de la Cour constitutionnelle au Journal officiel. Désormais, la malformation fœtale n’est plus une raison pour se faire avorter. Les seuls cas autorisés sont le viol, l’inceste ou la mise en danger de la vie de la mère. © Adam Lach / Archive of Public Protests

Alicja Lesiak : Sur le site web, nous avons mis un fond noir pour les images sur l’extrême-droite. Donner de la place à ces événements les rend plus populaires, et ils sont déjà beaucoup trop populaires.  Les gens aiment ce qui est familier. Nous ne voulons pas promouvoir cela, mais nous les photographions. La fête nationale a toujours été associés aux violences. Et maintenant il y en a aussi pendant les manifestations pour les droits des femmes. Donc pour un utilisateur non en registré sur le site, ce serait perturbant d’avoir des scènes aussi similaires.

Carine Dolek : Quels sont les autres questions éthiques auxquelles vous devez répondre? 

Rafal Milach : Parmi les questions éthiques que nous rencontrons, celui de la symétrie des images est central. La photographie peut être très perturbante quand on la décontextualise, on est dans l’ère des fake news et des images aux sens flottants. C’est très dangereux. Le site web de la télévision nationale a utilisé une de mes images pour illustrer la pacification d’un rallye LGBTQ+ par la police, et elle a été mal interprétée. C’était une image où un policier pressait un manifestant au sol. La télévision titrait que la police était très efficace, pacifiant des manifestants agressifs, ce qui était faux. J’ai porté plainte. Je ne savais même pas qu’ils avaient utilisé cette image, ils l’ont volée et sortie de son contexte. Les médias polonais exercent une manipulation si lourde que le moindre outil pour contre attaquer est une opportunité à saisir.

Bien sûr quelqu’un peut toujours s’enregistrer avec un faux compte sur notre site, nous ne pouvons pas vérifier tous les utilisateurs, mais nous gardons le droit de refuser un enregistrement, c’est pour cela que nous avons instauré ce système d’inscription. Mais nous n’avons pas de poste dédié, nous ne pouvons pas tracer tout le monde ni vérifier toutes les utilisations des images. Voler une image reste facile, nous publions tous sur les réseaux sociaux.

Varsovie le 26/10/2020
Rond-point De Gaulle
Les protestations bloquent la ville. © Agata Kubis / Archive of Public Protests

Varsovie le 26/10/2020
Rond-point De Gaulle
Les protestations bloquent la ville. © Agata Kubis / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Justement vous publiez tous beaucoup, comment fonctionnez-vous pour éditer Gazeta Strajkowa (la « Gazette des manifs »)? 

Rafal Milach : Je m’occupais de gérer le site et je recevais énormément de très bonnes images, je ne pouvais pas ne faire qu’un site web avec ce matériau. Créer Gazeta Strajkowa a été une des expériences les plus excitantes de ma vie : on a rendu notre outil utile, on le distribue dans les manifestations, les manifestant peuvent brandir les pages – elle ne sont pas agrafées – où nous imprimons des slogans. Ce n’était pas un collector, ni un objet à contempler, mais un objet d’activisme, de performance, un objet très utile. Ils ont été distribués gratuitement dans toute la Pologne et on peut les envoyer à l’étranger, si quelqu’un veut payer les frais de port. Pour la première fois de ma carrière, j’ai eu ce sentiment de wow, ce qu’on fait, ce que je fais avec l’équipe, est utile et utilisé. C’était incroyable et ça l’est toujours. Nous allons en sortir encore quelques uns, ils sont thématiques; il y aura encore un numéro pour les manifestations pour les droits des femmes, puis les manifestations pour le climat. Nous avons déjà imprimé deux éditions de Gazeta Strajkowa ( la gazette des manifs), c’était fou de les toucher en version papier. Nous avons aussi des expositions. Les pages sont utilisée pendant les manifestations mais aussi collées sur les murs dans la rue. La plateforme est devenue très populaire et c’est un job a plein temps.

