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Le Prix Résidence pour la Photographie de la Fondation des Treilles vient d’annoncer ses trois lauréats 2019, il s’agit de Sylvie Hugues, M’Hammed Kilito et Jean-François Spricigo. Parmi les projets primés, « El Pueblo » celui de Sylvie Hugues. Celle qui a passé toute sa carrière à parler des autres, pourra – grâce à cette résidence – finaliser ce travail qui déterre une fracture du passé, une tragédie familiale, pour lui donner vie dans un futur ouvrage.

El Pueblo
Sylvie Hugues

A 12 ans, la vie de Sylvie Hugues bascule. Elle habite alors à Cullera un village situé prés de Valencia, en Espagne. Au retour d’une sortie scolaire, on lui apprend que sa mère vient d’être assassinée par son deuxième mari, un policier de la Guardia Civil. Elle doit alors quitter subitement l’Espagne, et le paradis de l’enfance, pour retrouver dans les cités de la banlieue parisienne un père qui ne sait pas l’aimer et une belle mère agressive. A la douleur du deuil, s’ajoute celle de l’exil. De cette période de sa vie, il ne lui reste qu’un album de famille, quelques papiers jaunis et le jugement du tribunal. Son beau-père n’avait écopé que de deux années de prison. Crime passionnel disait-on alors… Aujourd’hui on parlerait plutôt de féminicide. A 18 ans, elle coupe les ponts avec sa famille et se lance dans le cinéma, la photographie et l’écriture. Le souvenir de sa mère et de ce drame continue de la hanter mais c’est, en 2014, avec une nouvelle violence, sociale cette fois, que cette plaie s’ouvre de nouveau. Un licenciement brutal et injuste la replonge dans son passé. Elle décide alors de retourner en Espagne, afin de retrouver les traces de son enfance, revoir ses copines de classe, saluer les religieuses qui l’ont recueillie à la mort de sa mère. Elle prévoit aussi de revoir le fils de l’assassin qu’elle considérait, enfant, comme son grand frère. Sur place elle prend des notes, fait des photos et décide de bâtir un récit autobiographique où vont se mêler ses propres mots, ses propres images avec ses photos de famille et les rares documents administratifs retrouvés. Ainsi naît le projet « El Pueblo » qui sera finalisé grâce à la résidence des Treilles. Il va s’agir de construire un livre de textes et de photographies, un ouvrage pour exorciser les démons du passé et proposer une œuvre « autonome » où l’intime devient universel.

Sylvie Hugues est journaliste, photographe et directrice artistique du Festival du Regard. Elle propose aussi des lectures de portfolios à la Maison Européenne de la Photographie (paris 4ème), anime une Masterclass avec la photographe Flore et donne des workshops (notamment aux Rencontres d’Arles). Elle tient aussi une chronique régulière dans le magazine Le Monde de la Photo et collabore à la galerie Camera Obscura pour la communication et lors du salon Paris Photo. En 1992, elle a participé à la création du magazine Réponses Photo dont elle fut la rédactrice en chef de 1996 à 2014. Elle a publié deux livres de ses photographies : « Sur la plage » aux éditions Filigranes (2006) et « Fra-For »(2011) aux éditions Verlhac.

La jeunesse marocaine
M’Hammed Kilito

Ce projet est une enquête sur le choix d’une identité personnelle de la jeunesse marocaine à partir d’une sélection de portraits de jeunes qui prennent leurs destins en main avec le courage de choisir leurs propres réalités, repoussant souvent loin les limites de la société. Que ce soit à travers leurs activités créatives, leur apparence ou leur sexualité, ils véhiculent l’image d’un Maroc jeune, en éveil, changeant, revendiquant le droit à la différence et célébrant la diversité. Ces jeunes défient au quotidien les normes conservatrices et traditionnelles de la société marocaine. Ils cultivent leur oasis privée malgré les entraves qu’ils rencontrent dans un pays qui selon leurs dires ne progresse pas au même rythme qu’eux.

