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À l’origine du mouvement #PayeTaPhoto en 2018, cinq agences et collectifs d’auteurs (Signatures, modds, Tendance Floue, MYOP et VU’) se sont réunis en association sous le nom du CLAP (Comité de Liaison et d’action pour la Photographie). Ayant pour mission de défendre les droits et les intérêts économiques et moraux, tant collectifs qu’individuels, de ses membres, le CLAP vient de publier une étude sur la représentation de la création photographique française dans les institutions nationales. À l’heure où le secteur de la photographie crie à l’aide dans un contexte sanitaire chaotique, cette étude que j’ai menée indique que si la photographie est en souffrance, la photographie française est souvent boudée par les grandes institutions…

Le 5 mars 2020 ouvrait l’exposition « 50 ans de photographie française, de 1970 à nos jours », dans le jardin du Palais Royal à Paris, succédant à la sortie de l’ouvrage éponyme dirigé par Michel Poivert. Enfin un événement mettant en valeur notre photographie ! Néanmoins, son caractère exceptionnel rappelle que la création française est trop rarement valorisée alors que tant d’expositions d’envergure sont consacrées à la photographie internationale contemporaine.

La Maison Européenne de la Photographie, depuis le changement de direction, enregistre une baisse fracassante de la représentation de la photographie française, la faisant passer de 62,5% en 2018 à 6,67% en 2019.

Dans les structures consacrées au médium photographique, sur les six dernières années, la photographie française est largement sous-représentée dans les grands institutions et lieux d’exposition parisiens : au Jeu de Paume et au BAL (Paris), seulement 25 % et 27% des expositions sont consacrées à la photographie française. La Galerie des photographies du Centre Pompidou (Paris) atteint quant à elle une moyenne plus généreuse de 46%. Résultat
encourageant mais remis en doute par la visibilité intra-muros de cet espace au sein même de cette grande institution nationale. Nous condamnons toutefois les nouvelles orientations internationales que semblent prendre la Maison Européenne de la Photographie depuis le changement de direction avec une baisse fracassante de la représentation de la photographie française, la faisant passer de 62,5% en 2018 à 6,67% en 2019. En 2020, la barre se relève pour atteindre difficilement les 28% dans un contexte sanitaire tendu. L’Institut pour la Photographie, fraîchement inauguré à Lille en 2019, marque également un score décevant avec 25% sur sa programmation pour l’année 2019, également rattrapé l’année suivante, avec un taux bien supérieur à 74,19%. En périphérie de la capitale, la Maison Robert Doisneau enregistre depuis 2015, des résultats très constants sur la représentation de la photographie française dans sa programmation, avec une moyenne de 78%. L’année 2020 reste cependant difficile à analyser compte tenu de la situation liée à la pandémie de la Covid-19. De nombreuses programmations se sont vues modifiées ou annulées. Espérons donc que l’émergence de certains chiffres encourageants ne soit pas uniquement liés à cette crise. Nous aurions pu espérer une plus grande rigueur du côté de cette nouvelle institution.

En région, le musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône et le musée de la photographie Charles Nègre à Nice, enregistrent quant à eux des valeurs très hautes entre 77% et 75% sur les six dernières années. On remarque en effet que les expositions des photographes français.es ou vivants en France représentent une moyenne de 65% sur les différents centres d’arts régionaux : une moyenne haute, qui a cependant été largement réduite par deux espaces que sont le Centre photographique Rouen Normandie et le Pavillon Populaire à Montpellier avec respectivement 23% et 18%. Des chiffres qui nous semblent bien évidemment insuffisants pour des structures qui bénéficient de fonds publics.

À force de vouloir attirer le monde entier, ne sommes-nous pas en train d’oublier l’importance de nos artistes et leur valorisation ?

La position en faveur de la photographie française de ces établissements culturels régionaux s’explique de plusieurs façons. Il y a d’une part une volonté de mettre en avant la création régionale, dont l’impulsion peut-être donnée par les financements des conseils régionaux ou généraux. Mais, plus généralement, on assiste sans doute à un manque de moyens, qui ne permet pas à des structures plus modestes de faire venir des expositions depuis l’étranger, ou même de produire intégralement les expositions. C’est d’ailleurs dans cette dynamique que vingt-trois centres d’art dédiés à la photographie se sont regroupés en réseau, sous le nom de Diagonal, afin d’être en mesure de co-produire certaines expositions et organiser leur itinérance.

On retrouve cette même tangente sur les festivals dont les chiffres semblent refléter à nouveau que les plus hauts budgets ne sont pas les plus enclins à valoriser la photographie française. En moyenne entre 2015 et 2020, les Rencontres d’Arles et Visa pour l’image – Perpignan peinent difficilement à atteindre respectivement les 40% et 20%, La Gacilly quant à lui avoisine en moyenne un peu plus de 30% de représentation française, alors qu’un festival comme Les Femmes s’exposent à Houlgate, au budget beaucoup plus limité, atteint plus de 76% sur ses trois éditions d’existence. En effectuant une moyenne sur une dizaine des principaux festivals photographiques de France, la moyenne atteint 48%. Loin devant on retrouve L’été photographique de Lectoure et Les Rencontres photographiques de Lorient avec plus de 86%.

La photographie est née en France. Elle suscite aujourd’hui un engouement dans le monde entier et notre pays en est la vitrine incontournable et mondialement reconnue. On vient de partout pour y exposer ou pour y visiter les événements comme les Rencontres d’Arles, Visa pour l’image ou Paris Photo. Les plus grandes institutions mondiales font appel aux conservateurs et commissaires d’expositions français pour mettre en valeur leurs collections nationales. Mais qu’en est-il de la place des photographes français dans les institutions françaises ? À force de vouloir attirer le monde entier, ne sommes-nous pas en train d’oublier l’importance de nos artistes et leur valorisation ?

Il y a nécessité à ce qu’il y ait une vraie prise de conscience globale, depuis nos pouvoirs publics jusqu’aux directeur.rices de programmation. Notre territoire doit participer au rayonnement de notre création française pour qu’elle puisse être produite, considérée, montrée et se déployer nationalement comme internationalement.

Cette étude s’est interrogée sur la visibilité de la création photographique française, au sens large. Rappelons aussi que d’autres études plus spécifiques comme celle de la représentation des femmes photographes ont déjà été réalisées notamment par la sociologue Irène Jonas et publiée en mai 2020 : « Et pourtant, elles photographient… » ; ou encore l’Observatoire de la Mixité des Filles de la Photo, qui montrent les inégalités hommes / femmes dans le monde de la photographie.

À quand un lieu public spécialement dédié à la photographie française ?N’oublions pas que la photographie française contemporaine vivante sera le patrimoine photographique français de demain.

>>> Lire l’étude complète SUR le site du CLAP : HTTPS://LECLAP.ORG/ACTIONS/VIVE-LA-PHOTOGRAPHIE-FRANCAISE

A LIRE : 
Rencontre avec Frédérique Founès : Lancement du CLAP dans la continuité du mouvement #PayeTaPhoto
Carte blanche à Patrick Tourneboeuf : CLAP de Fin !

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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