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Rencontre avec Frédérique Founès : Lancement du CLAP dans la continuité du mouvement #PayeTaPhoto

Temps de lecture : 8 minutes et 27 secondes

L’été dernier, la profession a tremblé, une tribune publiée dans Libération fait un état des lieux catastrophique de la santé des agences et des photographes. Des tarifs de piges de plus en plus bas, des délais de paiements de plus en plus longs et une impunité à imposer aux auteurs la gratuité dans les publications et dans les expositions. Le constat est douloureux. #PayeTaPhoto se veut être le déclencheur d’une conscience collective auprès d’une profession mal éduquée. Ce mouvement est né d’une action commune, celle de quatre agences d’auteurs et un collectif, que sont Modds, Myop, Signatures, Vu’ et Tendance Floue.

À cette occasion, nous avons rencontré Frédérique Founèsprésidente du CLAP et directrice de l’agence Signatures.

Peux tu nous re-contextualiser la naissance du mouvement de #PayeTaPhoto, jusqu’à aujourd’hui avec la création de l’Association CLAP ?

Le CLAP (Comité de liaison et d’action pour la photographie) est né de la difficulté des agences, collectifs, photographes et structures diverses à être payés dans des délais légaux par la presse.

En 2016, la rédaction en chef de L’Express fait une intervention particulièrement cinglante dans l’émission de Sonia Devillers sur France Inter. Cette prise de parole justifie les délais des règlements, hors normes du magazine, par un mode de gestion qui convient aux fournisseurs, dont les agences. C’est un moment où l’agence Signatures est dans une situation financière tendue due aux retards de paiement qui pèsent terriblement sur la trésorerie. À l’écoute de cette émission, je décide de contacter d’autres agences, des collectifs, des sociétés de droits de gestion collective et nous décidons de demander un droit de réponse. Il est publié sur le site de France Inter. Nous aurions préféré qu’il soit lu à l’antenne…

Nous réalisons qu’il est urgent de nous fédérer pour nous faire entendre. Fin 2016, nous menons une action commune pour faire pression auprès de plusieurs groupes de presse mauvais payeurs. Cela a été suivi de résultats, c’était donc éminemment important. Ce qu’il faut comprendre, c’est que nous avons des délais de paiement qui peuvent aller jusqu’à plus d’un an, des procédures qui sont complètement hors là loi. Il faut savoir, qu’un article du Code des bonnes pratiques signé en juillet 2014 par l’ensemble des représentants des éditeurs et des agences et des photographes, sous l’égide de l’État, impose le respect des délais légaux de paiement.

Début 2017, d’un commun accord, nous décidons, à l’invitation de Libération, de publier une tribune. Axé sur les délais de règlement, l’article met également en lumière le manque de valorisation des photographes vivants travaillant en France et les problématiques des métiers de la photographie.

Depuis, nous sommes reçus à la DGCA (Direction générale de la création artistique) et à la DGMIC (Direction Générale des Médias et des Industries Culturelles) qui s’occupent entres autres, des relations de l’État avec les éditeurs de presse, pour leur faire remonter les preuves des délais de paiements illégaux.

Pour renforcer notre voix, nous décidons de nous structurer. C’est très compliqué dans notre secteur, chaque agence a un profil spécifique. Ce qui regroupe les membres du CLAP : c’est la défense des photographes et le respect de leurs droits d’auteurs. Nous facturons des droits gérés et nous ne vendons pas d’abonnements. Ce sont, entre autres, les abonnements qui ont fragilisé le marché de la diffusion d’archives. C’est ainsi que le CLAP est né.

« Nous vivons dans le pays qui a vu naître la photographie, et force est de constater qu’il y a assez peu de politique de défense de la photographie. Les photographes français sont restés les parents pauvres de toute cette économie de la photographie. »

Quel est le rôle du CLAP ?

Le rôle du Clap est de fédérer les métiers qui œuvrent pour la photographie en France et les photographes, de montrer leur pertinence et leur créativité, de valoriser leur patrimoine et de réunir les acteurs passionnés qui les accompagnent.

Nous avons une mission de veille par rapport à des problématiques très variées : nous alertons sur les mauvaises pratiques. Par exemple, celle des structures ou des plateformes qui ont des comportements et des actions « hors normes », brisant les codes du marché et fragilisant nos métiers.

