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Inaugurée il y a un mois, la première édition de GLAZ Festival rencontre déjà un vif succès auprès des visiteur·ses rennais et alentours. C’est un véritable challenge que s’est lancé l’équipe organisatrice à l’heure où certains festivals de photographie mettent la clé sous la porte, c’est donc avec prudence et avec l’aide de partenaires et d’une équipe de bénévoles très motivés que cette première rencontre internationale de photographie à Rennes s’est organisée. La direction artistique a été confiée à Jean-Christophe Godet, fondateur et directeur artistique du Festival de photographie de Guernesey, que j’ai rencontré pour l’occasion.

Jean-Christophe Godet © Florence Chevallier

Jean-Christophe, vous êtes le directeur artistique de GLAZ Festival. Pouvez-vous nous parler de ce projet de créer le premier festival de photographie internationale à Rennes ?

Le projet a été lancé par un certain nombre d’acteurs culturels rennais qui avaient analysé qu’il y manquait d’événements autour de l’image, et plus spécifiquement autour de la photographie contemporaine. Parmi eux, certains sont venus me voir à Guernesey et ils m’ont proposé de m’impliquer dans ce nouveau projet. J’ai rapidement été séduit par l’idée pour plusieurs raisons, en premier lieu parce que Guernesey et Rennes, ce n’est pas très loin, et puis très vite j’ai réalisé qu’il y avait un énorme potentiel à Rennes. Je crois qu’il y a tous les ingrédients qui font qu’on peut réussir un festival, même dans un contexte difficile où de plus en plus de festivals sont contraints d’arrêter leur activité. J’ai toujours pensé que quand il s’agit de monter un événement de cette ampleur, il est très important de bien analyser l’endroit où on le crée. Rennes est à la fois une ville universitaire, une ville très culturelle avec des structures et des experts qui sont bien en place. Et c’est ce qui a permis de réaliser cette première édition.

A coastal path in Skipsea, Yorkshire © Max Miechowski

Constat vert, Algues maudites, a sea of tears, © Alice Pallot, 2022

Quel est le positionnement de ce nouveau festival ?

Il était important de recentrer GLAZ festival autour de l’image contemporaine, qui est une photographie qui m’intéresse tout particulièrement. La photographie évolue tout le temps et continue d’évoluer, et je ne voulais surtout pas classifier le festival de Rennes sur une photographie spécifique, mais plutôt une photographie qui soit vraiment ouverte à tous les genres, y compris les nouvelles technologies, des projets multidisciplinaires, mais aussi intégrant des artistes qui ne travaillent plus avec un appareil photo, c’est-à-dire qu’ils travaillent avec l’image proprement dit. Certains artistes considèrent qu’il y a beaucoup trop d’images, qu’on a photographié le moindre millimètre carré de la planète et qu’il est important d’utiliser ce qui existe sans produire plus. Je pense qu’il est important de rester le plus ouvert possible.
L’autre chose qui me semble importante, c’est de se différencier. Là, je pense notamment au festival de La Gacilly, qui est à une soixantaine de kilomètres. C’est une manifestation que j’estime beaucoup, très orientée sur la photographie documentaire. Nous devions définir une ligne directrice un petit peu différente pour présenter de la photographie plus artistique.

Pour cette première édition, vous avez défini la thématique « L’Urgence », pourquoi ce choix ?

L’Urgence correspond bien à ce qui se passe actuellement dans le monde. Le monde est en crise. Nous sommes toutes et tous confrontés à des enjeux qui sont très importants. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en ce moment dans la bande de Gaza ou ce qui se passe en Ukraine, en Russie… ou dans le monde entier en matière de problèmes climatiques, écologiques, économiques et politiques… Je crois que nous sommes fondamentalement dans une situation de crise en ce moment. Donc, l’idée était que les artistes analysent l’urgence à leur façon.

