Les femmes photographes sont-elles (réellement) dangereuses ?

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Vendredi 8 novembre dernier, la foire fotofever inaugurait son cycle de conférences avec cette première rencontre « Les femmes photographes sont-elles (réellement) dangereuses ? ». Modérée par Ericka Weidmann, la conférence accueillait trois intervenantes : la photographe et réalisatrice Marie Docher, Béatrice Tupin (Festival les Femmes s’exposent), Frédérique Founès (Signature(s)) et la photographe Magali Delporte. Retrouvez la retransmission de cette rencontre.

Comme nous vous l’annoncions début novembre , la 8ème édition de fotofever, qui s’est tenue du 8 au 10 Novembre, une fois de plus au Carrousel du Louvre, s’annonçait comme une édition très spéciale…

En plus de poursuivre sa volonté d’ouverture et d’accessibilité à la photographie contemporaine par tous les publics.
En plus d’avoir vocation à révéler et accompagner les artistes émergent.e.s.
En plus de fêter les 180 ans de la naissance officielle de la photographie…

C’est avec un an d’avance, que fotofever qui s’était fixé l’objectif Parité en 2020, a réussi tout simplement à faire parler les chiffres d’eux-mêmes > 50% (92 sur 184) d’artistes photographes femmes représentées pour cette édition !

Et le talk à ne pas manquer pour avoir les détails de cet état de fait aujourd’hui réel, a eu lieu le 8 Novembre dès 15H, jour d’ouverture au public sous le titre « Les femmes photographes sont-elles (réellement) dangereuses ? »

Pour ouverture, Cécile Schall, Fondatrice et directrice de la foire relate la prise de conscience ayant été à l’origine de cette décision. Pointant éminemment l’étape nécessaire pour matérialiser la différence entre sentiment d’égalité ressenti et parité établie réelle, il faut compter ! Le pourcentage des Femmes exposées lors de fotofever 2018 n’était alors, que de 30% ! Soulignant également que l’engagement atteint de manière anticipée ne serait pas fait sans la synergie d’efforts opérée de l’équipe organisatrice avec les galeries participantes !

La 2ème à se saisir du flambeau de prise de parole est Ericka Weidmann qui intervenant ici comme modératrice, à félicité également cette remarquable progression, soulignant que le résultat n’était pourtant pas forcément évident à atteindre. Les invitées et autres intervenantes, présentes pour partager leurs expériences personnelles au collectif : Marie Docher, Béatrice Tupin, Frédérique Founès et enfin Magali Delporte.

Marie Docher, photographe/réalisatrice et membre du collectif « La part des femmes », fait ici part de ses recherches chiffrées depuis 2014 de la présence effectives des femmes au sein des institutions festivals et autres manifestations.

L’action qu’elle mène a débuté à la suite d’un dîner entre ami.e.s, lors duquel il lui a été apposé un « Tu exagères! » alors qu’elle faisait part de son mécontentement à l’annonce d’une énième expo d’un artiste masculin à la MEP… Elle a donc débuté selon sa formule « une démarche féministe où il s’agit de compter pour que les femmes comptent ». Ainsi s’est révélé le premier chiffrage, à l’époque à part largement minoritaire de 10 à 20%. Chiffre pourtant difficile à établir de manière assertive, compte tenu des statuts des intéressées qui du fait de la précarité du métier, multiplie les activités susceptibles de fournir un revenu nécessaire à la leur subsistance. Après 2/3 mois d’analyse, cette première étude permettait d’obtenir «une photographie chiffrée du marché des pratiques photographiques en France ». De plus, le relief du paysage ainsi mis en lumière a fait apparaître que certains secteurs de la photo ont une valeur amoindrie de la part de présence des femmes, notamment dans la presse où elles sont moins sollicitées, mais aussi la street photography puisque la réalité de l’expérience de la rue n’est pas vécue pareille dès lors qu’on est une femme ou un homme. Les femmes ne sont pas en sécurité de manière égale, parfois même elles sont en danger.

Cinq ans plus tard, la situation aurait évolué et ce chiffre attendrait les 30%.

