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L’exposition Faire son temps est conçue par Christian Boltanski comme une œuvre d’art totale avec la complicité du directeur du Centre Pompidou, Bernard Blistène sur les 2000 m² du 6ème étage du musée à partir de 40 œuvres monumentales. Annoncée par des panneaux d’ampoules lumineuses « Départ / Arrivée » qui renvoient à un hall d’aéroport ou de gare de transit pendant la guerre, nettement plus anxiogène, cette mémoire mise en boîte tantôt sombre ou lumineuse est comme un cœur qui bat, dont les pulsions subtiles et tenaces nous envahissent soudainement. Silence.

« Mon activité depuis le début est forcément un ratage annoncé car j’ai essayé de lutter contre l’oubli et la disparition, ce qui évidemment est vain. Dès que vous essayez de protéger quelque chose vous le tuez. » Christian Boltanski

Christian-Liberté de son vrai prénom né en septembre 1944 la veille de la libération, a passé son enfance et adolescence reclus dans la peur de l’appartement familial rempli d’amis de ses parents rescapés de la Shoah. Il développe dans ce climat d’inquiétude constante une sorte d’autisme. Non scolarisé il commence à pratiquer la pâte à modeler et le dessin encouragé par son frère. Une activité débordante et brute qu’il détruira ensuite pour se tourner vers la photographie, la vidéo ou l’installation, dans une approche plurielle captant les empreintes, les traces des morts et toujours des anonymes. L’artiste affectionne le noir et blanc qui permet une certaine distance et renvoie au passé, loin de la normalité de la couleur.

L’indicible, l’impalpable se niche dans ses petits rebus du quotidien qu’il collecte comme de vieux manteaux (Monumenta Grand Palais), draps ou voiles (les Véroniques), miroirs, valises, lampes ou ampoules (Crépuscule), sons enregistrés (cœurs de Teshima ou cloches du désert d’Atacama) comme pour les dernières œuvres. A la quête de l’image manquante pourrait-on dire, selon le concept développé par Georges Didi-Huberman à partir de l’innommable des camps. Des monuments faits dans des éléments dérisoires comme avec « les Suisses morts » et ces simples boîtes de métal à partir de ces nécrologies qui le fascinent comme il l’explique non sans malice.

Une déambulation sans aucun cartel pour favoriser une plongée sans filtre particulièrement sensible quoique déroutante au début pour le visiteur qui n’a pas repère autre que ses sens en éveil. Le fantôme et l’aura des autres et de l’œuvre du plasticien, se dissolvent dans ces réseaux de fils qui traversent le parcours. A chacun de les saisir et de les démêler.

Qu’est-ce que la vie de quelqu’un ? Si ce n’est un tiret entre deux dates, comme au cimetière, déclare-t-il à partir de l’œuvre emblématique de la Date de naissance et de mort de sa mère. Peut-on faire revivre les morts ? Est-ce que l’on peut préserver la mémoire d’une vie ? De multiples questions mais jamais de réponses.

-L’art, une thérapie ?

Comme il explique, chaque artiste part d’un trauma originel qu’il n’a de cesse de convoquer et de transcender mais sans jamais avoir recours à une image directe de la Shoah il suggère, lance des pistes.

Il s’agit ainsi de prendre une distance avec son malheur, l’apprivoiser, en faire quelque chose.

« La destruction et l’usure font partie intégrante de la vie ». L’Essai de reconstitution (titre d’une œuvre de 1970) de la mémoire devient alors obsessionnel chez lui.

Agnostique, Boltanski devient deus ex machina comme avec l’horloge parlante sous la cathédrale de Strasbourg. « Dieu est le seul maitre du temps. Nous ne pouvons pas lutter en tant qu’être humain ».

-Une portée universelle

« Il y a beaucoup de monde chez moi dans ma tête et en même temps chacun de nous est unique et prodigieux »

Biographique son œuvre comme avec La mort du grand-père, Entretemps ou l’album photo de famille de 1939 mais dans une dimension et visée plus large. « La grande question que je me suis posée est l’importance de chacun et sa fragilité, la trace ou l’absence de trace que chacun laisse » résume-t-il.

Ce qui le déroute est ce contraste entre le merveilleux de l’existence de chaque être et la fin si brutale attendue. « Après 60 ans tout être devrait avoir son propre musée ! » revendique –t-il.

-L’humour

L’artiste a vendu sa vie en viager à David Walsh collectionneur d’art en Tasmanie, mathématicien surdoué. Des caméras de surveillance filment en continu 24h sur 24 son atelier jusqu’à sa mort.

Il a acheté ma mémoire résume-t-il dans une sorte de dérision puisque les bobines des s’entassent déjà dans un bunker depuis plusieurs années maintenant. L’artiste est devenu un mythe.

Un pari ultime tendu au destin et à la vie !

INFOS PRATIQUES :
Christian Boltanski,
Faire son temps
Jusqu’au 16 mars 2020
Centre Pompidou
Place Georges-Pompidou
75004 Paris
https://www.centrepompidou.fr//

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