C’est moi qui édite Gazeta Strajkowa. Ça s’est fait de façon si spontanée, nous n’avons que trois mois de recul. Cela fait deux ans que je travaille sur un livre, et 6 mois, c’est juste le process de production. Et là, les trois derniers mois, nous venons de sortir le plus gros tirage que j’ai jamais fait de ma vie. C’est follement rapide.

Quand j’édite, ce sont mes choix arbitraires. Pour la prochaine éditions qui sera sur les manifestations pour le climat, je demande a chaque photographe qui les a documentées de m’envoyer ses images, donc je reçois environ 70 images de chacun. De là, j’arrive a une vingtaine. J’essaie toujours d’inclure chaque photographe qui m’a envoyé des images.

A gauche : 13/12/2020
Au début, les policiers se sont laissés photographier. Puis, les policières ont commencé à couvrir leurs visages. Personne ne sait si c’est un signe de désengagement ou si c’est simplement pour ne pas être reconnues. A droite : 13/12/2020
Une femme manifeste régulièrement en montrant ce qui se passe de l’autre côté du miroir. Tous les photographes l’ont prise une photo. © Michalina Kuczyńska / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Et comment travaillez vous les expositions ou la presse? Qui choisit les images? J’imagine que pour un commissaire extérieur il est tenant de ne s’arrêter qu’à quelques noms pour vendre du glamour et ça va à l’encontre de votre horizontalité et de l’esprit collectif. Et que se passe t’il s’il y a vente? 

Rafal Milach : On a justement eu cette expérience. Une galerie de Varsovie a voulu faire une exposition en 2020 avec quelques photographes de APP et un autre collectif. Ils ont choisi 3 ou 4 noms de chez nous. La publication Gazeta Strajkowa faisait partie de l’expo, et c’était compliqué de faire promouvoir toute l’équipe, qui figure au complet dans la publication. C’était notre première fois, quelques noms ont été sélectionnés et un dossier de presse a été monté, les médias ont pris ce qu’ils veulent et ont même réduit cette liste de 6/7 photographes à 3 noms pour marketter l’exposition. Je comprends comment fonctionnent les médias, mais c’est injuste. Ils aiment se concentrer sur les individus, mais cette idée d’archive collective, c’est vraiment pas ça.

Pour la presse, nous avons un copyright collectif. Les images ne sont pas signées, donc ce n’est pas important de savoir qui a pris quelle image. Vous pouvez toujours retrouver l’auteur bien sûr. Il ne s’agit pas de nous, il ne s’agit  même pas de photographie, il s’agit d’un message. Pour moi, la hiérarchie c’est le message, puis la photographie, puis les auteurs. Qui est derrière la photo, ici, pour moi, ça ne compte pas tant que ça.

On ne les vend pas en tant que APP.  Si une publication nous approche, ils négocient les images avec chacun des photographes ou leur agence et nous ne touchons rien dessus. Ce sera une question qui se posera plus à long terme. Il faut payer le serveur, la maintenance, qui sont assurés pour l’instant par la subvention de la ville. Nous n’avons ni bureau ni employés.

Carine Dolek : Donc pour l’instant, pas de problèmes d’ego à gérer? 

Rafal Milach : Pour l’instant, on met les egos de côté, on utilise l’énergie de la crise et on tente de faire quelque chose de bien avant de promouvoir des individus. Nous vivons tous d’autre chose. Peut être qu’on va s’entre-tuer dans deux mois, je n’y pense pas.

Cracovie, 15/11/2020
Parallèle entre un discours que Jaroslaw Kaczynski, président du parti conservateur au pouvoir, le PiS (Droit et Justice) a fait à la nation (et plus particulièrement la nation d’extrême droite) pour défendre les églises à tout prix, et l’annonce de la loi martiale par le général Jaruzelski le 13 décembre 1981, qui a jeté le syndicat Solidarnosc dans l’illégalité et ses militants en prison. © Joanna Musiał / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Beaucoup d’images de manifestations ressemblent à des images de manifestations. Il y a une ambiance, une typologie, malheureusement de nos jours nous en voyons tous énormément. Il y forcement des images qui se ressemblent faites par des photographes différents. 

