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Pour sa troisième carte blanche, la critique d’art et spécialiste de l’image, de l’art contemporain et de la photographie plasticienne, Dominique Baqué revient sur son essai publié aux éditions du Regard en 2020 sur le célèbre photographe de mode: « Helmut Newton – Magnifier le désastre ». Dans ce texte, elle nous décrit son intérêt tardif pour son travail, et son analyse sur les racines juives du photographe. Cet ouvrage a reçu nombre de critiques de la part de jeunes femmes trouvant ces images offensantes. Dominique Baqué répond…

J’ai longtemps hésité avant de publier mon essai, Helmut Newton. Magnifier le désastre (Paris, éditions du Regard, 2020). Bien sûr, je connaissais son style identifiable entre tous, son érotisme glacé, la sublimité de ses mannequins, son fétichisme SM.

Si j’étais fascinée par l’extraordinaire beauté de ses photographies, quelque chose m’arrêtait : ces corps en gloire, ces femmes magnifiques, désirables et désirantes, athlétiques et sculptées, au regard dur, impitoyable, m’écrasaient. Ces femmes étaient « trop belles pour moi », comme dans le film éponyme de Bertrand Blier.

Je connaissais aussi les critiques acerbes que les féministes avaient, dans les années 1970-80, adressées au photographe : misogynie, sexisme, réification de la femme et reconduction des schèmes érotiques du male gaze théorisé par Laura Mulvey. Le coup fatal ayant été porté sur le plateau TV d’« Apostrophes » en France, par Susan Sontag face à un Newton qui proclamait avec innocence : « Mais j’aime les femmes, je les adore ! » Il n’y avait pas pire défense : exactement ce que revendiquent les misogynes. Sontag, très calme, ne désarma pas : et, ce soir-là, Newton fut vaincu.

Les circonstances ont fait que je me suis ensuite, tardivement et après sa mort, intéressée de près à son œuvre et au statut de la femme iconique qu’il ne cesse de scénographier – toujours une autre, mais toujours la même. Dépassant mes a priori féministes et mes propres préjugés, j’ai voulu les affronter de mon regard, ces femmes surhumaines : et j’y ai vu tout autre chose. Des femmes puissantes, dominantes — y compris dans leurs jeux sexuels avec les hommes —, des femmes qui, de toute évidence, clamaient leur désir.

Rejouant ainsi la figure de la mère du jeune Helmut, Klara, une femme forte, raffinée, cultivée, emblématique de cette Mittle Europa de l’entre-deux guerres détruite par le IIIème Reich, qui, de toute évidence, dominait sa vie, son foyer et un époux certes riche mais un peu fade.

Car, et je l’ignorais, le croyant Australien, Helmut est né Helmut Neuestadter, petit Juif issu de la grande bourgeoisie, marchande et intellectuelle, de Berlin : il a vécu dans sa chair les exactions des nazis, le meurtre sauvage de ses camarades, la Nuit de cristal, avant de fuir vers l’Indochine, puis l’Australie. Avant Londres, New York, Los Angeles et Paris.
Newton est un Juif errant.

Rejouant aussi la figure de l’épouse, June, elle aussi photographe sous le pseudonyme d’Alice Springs, et sans laquelle Helmut ne serait jamais devenu Newton. Encore une femme forte, puissante et inspirante.
Dès lors, mon regard a changé.

Analysant l’œuvre de Newton à l’aune d’une judéité qu’il ne revendiqua pourtant jamais, je fis l’hypothèse que, ayant été abreuvé, à son regard défendant, de l’iconographie nazie, et plus encore des photographies et des films de Leni Riefensthal, égérie de Hitler, Newton réinventait la figure de la femme aryenne.

Comme un retour freudien du refoulé. Car on ne se déprend jamais totalement de son enfance, ni de son histoire familiale, ni de ses traumas.
Puis, on le sait, l’esthétique newtonienne est passée de mode, sans doute trop liée aux années 1980 : d’abord relayée et poussée à la limite de la vulgarité par l’imagerie « porno chic » de Tom Ford et de Carine Roitfeld, puis à son tour dépassée par de jeunes photographes de mode aux enjeux et au style totalement différents, tel Jurgen Teller — pour ne citer que lui.

Il y a quelque temps, lors de la sortie de mon essai, j’ai été confrontée aux questions critiques de jeunes femmes : de nouveau choquées. Entre temps, le féminisme a muté : de libertaire dans les années 1970, celles du MLF et du Women’s Lib, il est à ce jour profondément marqué par le wokisme et la cancel culture. D’où le retour, sous d’autres termes, de l’accusation de misogynie et de sexisme. La plupart de ces jeunes femmes qui m’ont interpellée estiment ces images « offensantes » pour la femme. Question de génération ? « Génération offensée » ? pour reprendre le titre d’un essai de Caroline Fourest…

Bref, Newton n’aura jamais su conquérir le regard féminin.

La Rédaction
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