SOUP © Mandy Barker

Nous présentons par exemple la très belle exposition de Mandy Barker à l’Université de Rennes 2 en plein air, sa série traite de la pollution plastique dans les océans. On a essayé de décliner le thème de l’urgence de façon la plus large possible et notamment aussi avec des remises en cause sur notre façon de vivre et notre façon d’être en tant qu’humain face à l’urgence. Je pense notamment à la relation au travail, par exemple avec le très beau travail d’une jeune artiste britannique, Jessica Bernard, présentée aux Champs Libres autour des « team building » qui sont des programmes de motivation dans les entreprises anglaises, et dans lesquels les employés sont moulés pour devenir quelqu’un ou des personnes qu’ils ne sont pas forcément…

Team Build © Jessica Bernard

The factory employs over 10,000 people. 75,000 pairs of shoes are produced every day, 22 million pairs per year. © Alastair Philip Wiper

Il y a aussi la relation au temps avec notamment quatre très belles vidéos qui sont présentées par le Musée des Beaux-Arts et que je recommande vraiment à tout le monde. Il y a une autre relation à la science et à l’industrie avec encore une fois un photographe anglais, Alastair Philip Wiper qui propose une exposition fascinante également présentée aux Champs Libres. Et pour en citer peut-être un dernier, quelqu’un que j’aime beaucoup, qui s’appelle Ron Tarver, un photographe Américain présenté à la galerie Drama. Il retravaille les archives de son père, qui était photographe en Oklahoma dans les années 40-50 au moment des lois ségrégationnistes américaines. Ron est devenu à son tour photographe, il réinvestit les archives de son père en les transformant et en les remettant à jour sur ce qui passe en ce moment dans la société américaine, notamment sur le mouvement Black Lives Matter.
Le thème de l’urgence volontairement a été traité de manière très large. Je pense qu’on a réussi à programmer quelque chose dans lequel tout le monde va réussir à se retrouver.

© Ron Tarver

Comment avez-vous conçu cette programmation ? 

Le choix des artistes s’est fait à plusieurs niveaux. Il y a ceux que je choisis et ceux qui nous sont proposés par les lieux partenaires. Certains artistes ont déjà exposés à Guernesey, et je tenais vraiment à les présenter en France pour la première fois. C’est le cas notamment de Ron Tarver et d’Anastasia Samoylova, une artiste américano-russe. Ensuite, il y a des artistes que j’avais envie de sélectionner car ce sont de jeunes artistes de la nouvelle vague britannique qui émergent en ce moment, et qui ont des projets intéressants. Quand il s’agit de choisir les projets, j’ai toujours 3 questions que je me pose : est-ce que le travail est cohérent ? Intéressant ? Est-ce artistiquement accompli ?
Et puis il y aussi les artistes qui ont été choisis par les structures en place. Car  je ne cesse de le répéter, ce festival ne pourrait pas exister sans l’investissement des structures en place, qui ont cru au projet et qui se sont investies à la fois en tant que structure, mais aussi financièrement pour produire les expositions. Donc certains artistes ont été choisis par les directeurs artistiques des centres culturels, structures ou associations.

Presque un mois après l’inauguration, quel est l’accueil du public ?

Jusqu’à présent nous avons un retour très positif. J’en suis ravi, c’était un petit peu un pari qu’on faisait. On ne savait pas comment les gens allaient réagir, mais je crois que les visiteurs sont contents parce que premièrement le projet avait du sens, de regrouper autour d’une sorte de fédération qu’est GLAZE, les structures en place sous la même ombrelle. Et dans un environnement économique un peu difficile, ça a du sens parce qu’on partage les ressources, en matière de production d’expositions mais aussi en matière de communication. On s’adresse, non seulement au niveau de Rennes mais aussi au niveau régional, à quelque chose qui rayonne. En second, je pense que ce qui a plu c’est qu’on apportait quelque chose de nouveau en terme de programmation, en présentant notamment des photographes internationaux. J’ai quitté la France il y a plus de 30 ans et je travaille beaucoup avec les artistes étrangers, on apporte donc des nouveaux regards avec des travaux jamais exposés en France. Sans oublier de donner de la visibilité à la création du territoire. Il est important pour nous de diffuser des artistes locaux et de les soutenir.