Elle a ensuite donné encore plus de matière en agrémentant de recherches sociologiques, notamment de Gender Studies, mais également entamé des actions numériques sur le territoire photographique. La technique d’approche initiale qu’elle a utilisé est celle du cheval de Troie, en très bonne connaissance de son milieu professionnel, en se faisant passer pour un homme. Rentrant notamment en contact avec les institutions et autres interlocuteurs cherchant à se faire expliquer les premiers résultats obtenus. Elle a, ce faisant, au passage … pu confirmer de manière expérientielle la différence de traitement réservé aux femmes et aux hommes. L’événement majeur de sa démarche l’année dernière a été de produire un projet qui a pris la forme d’une série d’entretiens « Visuelles.art » qui avait pour but d’expliquer pourquoi il y avait encore en 2018 80% d’hommes à Arles … Le point fondamental étant de dire … qui est légitime pour faire état du Monde? De quel œil regarde-on? Qui a le droit de cité dans l’espace des champs d’expressions et notamment celui Visuel ? Et comme le dit Marie Docher « l’appareil photo est (entre autres usages) l’outil du Réel ». C’est à ce moment là qu’elle a constitué un collectif « La part des femmes ». Depuis, ce travail a mis en exergue que ces inégalités étaient issues d’un « système en place » et elle a maintenant accès à des chiffres issus de Ministère. Ces données permettent de faire avancer encore plus cette étude par des chiffres concrets. Et cette alliance avec le pouvoir fait concrètement bouger les choses, de manière perspective, pensons donc à la Feuille de Route de l’Egalité 2018-2022 du Ministère de la Culture. La difficulté du domaine de l’art à vouloir faire évoluer un ordre établi est délicat, étant donné que les arguments avancés vont être des notions de talents, et au paroxysme … Il y a le Génie ! Qui dans l’inconscient du collectif, est souvent figuré par des hommes ou représentations masculines ! Il est donc à démonter les biais de perception négatifs à la défaveur des femmes sur ces notions en démontrant qu’il s’agit plus de données souvent plus tangibles, liées au réseau. A la tête des institutions principales, des hommes.

Dernier point chiffré : la rémunération, ou l’éloquente disparité. La différence s’élève à 40% : 1400€ pour un homme VS 1000€ pour une Femme. Chiffre pivot vers ce 2ème temps d’expérience partagée en la personne de Béatrice Tupin, qui ajoute que ce n’est pas tant que les Femmes sont moins payées sur une commande mais qu’elles en auraient moins.

Béatrice Tupin est la fondatrice du festival « Les femmes s’exposent » à Houlgate, un des premiers entièrement dédié aux femmes photographes professionnelles, dont ce sera la 3ème édition en 2020. Ce festival constituant pour elle, un acte de réparation aujourd’hui, lors d’une prise de conscience au terme de 24 ans passés à la rédaction de l’Obs, d’abord en tant qu’iconographe puis en tant que cheffe du service photo. Elle avoue ne pas avoir perçu alors, les grandes disparités, ni œuvré personnellement avant pour les faire évoluer. Impulsant de manière précise des images et anecdotes permettant de déloger les niches quotidiennes du terreau infertile de l’inégalité, faisant œuvre commune à la défaveur des femmes.

Il y a 26 ans quand elle à commencé à l’Obs, lors des heures fastes de la presse, il y avait des photographes salariés dans toutes les rédactions et il n’y avait pas une seule photographe salariée femme. Et dans les femmes qui vivaient de leur travail (photoreportage, mode, plateau etc.), il n’y en avait que 18 en France. Elles étaient donc peu nombreuses à venir présenter leur travail.

Puis, lors de l’avènement du numérique, elle reconnait pas avoir introduit celles-ci. Par habitude, des binômes journaliste/photographe qui étaient quasi fixes et faisaient le job, ce qui constituait un confort. Mais aussi par flemme, manque de curiosité et peur que ça se passe mal, sur notamment la base de préjugés tel que la dangerosité d’interventions des femmes photographes sur le terrain des conflits. Ou bien qu’elles ne pourraient pas servir de chauffeur, ni gardes du corps lors des déplacements. Alors qu’aujourd’hui elle n’hésiterait plus ayant compris qu’elles le préparent très bien ce terrain justement.