Le travail du photographe M’hammed Kilito porte sur des questions relatives à l’identité, la mémoire, la migration et le déterminisme social. M’hammed est récipiendaire d’une bourse de la Fondation Magnum (2018) et a participé au Eddie Adams Workshop (2019). Il a également obtenu une subvention d’AFAC (Fonds arabe pour les arts et la culture) et un financement du Fonds Prince Claus (2018). Son travail a été présenté à Sharjah Art Foundation (Sharjah), Tate Modern (Londres), PHotoESPAÑA (Madrid), Amman Image Festival (Amman), Addis Foto Fest (Addis Ababa), Biennale internationale de Casablanca (Casablanca), Rétine Argentique (Marseille), Fotofilmic Gallery (Vancouver), Beirut Image Festival (Beyrouth). Les photographies de M’hammed ont été publiées, entre autres, dans The Wall Street Journal, World Press Photo, El Pais et le Washington Post. Il est membre de l’African Photojournalism Database – un projet de World Press Photo Foundation et de Everyday Africa. Il contribue également à Everyday Middle East and North Africa, une collection d’images qui donnent une vision plus précise de la vie quotidienne que ce qui est généralement vu dans les médias sur la région. Il a étudié la photographie à l’École d’art d’Ottawa et détient une maîtrise en sciences politiques de l’Université d’Ottawa.

Le loup
Jean-François Spricigo

La nature et les animaux occupent chez lui une place aussi essentielle que l’Humain, à vrai dire il se trouve même que les premiers ont participé à le réconcilier avec le second. La réconciliation par la non-séparation est l’argument fondateur de cette candidature. La relation entre le naturel et le culturel s’inscrit depuis le début de son travail comme principal vecteur de discernement pour évoluer sereinement au sein de notre société si complexe. Le loup, pour lui, cristallise une certaine dualité en l’Homme, entre sa part sauvage (le loup) et sa part casanière, domestique pourrions-nous dire (le chien). Pour prolonger la métaphore, le tempérament « suiveur » est qualifié de mouton. Quel troublant jeu sémantique alors de se rendre compte que le loup représente la menace de cet aveuglement, tandis que le chien protège – et donc empêche – le troupeau de rencontrer la lucidité de la liberté. Deux facettes d’une même médaille. Une vision qui aspire au discernement engage forcément le paradoxe. Il aimerait à partir du réel et des légendes liés à la figure du loup, approfondir la relation avec eux, ce qu’ils symbolisent et ce qu’ils incarnent, ainsi humblement apporter une représentation plus apaisante sur la nécessaire cohabitation entre l’Homme et l’animal, par la photographie et le texte.

Humain à tendance enthousiaste, prompt à l’émerveillement et passablement impatient, Jean-François Spricigo n’est pas convaincu par la nécessité de se définir au travers un métier, ni par d’éventuelles médailles et autres cicatrices, ou par quoi que ce soit d’ailleurs. Chaque jour il découvre l’intensité de la tranquillité, accueillant mieux les nécessaires orages – parfois inquiétants mais toujours lumineux – qui surgissent des mystères de la nuit, du mystère de la Vie. Il remercie du fond du cœur les généreuses mains tendues de ses congénères, cités pêle-mêle tant chacun convia implicitement les autres : Jacques Brel, Henry David Thoreau, Nine Inch Nails, Friedrich Nietzsche, Osamu Tezuka, Pierre Desproges, David Lynch, Itsuo Tsuda, Alfred Schnittke, Eric Baret, Franz Schubert, Jiddu Krishnamurti, Hiko, et pour l’occasion la Fondation des Treilles de lui offrir les ailes vers ce nouvel horizon. Il aime inconditionnellement la nature et les animaux ; pas à pas, il vit enfin sereinement l’inconstance de l’espèce à laquelle il appartient.

https://www.les-treilles.com/la-creation/le-prix-residence-pour-la-photographie/

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