Vous évoquiez la difficulté du contexte économique, comment financez vous le festival ?

Cette première édition c’était un peu un pari. Nous avions la volonté de montrer que c’était possible de le faire. Elle a pu se réaliser grâce à l’investissement des structures en place. Nous avons réussi à obtenir de petites subventions, notamment par la ville de Rennes, et de Rennes Métropole en ce qui concerne les projets de médiation culturelle, un soutien au niveau de la diffusion et un soutien indirect grâce à l’implication des structures municipales telles que les Champs Libres ou le Musée des Beaux-Arts… Et puis, nous avons un sponsor privé, la Fondation Grand Ouest qui a tout de suite accepté d’apporter son soutien. Nous en sommes vraiment très reconnaissants. Pour cette première édition, le budget n’est pas énorme, et je pense que nous allons devoir le développer dans les années à venir, mais je pense qu’on a prouvé que nous pouvions offrir une manifestation de qualité, avec un rayonnement national, si ce n’est international. Nous pouvons également estimer que GLAZ festival peut attirer un public l’extérieur et asseoir Rennes comme destination culturelle.

Untitled, from Green Life, 2019 © Pavlo Borshchenko

© Max Miechowski

Le festival présente une charte de diversité et d’éco-responsabilité. Quelles mesures ont été mises en place ?

Nous essayons d’avoir une programmation qui respecte la parité. C’est un point très important pour nous. Ensuite, sur la production des expositions, nous mettons en place leur circulation, notamment dans la région. Plutôt que de détruire systématiquement les expositions produites une fois qu’elles ont été présentées, nous essayons de développer un réseau pour les montrer ailleurs. Ça, c’est un travail sur du long terme parce que le réseau doit être mis en place et ça demande de temps… Mais on peut d’ores et déjà annoncer que l’expo de Mandy Barker va être présentée dans à l’Université de Lorient très prochainement, avant de rejoindre la programmation d’un festival à Nancy. Nous avons d’autres projets en cours qui restent à confirmer. Pour rendre un festival le plus éco-responsable possible on doit également éviter le gaspillage en matière de production, même si ce n’est pas toujours facile de produire des choses qui peuvent être recyclées, mais beaucoup de progrès ont été faits notamment en termes de tirage d’exposition. On peut maintenant imprimer sur du carton ou des supports qui sont recyclables. 

Depravity’s Rainbow Trassenheide © Lewis Bush

Les dahlias © Nolwenn Brod / VU’

Le festival est amené à être une manifestation qui se déroule chaque année à la même période ?

C’est une bonne question… Nous allons rester prudents et nous positionner sur une biennale pour le moment. Avec mon expérience, je sais que les premières éditions ont rapidement du succès mais que le plus dur c’est de les maintenir sur du long terme. Il y a généralement une sorte d’excitation qui nous pousse à refaire quelque chose très vite, mais je sais qu’il est important de prendre son temps pour solidifier les fondations. Pour le moment, on a créé un festival qui a des fondations encore fragiles, financièrement et humainement. On est une équipe de bénévoles pour le moment, on aimerait se professionnaliser assez rapidement. La seconde édition aurait lieu en 2025. Si on arrive à se renforcer financièrement, peut-être que l’on reviendra annuellement, mais pour le moment je préfère resté prudent.
Et je profite de cet entretien pour remercier tous les membres du comité de GLAZ et tous les bénévoles pour leur énorme contribution au succès de cette première édition !

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu16nov(nov 16)14 h 00 min2024dim07jan(jan 7)18 h 00 minGLAZ FESTIVALRencontres Internationales de la Photographie - Rennes - BZH

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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