Puis, après que le monde ai connu les heures de gloire de la presse, le secteur se dégradant inexorablement, pour les agences, les photographes etc. Vient un plan social à l’Obs, lors duquel elle a décidé de laisser sa place.

Nous ramenant donc pour finir le propos de Béatrice Tupin, sur ce mea culpa en action qu’est pour elle, « Les femmes s’exposent ». Elle a voulu créer ce festival afin leur donner cet espace de visibilité pour leur travail, qu’elle n’a pas su leur attribuer avant. Et aussi pour pallier au manque de femmes photographes dans les festivals, les agences, les expositions, les galeries. Les rares femmes qui exposent encore aujourd’hui dans les festivals, sont celles qui ont reçu des commandes dans les journaux et peuvent donc produire leur travail. Concernant, les retours sur le festival et ses deux éditions, côté public: les personnes majoritairement pourtant peu habituées aux galeries ont réservé un accueil favorable et se sont montrées intéressées. Côté pro, il n’y a eu que peu d’hommes photographes présents, certains se sentant dans un premier temps exclus, puis ensuite ont fait part de l’invitation à la réflexion que le festival a suscité chez eux. Cependant, un directeur de festival (de photojournalisme) qui ne sera pas nommé ici plus qu’il ne l’a été lors du Talk, avait dit plus tôt à notre modératrice du jour Ericka Weidmann : « On ne peut pas tenir 10 ans avec un festival, avec uniquement des femmes ». A ceci, Béatrice Tupin répond en substance que l’extension du domaine de créativité des femmes photographes exposées va d’artiste plasticienne à portraitiste, et que les 100 dossiers en attente démontre qu’il y a matière à présenter leur travail sur au moins les 50 ans à venir! Chaque année le festival a permis et permettra donc à nouveau en 2020, la mise à l’honneur de 14 photographes femmes plus 4 prix, ce qui fait 18. Depuis certaines ont été repérées, reconnues, ce qui a pu leur ouvrir d’autres expositions ailleurs, des commandes.

Le début de la boucle serait pour Béatrice Tupin les commandes des journaux à faire auprès des femmes photographes au travers de la mise en place de quotas de parité.

Afin de passer l’espace de parole à Frédérique Founès, co-fondatrice et directrice de Signatures : Maison de photographes; Ericka Weidmann évoque la prise de conscience nécessaire à opérer dans l’ensemble de la profession.
Frédérique Founès bien qu’ayant été élevée par des féministes et pensant œuvrer au sein de Signatures en respect de ses valeurs et problématiques, a décidé elle aussi, à un moment donné de commencer à compter. A la lueur notamment des entretiens sur Visuelles.art de Marie Docher, mais aussi après s’être rendue au festival « Les femmes s’exposent » de Béatrice Tupin. Ella a commencé à se demander si factuellement, sa structure abritait une parité effective et permettait la mise en avant des femmes photographes. La réponse obtenue était que la parité chiffrée n’était pas encore atteinte. Pour cela l’effort de remise à l’équilibre a été fourni et l’agence compte dorénavant 15 photographes femmes pour 23 hommes. Bien sûr le but n’étant pas une intégration mécanique précipitée car la collaboration entre une agence et ses photographes est un partenariat souhaité sur la durée. Le but in fine étant naturellement à terme, un rééquilibrage total. Pour mémoire Frédérique Founès évoque que dans une agence précédente le ratio de femmes photographes n’était que de 10% !

