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Suite à notre article publié hier sur le vrai et le faux dans le marché de la photographie, nous poursuivons notre enquête de solutions. Et c’est ainsi que nous nous sommes tournées vers plusieurs startups européennes pour comprendre le principe de la Blockchain et des NFT, qui sont de plus en plus présentés comme le futur du marché de l’art. Si ces solutions semblent offrir de nombreux avantages, et peut-être garantir le marché de demain, une réalité écologique semble nous rattraper. L’énergie d’une transaction sur la blockchain est 700x supérieure à celle d’une transaction bancaire…

Depuis quelque temps, les termes blockchain et NFT sont sur les lèvres de nombreuses personnalités du marché de l’art. Tout particulièrement depuis qu’en mars dernier, la maison d’enchères Christie’s a enregistré un record mondial pour une œuvre numérique signée Beeple avec une vente avoisinant les 70 millions de dollars malgré une mise de départ à 100$ !
“Everyday : the First 5.000 days”, composée de 5000 images numériques (dessins, photos et montages) juxtaposées dans un carré de 21 069 x 21 069 pixels, est ainsi devenue l’œuvre de crypto art la plus chère du marché. Beeple se classe sur le podium des artistes vivants les plus cotés après David Hockney et Jeff Koons. Et qu’a donc acheté concrètement l’heureux propriétaire de cette œuvre immatérielle dont on trouve par milliers des reproductions de toutes tailles sur Internet ? Eh bien un titre de propriété numérique réputé infalsifiable, logé dans un étrange objet appelé NFT (Non Fongible Token). Ce “jeton non fongible”, contrairement à une crypto-monnaie comme le bitcoin par exemple, est associé à un bien unique, et n’est donc pas interchangeable. Son authenticité, et son caractère inaltérable, sont liés à son inscription dans une “blockchain”, sorte de registre numérique lui-même infalsifiable.

L’événement que constitue la vente de Beeple ne garantit toutefois pas un succès systématique et immédiat des œuvres en NFT. Sotheby’s a sauté à son tour le pas, et a enregistré une première vente de NFT avec l’artiste Pak, dont l’adjudication totale s’élève à 14 millions de dollars, seulement serions-nous tentés de dire. Depuis l’exploit de Christie’s, la vente de NFT a explosé mais elle a rapidement perdu de sa verve. Si la blockchain a longtemps été considérée comme un système ultra sécuritaire et quasi invulnérable, elle a aussi suscité une grande méfiance de la part de ceux qui l’accusent d’être l’instrument privilégié des transactions douteuses sur le dark net. Pourtant, en 13 ans d’existence, cette technologie attire de plus en plus. Serait-elle une solution pour sécuriser nos tirages d’aujourd’hui et assainir le marché de demain ? C’est ce que pensent plusieurs acteurs du secteur qui se sont lancés dans l’aventure.

Editer son certificat d’authenticité dans la Blockchain

Eric Doireau est informaticien et artiste. À ce titre, il se mit à chercher une solution pour éditer ses propres certificats d’authenticité. Il s’agissait de mettre au point un système pouvant répondre à ses besoins tout d’abord, avant de l’ouvrir aux autres. C’est ainsi qu’est né Artcertificate. Basé sur le décret n°81-255 du 3 mars 1981 sur la répression des fraudes en matière de transactions d’œuvres d’art et d’objets de collection (aussi appelé décret Marcus), un texte fondamental qui impose des directives précises dans la description des œuvres pour leur authentification, Artcertificate permet aux artistes d’enregistrer leurs certificats conformes, ces derniers étant accessibles grâce à un QR Code. Toutes les transactions sont enregistrées dans une base de données, et en option, sur la blockchain. “La Blockchain est une base de données décentralisée, explique Eric Doireau. Son indéniable avantage est que l’enregistrement une fois validé n’est plus modifiable. Et son horodatage apporte une sécurité supplémentaire à l’artiste. Il est bien entendu important d’enregistrer des données valides, et pour cela le décret Marcus est essentiel pour remplir toutes les mentions obligatoires. Enfin, pour que ce dépôt soit valide, il doit être accessible et lisible, et la technologie blockchain permet la transparence des informations. Concrètement, j’enregistre en clair les informations textuelles du certificat, puis j’enregistre deux images cryptographiées : une image de l’œuvre et celle du certificat d’authenticité. On ne peut pas falsifier le numéro de jeton d’identification, cela correspond forcément à cette empreinte. Légalement, il est clair qu’un expert, au moment d’une contestation judiciaire par exemple, est dans la capacité de vérifier que le token correspond bien à une œuvre et à un certificat, et que ces documents n’ont pas été altérés”.