Jusque là, l’action du CLAP a été principalement axée sur les délais de paiement, mais aussi sur la syndication des journaux. Les groupes de presse imposent contractuellement aux photographes la rediffusion de leurs commandes contre des faibles réversions de droits, sous peine de ne plus les faire travailler. Ils les contraignent à ne pas respecter l’exclusivité avec leurs agences, collectifs et diffuseurs qui les accompagnent au quotidien et travaillent à valoriser leurs productions et patrimoine. Les journaux ne sont, a priori, pas qualifiés pour remplir ce rôle. Si certains se sont structurés, ils n’ont pas notre expertise. Les commandes presse sont nécessaires mais peu rémunératrices, la libre rediffusion permet à beaucoup de photographes de vivre grâce aux reventes. Cet axe est un des combats importants du CLAP.

Nous avons également mené un combat sur les droits de représentation dans le cadre des expositions. Le Ministère de la Culture a été très pro-actif sur ce point. Beaucoup de festivals ont dégagé des lignes budgétaires pour payer les photographes.

Dans une seconde tribune publiée dans Libération l’été dernier, nous avons abordé le pouvoir d’achat des métiers de la photographie, le droit de représentation dans le cadre d’exposition, la liberté de syndication des photographes, le respect des délais de paiement et la juste rémunération des photographies. Ce dernier point est un problème récurent. Plus on avance dans le temps, plus les prix baissent. Il n’y a toujours pas de modèle économique raisonnable pour les publications sur internet. A ce rythme, le risque c’est de voir disparaître la diffusion de leurs fonds d’archives.

« Tous les acteurs des projets culturels sont payés… sauf les photographes et leurs agences ! Je reçois environ une demande de cession gracieuse par jour, pour un beau livre, une exposition, une projection… La photographie est au cœur de ces projets, mais la ligne budgétaire n’existe pas, elle n’a pas été prévue… En échange on nous propose généreusement de mettre un copyright, alors que c’est une mention obligatoire ! Le CLAP a un rôle pédagogique à mener. »

Depuis ces tribunes publiées en 2017 et 2018, où en est la situation aujourd’hui ?

Il y a eu des améliorations et c’est motivant. Il y a, bien sûr, des syndicats, des sociétés d’auteurs, des regroupements d’agences et de photographes et des structures qui œuvrent pour la photographie depuis longtemps : le SAPHYR (Syndicat des agences de presse photographique), le SNAPIG (Syndicat des agences d’illustration photographiques), des regroupements de photographes : PAJ (Photographes, auteurs, journalistes), l’UPP (Union des photographes créateurs), etc. Tous luttent pour le respect du droit d’auteur et le respect des usages. Nous avons un mode d’action, certainement plus déconstruit et moins juridique, qui met en avant les problèmes de nos métiers en relation avec nos expériences de terrain.

Affiche #PayeTaPhoto

#PayeTaPhoto, campagne de sensibilisation au respect du droit d’auteur, a été pensée dans cet état d’esprit. Elle a démarré à Arles en 2018, après un rendez-vous au Ministère de la Culture. Tous les points soulevés lors de cette réunion ont été repris par Françoise Nyssen, lors de la conférence de presse des Rencontres, sur les chantiers du Ministère.

Les améliorations sont réelles sur le droit de représentation. Avec certains journaux, les délais de règlement se sont normalisés, ils se sont aggravés avec d’autres. Le problème reste pourtant entier, nous sommes dans une situation où le droit d’auteur ne cesse d’être chahuté. Comment pouvons-nous continuer à produire, diffuser des archives et à rendre public le patrimoine de nos auteurs sans rémunérations cohérentes ?

#PayeTaPhoto c’est aussi une pétition qui a réuni plus de 15 000 signataires dont beaucoup ignoraient nos problématiques. Ils ne savaient pas qu’on pouvait demander à des photographes d’être publiés ou exposés sans être rémunérés.

La photographie est tellement populaire qu’il est difficile dimaginer la situation dans laquelle sont les photographes en France.

Ce qui est dingue, c’est que la plupart du temps, tous les acteurs des projets culturels sont payés… sauf les photographes et leurs agences ! Ce n’est pas toujours vrai, mais trop souvent, nos interlocuteurs nous demandent des photographies gratuites. Je reçois environ une demande de cession gracieuse par jour, pour un beau livre, une exposition, une projection… La photographie est au cœur de ces projets, mais la ligne budgétaire n’existe pas, elle n’a pas été prévue… En échange on nous propose généreusement de mettre un copyright, alors que c’est une mention obligatoire ! Le CLAP a un rôle pédagogique à mener.

La non rémunération des photographes existe aussi parce qu’elle joue sur une corde sensible des auteurs : la visibilité… Accepter de ne pas être rémunéré de peur de ne pas être vu, c’est logique et humain.

