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Pour sa deuxième carte blanche, le Directeur artistique du festival « L’Image Satellite », Yowen Albizù-Devier a souhaité revenir sur un sujet exposé en 2017 au sein du festival niçois. Il s’agit d’un travail sur l’histoire familiale de la photographe et artiste Laura Ben Hayoun : « À la moindre étincelle c’était l’explosion ». Il y est question d’histoire coloniale mais d’une histoire familiale mutique autour de l’Algérie. Cette série est aujourd’hui disponible dans un ouvrage de 264 pages. Découvrez la rencontre avec Laura Ben Hayoun.

Quelle est l’origine de ce projet ?

C’est un combat visuel que j’ai mené au sein de ma famille. J’ai tenté de donner une forme au silence autour du départ de mon père d’Algérie en 1962.
J’ai tout d’abord fait une recherche exhaustive d’archives sur internet et dans diverses institutions, mais aussi compilé des photographies de photo-reporters qui étaient sur place, comme Raymond Depardon et Marc Garanger. J’ai ensuite proposé à mon père et ma soeur, issus de cette histoire, de rejouer ces images. Je me suis autorisée à raconter une histoire de famille prise dans cette grande histoire.
J’ai pu donner forme à ces images latentes, ce qui était là sans être montré, dit.

Est ce que ça a marché ?

J’ai pu ouvrir un espace de discussion.
Par l’entremise de la photographie, et le jeu des corps, j’ai réussi à créer un espace d’échanges, sans passer par la parole, qui elle, est définitivement bloquée.
Je me suis aussi rendu compte que s’entremêlait une histoire de départ, mais aussi une histoire de libération, et j’ai découvert toute la place des femmes dans cette libération.

Quel type médiums as-tu utilisé ?

Majoritairement la photo. J’ai joué sur des décalages temporels, et dans des décalages de lieux, les images semblent être des archives mais sont datés des années 2015 à 2017 et sont pour la plupart réalisées à Valence, France où vit aujourd’hui ma famille et non à Oran.

Ces décalages m’ont permis d’accentuer la confusion entre images d’archives (que je ne montre jamais mais dont je m’inspire) et mises en scène actuelles pour justement mettre en exergue l’actualité de cette histoire.
Il y a aussi dans ce travail des vidéos et du dessin.

Quel est le parcours de ce travail ?

Ce travail a été exposé pour la première fois au festival l’Image Satellite en 2017, pour avoir ensuite une carrière plus européenne. Le travail résonnait dans ces pays à l’histoire coloniale.

J’ai eu la volonté de recomposer les installations à chaque fois, en collaboration avec les différentes lieux qui l’ont accueilli: musées, médiathèques, maisons de quartiers. Ça m’a permis de ne pas figer le travail, d’ouvrir des discussions à chaque présentation avec des publics toujours différents.

Jusqu’à l’édition …

Suite à la première exposition, sur une proposition de Laura Lafon et d’Esteban Gonzalez, j’ai entamé la création d’un livre éponyme.
J’ai pu y intégrer du texte, qui n’existait pas dans le travail d’origine. C’est une forme poétique, fragmentaire et finalement aussi fragile que mes images. J’y décrit les images que j’ai vues et qui m’ont inspiré mes mises en scène.
Le travail que nous avons mené sur la maquette visait à créer un objet physique qui engage le corps.
Pour qu’il y ai ce mouvement nous avons intégré un flip book, des typographies hachées, les traductions multiples de gauche a droite et de droite à gauche avec l’intégration de l’arabe. Enfin nous avons pensé le livre comme une boucle, une boucle du souvenir.

Ensuite la maquette a eu beaucoup de difficultés à devenir un livre , pour les mêmes raisons qui font sa force. De part sa forme expérimentale et ses multiples traductions, il devait engager les gens a prendre des risques. Et finalement, toutes les personnes qui ont participé à sa réalisation, se sont donné à 1000 pour cent malgré ces difficultés.
Quand je travaille, je travaille avec un choeur de gens qui m’accompagne, ici de l’idée initiale du projet à la réalisation du livre, ils et elles m’ont accompagné entre excitation et un peu de folie.

Et comment ta famille a reçu le livre ?

Cet été 2022, j’ai vraiment investi la ville de Valence, avec une exposition de photos au Centre du Patrimoine Arménien, musée axé autour de la migration, une installation des textes à la Médiathèque François Mitterand, et une restitution d’ateliers /performance à la Maison Pour Tous du quartier du Polygone, donc c’était un vrai retour au bercail de ce travail.
Ma famille était à la fois honorée de voir son histoire racontée, et de rencontrer le public sur le lieu même où le projet est né.
Mon père fait même de la médiation autour de l’exposition, chose que je n’aurai jamais imaginé !!!!

C’est quoi la suite ?

Je suis enfin allée en Algérie, ce qui a ouvert de nouvelles perspectives dans mon travail : une nouvelle histoire que je raconte.
Avec le soutien du CNAP, je vais poursuivre un travail entamé en Arménie, autour de l’histoire des femmes de ma famille. Mes grands tantes ont travaillé toute leur vie dans une usine de tricot à Valence. Je remonte les fils de cette histoire jusqu’à aller en Arménie. J’y suis déjà allé en 2019 au sortir de la révolution et les jeunes femmes très engagées que j’y ai rencontré m’ont beaucoup inspirées.
Là encore, je tisse des fils entre passé et présent, remettant l’histoire en marche malgré le traumatisme du génocide. Je raconte cette histoire à travers des histoires de femmes et de migrations, entre diaspora et Arménie d’aujourd’hui.

Merci Laura !!!!

https://laurabenhayoun.com/
https://www.instagram.com/laura_ben_hayoun

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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