Mais comment être sûr que la personne qui va enregistrer un certificat est bien le propriétaire de l’œuvre ? A cela, Eric Doireau répond : “Il est impossible ici de garantir que la personne qui édite le certificat d’une œuvre est bien son propriétaire. Si une personne est malhonnête, elle engage sa responsabilité au moment de la vente, l’acheteur peut se retourner contre elle et annuler celle-ci. Par contre, on m’a présenté un jour un certificat édité sur ma plateforme mais dont les photos correspondantes avaient été changées. J’ai consulté la base de données et j’ai pu affirmer aux acheteurs qu’ils étaient en possession d’un faux. Sur le marché, le doute est important. Une œuvre est considérée comme authentique au moment où le doute est levé”. Sur le sérieux et la sécurité de la blockchain, Eric Doireau insiste : “La blockchain est apparue comme quelque chose de merveilleux. Ça ne l’est pas vraiment car beaucoup ne respectent pas les règles. Je dirais même que c’est probablement le cas de la moitié des utilisateurs. Dans notre secteur, on se rend compte qu’il y a des sociétés qui proposent des services dont il faut se méfier, parfois les “tokens” ne sont pas rattachés aux œuvres et sont donc parfaitement inutiles. D’autres services prétendent qu’ils enregistrent les transactions sur la blockchain alors que ce n’est pas le cas. Il est important de comprendre que la blockchain est d’abord utilisée comme un refuge financier, dans le seul but de faire de l’argent, la plupart achetant des tokens en espérant les revendre avec une plus-value“. Pour le créateur d’Artcertificate, les certificats d’authenticité enregistrés sur la blockchain, pour des œuvres physiques ou numériques, vont participer à sécuriser les relations entre acheteurs et vendeurs dans le futur. “Le monde de l’art est opaque. Je pense qu’à un certain niveau, les gens ne veulent pas savoir s’ils achètent des vrais ou des faux, car il y a beaucoup de faux en circulation. L’art est un bien financier, peu importe si les œuvres sont vraies“.