Alicja Lesiak : Il y a eu quelques situations où nous avions les mêmes images, donc c’est la course au plus rapide à poster sur le site. Nous sommes souvent nombreux sur les mêmes manifestations, mais nous avons des styles très différents. Il n’y a pas de pression sur le sujet. Nous prenons les images que nous voulons et elles ne sont pas là pour plaire à un client ou un patron. Chaque photographe poste les images qu’il veut. Elles ne ressemblent pas à ce qu’on voit dans les journaux.

Rafal Milach : Nous sommes 6 sur Varsovie. Je connais bien mes images, mais d’autres images produites par d’autres auteurs pourraient tout à fait aussi passer pour les miennes, et inversement. Ce n’est vraiment pas important et oui, c’est le premier qui poste sur le site qui a gagné. J’ai déjà eu le cas où moi et un autre photographes avions pris exactement la même image. Nous étions tout un groupe de photographes à photographier une situation et lui et moi avons exactement pris la même. Une partie des images du site est visible sans avoir besoin de s’enregistrer, et toutes les autres vont dans l’archive. On peut tout a fait télécharger des images qui se ressemblent dans l’archive, mais  nous devons penser à ce flux d’images publiées sur le site et cela nous incite à être rapide et publier en premier. C’est comme une compétition, et l’autre photographe qui arrive trop tard , si il a les mêmes images, il les cache dans les archives et ne les mets pas en frontpage.

Pruszków 13/11/2020 Une manifestation locale de la grève des femmes à Pruszków, 23 jours après le verdict du Tribunal constitutionnel interdisant presque entièrement l’avortement en Pologne. © Wojtek Radwański / Archive of Public Protests

Carine Dolek : les images sont magnifiques, très esthétiques et même « propres », même s’il y a différents styles il y en a un qui brille par son absence, ce sont les images brutales qu’on s’attend à voir pourtant. 

Rafal Milach : Les manifestations sont pacifiques. Il n’y a pas d’images de violences car il n’y a pas de violences de la part des manifestants. Pour avoir des images de violence, il faut aller aux manifestations d’extrême droite. Nous ne sommes pour la plupart pas des photographes de presse. L’un des nôtres, Wojtek Radwański, est un photographe de presse qui travaille pour l’AFP, mais ce qu’il fait avec APP, c’est son travail personnel. Il y a de plus en plus d’éclats, Alicia a fait cette photo incroyable de la police vaporisant les manifestant au gaz au poivre, avec des fontaines de spray jaune, et ils utilisent les matraques téléscopiques pour frapper la foule. Même si c’est brutal, ça reste esthétique.

Alicja Lesiak : Ce ne sont pas les images qu’on a l’habitude de voir dans la presse. On peut les trouver « propres », comme tu l’as dit, mais ça ne veut pas dire que la scène photographiée  l’est. C’est une question de style. Nous n’avons pas les contraintes du photojournalisme. Nous n’avons pas de deadlines, nous n’avons pas à envoyer nos images à qui que ce soit, nous n’avons pas à couvrir une manifestation et faire les images qu’on attend d’une manifestation. On peut se concentrer sur des détails qui nous attirent. D’une part, nous savons très bien que de toute façon ces images photojournalistiques vont exister, car nous ne sommes pas les seuls photographes sur la manifestation, et d’autre part, et ce sera encore plus rapide que les photographes professionnels, il y a les médias civils, ceux qui font des lives depuis les manifestations, ce sont eux les canaux de communications les plus réactifs. Et ils montrent tout l’événement avec des vidéos. Puis il y a la presse, Reuters, AFP, etc, qui sont là. Et après seulement, il y a nous.