Il me semble que les photographes doivent se grouper pour défendre leurs droits. Ce sont les actions collectives, dont celle du CLAP, qui leur est également destinée, qui feront avancer les choses et modifieront les mauvaises pratiques.

Nous avons commencé à régler nos problèmes de délais de paiement avec la presse, groupés. Chacun dans notre coin, nous n’y serions pas arrivés. Quand une rédaction voit débarquer 5, 6, 10 agences qui réclament à être payées, ça change les choses ! La pression est forte.

Nous sommes des petites structures certes, mais nous représentons des photographes importants et il ne faut pas négliger notre poids.

Quelles relations le CLAP entretient-il avec le Ministère de la Culture ?

Il est indispensable d’avoir un dialogue avec l’Etat. Notre interlocutrice est Marion Hislen qui est à l’écoute, très réactive. C’est important d’avoir des rapports réguliers avec le Ministère, parce que son action touche toutes nos problématiques. Par exemple, la presse reçoit des subventions publiques, quid des problèmes de délais de règlement ? Nous avons demandé qu’il y ait un conditionnement des aides perçues au bon règlement des prestataires, il y a une loi qui impose le délai maximal à 45 jours après la fin de mois, elle doit s’appliquer.

Comment explique t-on aujourd’hui qu’on ne paye pas les photographes ?

Le flux d’images est grandissant. La viabilité des ventes d’archives est liée avec la multiplicité des offres. Il y a 30 ans, pour être photographe, il fallait du matériel, de la technique. La diffusion était réservée aux professionnels. Avec le numérique et internet, la circulation des images est devenue très facile, tout le monde fait des photographies. Des initiatives collaboratives et marchandes ont permis l’accès à des photographies d’amateurs peu chères ou gratuites pour tout type d’utilisation. Par ailleurs, la vente de forfait d’images initiée par les agences filaires a énormément modifié le marché. Les structures qui représentent des auteurs n’ont pu, ni souhaité, adopter ce modèle économique de vente forfaitaire par nombre d’images. Typiquement Signatures est une agence trop petite pour y adhérer son fonds est trop particulier.

Aujourd’hui, il y a même des plateformes qui proposent des commandes de photographes amateurs pour les professionnels. L’offre s’élargit avec, toujours, en ligne de mire, la baisse des prix.

Editorial « Iconoclasme » de Guy Boyer [Cliquez sur l’image pour agrandir]

Dans un autre registre – puisque cela concerne le reproduction photographique d’œuvres d’art, l’édito du numéro de mars de Connaissance des Arts transcrit parfaitement la confusion qui règne sur le marché. Il y est question du prix exorbitant des photographies qui pèse sur la liberté d’informer les lecteurs. Nous parlons de cent à cent cinquante euros par photographie en pleine page, sans compter les photographies fournies gracieusement par les services de presse… L’accès a des contenus peu chers ou gratuits, est un courant global qui questionne vraiment.

C’est une évolution générale qui touche tous les créatifs, nous ne sommes pas les seuls ciblés.

Dans ce contexte économique actuel, comment imagines-tu le futur pour les agences et les photographes ?

Je ne peux pas parler pour les autres. En ce qui concerne Signatures, nous devons aller vers des propositions éditoriales et artistiques de plus en plus ciselées. Il y aura toujours des niches pour une offre de qualité et des chercheurs d’images exigeant. C’est, d’après moi, la seule évolution possible.

La presse qui était notre principal client va mal, les budgets consacrés à la photo ne cessent de diminuer à l’instar des grilles tarifaires que nous appliquons. Ce sont d’ailleurs souvent les journaux qui imposent leurs tarifs. Nous développons de nouveaux marchés pour faire face à cette crise.

Quelles sont les prochaines missions du CLAP ?

Nous avons crée officiellement le CLAP en février dernier. Nous allons continuer à travailler sur l’ensemble des chantiers engagés et agir en tant un lanceur d’alerte vis à vis des mauvaises pratiques.

Le CLAP est aussi un outil pour faire dialoguer les acteurs de la photographie en faveur de la création photographique en France.

L’Association CLAP est ouverte à tous les diffuseurs d’images qui peuvent devenir membres adhérents. Elle est ouverte aux photographes, au cœur de nos débats, qui peuvent devenir membres soutiens.

Le CLAP est une association créée depuis février 2019 par Modds, Myop, Signatures, Tendance Floue, Vu.

Vous souhaitez rejoindre le CLAP envoyez une demande :
CLAP
70 rue Jean-Pierre Timbaud
75011 Paris

adhesion@leclap.org

http://www.signatures-photographies.com/
https://www.modds.fr/
http://www.myop.fr/
http://tendancefloue.net/
http://agencevu.com/

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