Réaliser son catalogue raisonné dès à présent

En Belgique, Arteïa est née il y a 5 ans. Olivier Marian, l’un des cofondateurs, est issu d’une famille de collectionneurs. Au départ, la plateforme devait être une solution de gestion des collections. C’est en côtoyant les acteurs de cet écosystème de marché, qu’est apparu l’intérêt d’ouvrir ce service aux artistes, pour la gestion et le suivi de leurs œuvres. C’est ainsi que l’idée de créer des catalogues raisonnés s’est imposée. Les catalogues raisonnés sont des documents essentiels pour établir le panorama complet et détaillé de l’œuvre d’un artiste. Généralement publié à titre posthume, il existe sous forme papier. En ces temps de numérisation, l’heure est sans doute venue de passer à la version numérique, c’est ce que propose aujourd’hui Arteïa, qui invite les artistes contemporains à constituer leur catalogue en temps réel. L’idée de rendre accessible ce type d’informations a éveillé la méfiance des acteurs du marché, forçant l’entreprise à réfléchir à la sécurisation des données : “L’enjeu était de garantir la visibilité pour tout le monde tout en garantissant l’authenticité des informations qui sont montrées. Il y a deux mois, nous avons lancé le premier catalogue raisonné digital sécurisé sur la blockchain avec l’artiste Hélène Delprat. Aujourd’hui, il y a un consensus scientifique très fort pour prouver que c’est une sorte de copie dans un coffre-fort très sécurisé. Nous sommes donc capables de garantir que lorsqu’on consulte un catalogue raisonné, toutes les informations sont celles transmises par l’artiste”. Qu’en est-il des possibles cas de fausses déclarations ? “On ne prétend pas résoudre tous les problèmes, explique Olivier Marian. C’est un danger qui existe partout dans le monde. On a d’ailleurs bien remarqué par le passé que ce genre de problème arrive après la mort d’un artiste par des sociétés privées de gestion des droits. On espère qu’en confiant la réalisation du catalogue raisonné à son auteur, on réduit ce risque. Personne ne peut contrôler mieux que l’artiste l’exactitude du contenu de son catalogue. S’il décide d’intégrer de fausses informations, sa réputation est en jeu”. Si Arteïa permet de gérer les œuvres des collectionneurs et de constituer un catalogue raisonné pour les artistes, la plateforme ajoute également une solution d’authentification d’œuvres particulièrement intéressante pour les tirages venus en série. “Nous intégrons au dos des œuvres physiques une puce NFC sécurisée. Cette dernière peut être scannée depuis un smartphone pour accéder à une base de données (catalogue d’une vente ou catalogue raisonné), il est ainsi possible de vérifier l’authenticité de l’œuvre. On fait également le lien entre les œuvres vendues sous forme de NFT, souvent utilisés dans la vente d’œuvres digitales. Nous avons réussi à développer une solution à partir de puces et de catalogues sécurisés sur la blockchain, et faire le lien entre le NFT qui est le certificat de propriété digital et son œuvre physique“. Pour Olivier Marian, il est important que les artistes puissent réaliser ce travail d’inventaire dès le début de leur carrière : “Ça nous paraît essentiel et ça devrait être un standard, avec notre solution ou une autre. Il est important d’éduquer et d’inciter les artistes à constituer leur inventaire et de leur faire comprendre l’intérêt de la mise à disposition de ces informations pour sécuriser le marché de demain. Si les experts se montrent frileux, les artistes contemporains comprennent mieux le digital et leurs enjeux que la génération précédente. Aujourd’hui, il est dépassé de dire que les gens ont peur du numérique. Qui aurait parié il y a 5 ou 10 ans que les galeries feraient du viewing room avec les prix affichés sur Internet ? Les professionnels doivent s’adapter aux nouvelles pratiques“.

Le NFT, une solution pour vendre ses tirages ?

La question des NFT en ce moment a pris des proportions gigantesques, faisant ainsi naître de grands espoirs pour les artistes des art visuel, dont les photographes font partie. Jurgen Dsainbayonne est le co-fondateur et directeur général de SEEZART, une start-up française dont l’ambition est de bâtir les nouvelles fondations du Marché de l’art grâce à la technologie Blockchain. La plateforme, actuellement en beta-privé, se distingue des autres solutions en ligne, si elle permet de sécuriser les informations sur le parcours d’une œuvre d’art elle permet de garantir la régularité des opérations et se refuse de toucher au passé pour se concentrer sur les artistes vivants dont les œuvres n’ont pas encore fait l’objet de transactions. Sur la question des NFT, il nous explique son utilité à des fins réfléchies et mesurées, en mettant en garde sur l’euphorie autour de cette nouveauté ! « Il faut distinguer le NFT de l’œuvre, qu’elle soit digitale ou physique. Le NFT est la représentation numérique d’un actif réel ou numérique. Il s’agit d’une représentation, malheureusement beaucoup de gens font l’amalgame en pensant qu’une œuvre digitale est un NFT, alors que cela consiste juste à générer un NFT sur une œuvre, c’est très différent. Par exemple, demain mon disque dur vient à crasher, alors que j’y avais une photographie numérique stockée et que j’avais pris la précaution de mettre un NFT, je me retrouve avec NFT mais l’œuvre a disparu ! Il faut être très clair, le NFT c’est très bien, mais il faut en avoir une utilisation intelligente. Chez SEEZART, nous considérons qu’appliquer un NFT à toutes les œuvres ce n’est pas du tout pertinent et notamment d’un point de vue environnemental. Il faut se rendre compte que la Blockchain a un coût énergétique important ».