A gauche : Varsovie, 26/10/2020. C’était la première image d’Alicja Lesiak, qui l’a amenée à documenter les protestations. Suite à des incidents avec des tags faits devant des églises, Straż narodowa, (la garde nationale), une milice catholique nationaliste, a décidé de défendre les églises de l’agression des femmes en brandissant des chapelets et en priant avec leurs armes. Ils étaient protégés par la police. Quand Alicja Lesiak leur a demandé pourquoi ils les protégeaient eux, un policier a répondu: “Parce qu’ils sont moins nombreux.” © Alicja Lesiak / Archive of Public Protests. Au milieu : Rzeszów 30/10/2020 – Sur le panneau “Ne faites pas chier les sorcières ou vous finirez en cendres” © Marcin Kruk  / Archive of Public Protests| A droite :
L’éclair rouge est devenu le symbole du mouvement Strajk Kobiet. Il est sur les murs, les pancartes, les vêtements, les visages. Poznań 12/06/2020 © Michał Adamski / Archive of Public Protests

Carine Dolek : Alicja tu es devenue photographe en photographiant ces manifestations, et Rafal tu es un photographe plutôt conceptuel, en quoi tout cela a-t-il changé votre photographie? 

Alicja Lesiak : J’ai beaucoup appris; les manifestations à Varsovie durent des heures. On a le temps d’observer les gens et de chercher des sujets à photographier. Ce temps est très important pour apprendre à la fois quoi photographier et comment photographier. Et bien sûr être entourée de grands photographes avec qui échanger sur ce qu’on fait, c’est très inspirant. Les manifestations m’ont donné le courage de photographier des gens. J’avais toujours imaginé être invisible quand je prenais des photos dans la rue et quand j’ai pris mon appareil pour les manifestations, je pensais que je me ferai insulter ou frapper si je photographiais des gens mais pas du tout, ils s’en fichent. Il y a quelques mois, je n’aurai jamais pris les photos que je prends maintenant. Et j’ai aussi appris que pour prendre des photos de l’action, il faut avoir une bonne position, comme une barrière haute.

Rafal Milach: Ça a radicalement changé ma manière de travailler. Depuis presque 6 mois ce sont les seules photos que je prends. Ça vous change toujours de toute façon. Je ne pense vraiment pas devenir photographe de presse. Au début, je trouvais ça tellement étrange. J’étais toujours en retard. Je n’ai pas le savoir faire technique des photojournalistes, je fais du moyen format, j’utilise le flash –  les photojournalistes des agences de presse ne doivent pas trop utiliser le flash.  La plupart des dernières manifestations ont lieu en soirée ou la nuit, et mon appareil photo n’est pas très au point sur l’ISO alors j’utilise un flash, c’était quelque chose de complètement nouveau, et je m’y suis progressivement habitué. Je ne suis pas du tout devenu un meilleur photojournaliste, en termes de technique, et de toute façon je ne suis pas un photojournaliste parce que je n’objective pas la réalité. Moi, j’y vais pour manifester mon opinion sur ce qui se passe en faisant des images. A force d’être plongé dans la foule, on devient de plus en plus rapide,  forcément on s’améliore, on est de mieux en mieux entraîné, on manie de mieux en mieux son outil. Je ne sais pas quels projets je ferai dans le futur, mais cela a investi si intensément ma pratique, mon engagement, mon imagination, que ça aura un impact sur ma manière d’interagir avec les gens. Je suis un photographe timide. J’ai peur des gens. Et ici, je travaille avec des gens et je dépasse cette timidité. Depuis des dizaines d’années je travaille de façon très clinique, analytique, distante, sur des projets conceptuels, abstraits. Et soudain, je suis à l’autre bout du spectre, au coeur des manifestations, et c’est formidable.

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Carine Dolek
Carine Dolek est journaliste, critique et commissaire indépendante. Directrice artistique de la galerie Le petit espace, Co-fondatrice du festival Circulation(s) et membre de l’association Fetart, elle préfère les questions aux réponses, et a exposé, entre autres, the Dwarf Empire, de Sanne de Wilde, The Curse - La malédiction, de Marianne Rosenstiehl, The Poems, de Boris Eldagsen. Elle est également lauréate du Young Curator Award de la Biennale de Photographie Photolux (Italie).

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