Ce changement notable pour Signatures depuis cette prise de conscience s’est donc fait depuis la prise en compte de ces alertes au quotidien et précise que cette décision n’a pas été sans conséquences pour l’agence. Dans la mesure où quand ce virage a été pris, ceux qui pouvaient apporter leur soutien financier important ont disparu. Frédérique Founès rappelle donc que paradoxalement les 52% de femmes dans la population ne sont pas minoritaires, mais restent encore en 2019, une minorité de voix, d’expression, politique, sociale. Cette situation doit changer.
Des changements commenceraient cependant à opérer depuis 2 ans à peu près et d’ailleurs cette année Frédérique Founès constate que toutes les belles commandes sont passées à des femmes, exception faite pour la presse. Dans les faits, les commanditaires faisant la démarche le revendiquent ensuite. Trouvant un confort, une qualité d’écoute. De plus, une femme photographe est souvent dans le doute donc plus exigeante, plus flexible, plus rigoureuse, que ce soit dans la gestion de ses fichiers, les délais. Elle rappelle également que la photo est de l’ordre du sensible et de l’intuitif, que c’est lié à la perception, au goût, à la culture. La Qualité est donc difficilement quantifiable.

A valeur d’exemple et après avoir mené une enquête, en collaboration avec Ericka Weidmann, sous forme de questionnaire en interne chez Signatures auprès de ses photographes, Frédérique Founès a voulu inviter Magali Delporte afin qu’elle nous présenter un travail personnel qui illustre parfaitement les propos du jour. Cette série de photos « M est photographe » expose ses doutes et questionnements quand on est une femme photographe. Magali Delporte a 45 ans, 20 ans de carrière et travaille à 95% dans le domaine de la presse, notamment pour des grands titres anglo-saxons qui lui passent de très belles commandes et en France elle n’y arrive pas! La naissance de ce projet est donc advenue suite à une énième visite dans un magazine qui s’est mal passée. L’oubli de l’annulation de leur part l’ayant faite s’effondrer. C’est donc sur la base de la raison de cette effondrement qu’à débuté cette série. Elle est sortie de cette mauvaise expérience en se disant qu’elle voudrait être une homme et/ou se demandant si elle devrait être plus séduisante. A nouveau cette notion de doute, ce doute qui parfois lui est présenté comme un bon point mais qu’elle dit ne pas vouloir transmettre à ses filles. Elle souhaiterait plutôt leur insuffler la confiance.

Serait-ce donc cette clé de voute, ce duo Doute/Confiance que l’on réserve aux femmes et qu’elles se réservent parfois à elles-mêmes qui seraient la seule explication de ce report d’égalité dans le temps ?
Quel est ce climat qui par capillarité, de l’échelle individuelle à celle collective permet encore l’évaporation en masse d’un effectif, pourtant majoritairement féminin (67%) à la sortie des écoles d’arts ?
Quel procédé chimique corrosif ronge cet effectif de sorte qu’il soit encore minoritaire dans la prise de postes créatifs, techniques ou institutionnels? Quelle est cette frilosité thermodynamique entravant la marche des femmes ?

Merci donc à fotofever, au travers de cette édition 2019, d’avoir induit et obtenu cette émergence en parité, pour impulser ce mouvement nécessaire.

> Feuille de route de l’Egalité 2018-2022, version en ligne et téléchargeable :  https://www.culture.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Feuille-de-route-Egalite-2018-2022

> Entretiens Visuelles.art par Marie Docher
lien du site du projet : https://visuellesart.wordpress.com/les-entretiens/ ; liens Youtube des entretiens : https://www.youtube.com/channel/UCP0zLvEKLA6ieERkIL3o9jQ/videos?disable_polymer=1

> lien vers la 2ème édition du festival « les femmes s’exposent » de Béatrice Tupin : http://www.lesfemmessexposent.com/ et la page Facebook : https://www.facebook.com/femmessexposent/

> lien vers Signatures. maison de photographes : https://www.signatures-photographies.com/accueil

> lien vers le site de Magali Delporte : http://magalidelporte.com/portfolio/greetings/m-est-photographe-8/

A LIRE :
Participez à la conférence « Les Femmes Artistes sont-elles (vraiment) dangereuses ? » au salon fotofever
PODCAST : Tables rondes « La Photographie en Danger ! » Finance, Santé, Parité : quelle situation aujourd’hui pour les photographes ?

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