Comme le soulève Jurgen Dsainbayonne, le problème écologique des nouvelles technologiques est important, et il devient exponentiel, c’est un point à prendre en compte dès aujourd’hui. La Blockchain et la création de tokens sont énergivores, car ils nécessitent une forte puissance de calcul et donc de puissants ordinateurs, qui sont particulièrement gourmands en électricité. Il cible l’importance d’en avoir une utilisation raisonnée : « De notre côté, nous appliquons un NFT uniquement à l’Artiste, cela veut dire que l’on va matérialiser son droit d’auteur en tant qu’artiste et créateur d’œuvre par un NFT. Et ce dernier va servir, entre autre, parmi d’autres données et algorithmes à pouvoir certifier les œuvres d’art de manière standard. C’est ce que nous appelons une utilisation raisonnée du NFT en égard aussi à l’empreinte énergétique. Tout le monde se précipite mais ça n’a pas de sens, et ce qui risque d’arriver c’est que de provoquer une congestion du réseau. Il y a de plus en plus de transactions sur la Blockchain qui induit une inflation des frais. Ce qui a pu aboutir sur certaines périodes à des frais délirants. » Avec l’avénement du NFT, et les résultats des ventes de ce début d’année, les fantasmes sont apparus, laissant penser que cette technologie pourrait permettre de vendre facilement des œuvres, sous prétexte que le NFT a du succès : « beaucoup d’artistes pensent à tord qu’ils peuvent vendre du NFT sur des Market Place, en se passant d’intermédiaires ! Ils se trompent. Les intermédiaires, comme les galeries, les marchands, si ils font bien leur travail de manière éthique, ils sont essentiels ! Le NFT a une réelle utilité, mais faut pas l’utiliser à tout va. »

Les solutions du type Artcertificate, Arteïa ou même Seezart posent la question de leur pérennité, une étude ayant estimé la durée de vie moyenne d’une entreprise à 18 ans. Que se passe-t-il si la société vient à cesser son activité ? C’est ici que la blockchain s’avère particulièrement utile, puisque les informations ne sont pas directement enregistrées sur la plateforme de chaque service. Mais il est important de connaître le nom de la blockchain utilisée par la société, pour continuer d’accéder à ses informations même après l’arrêt de l’entreprise. Pour l’arrêt de la blockchain, c’est une autre histoire… Si la grande majorité des photographes peinent à vendre leurs tirages et parfois même à vivre de leur métier, le second marché est celui qui voit s’envoler les prix de vente des tirages des grands noms de l’histoire de la photographie ou de la scène contemporaine.

Les enjeux financiers dans le marché de l’art sont colossaux, il existe des dérives à plusieurs niveaux, que ce soit de la part d’un individu qui exploite un filon de production de faux dans son laboratoire, ou d’autres à des niveaux bien supérieurs, qui profitent de l’attrait pour les œuvres rares, authentiques ou pas. Et quand on découvre le pot aux roses d’un faux acheté trop cher, il y a toujours moyen de s’en débarrasser, en vente de gré à gré ou par des biais plus ou moins officiels. Dans cette affaire, tout est question de discrétion. Hormis quelques histoires déjà grandement médiatisées, il est fort à parier que si on n’en parle pas, ça n’existe pas.

Glossaire

Blockchain : technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle.
Token : Toute blockchain publique fonctionne nécessairement avec un token programmable ou une crypto monnaie (ex : Bictoin). Le token est un actif numérique émis et échangeable sur une blockchain. Techniquement, il est créé par un smart contract, le plus souvent sur la blockchain Ethereum.
Source : Blockchain France
NFT : « Jeton non fongible » est une nouvelle forme de crypto monnaie, avec la spécificité d’être non fongible, c’est à dire que chaque jeton est unique, et ne peut être reproduite. Ces unités de monnaie particulières sont égales et identiques.
Le NFT a particulièrement été développé dans le domaine de l’art digital.

Cet article a été produit et publié dans le numéro de Juillet 2021 de Réponses Photo (#341).

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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