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L’invité que nous ne recevrons pas cette semaine

Temps de lecture : 2 minutes et 15 secondes

C’est un fait particulièrement exceptionnel. Sur la centaine d’invité·es que nous avons accueilli·es à ce jour, c’est la première fois que nous déprogrammons une carte blanche. Bien loin de la situation de confinement sanitaire que nous vivons tou·te·s aujourd’hui, j’ai pris la décision de ne pas honorer l’invitation que nous avions fait à un directeur artistique, et de ne pas le remplacer.

Nous sommes le 4 mars et ça fait 8 jours que nous sommes en plein cœur d’une tourmente à la suite de la cérémonie des César. Des personnalités qui prennent la parole, des textes publiés qui se confrontent, avec notamment l’incroyable coup de gueule de Virginie Despentes « Désormais on se lève et on se barre ». Des réactions en tout genre qui ne se sont pas fait attendre, il y a les pour, et les contre, de la colère, et la sensation d’une incroyable scission qui s’opère entre nous. Avec la très désagréable sensation que tout dialogue est dorénavant rompu.

Nous sommes sur Facebook, pas un post ne fait pas allusion à cette histoire qui est devenue le symbole d’un changement, celui de la libération de la parole… celle des victimes. L’un d’eux attire mon attention, celui du directeur artistique que nous devions recevoir bientôt comme invité de la semaine… Il s’agit du partage d’un article publié dans Paris Match : « Roman Polanski : « On essaie de faire de moi un monstre », accompagné de mots qui brûlent ma rétine « lynchage médiatique », « maccarthysme néo féministe », « délation généralisée »… tout ce vocabulaire très populaire dans les pensées conservatrices qu’incarne pour exemple Eric Zemmour.

Ce post public ne tardera pas à être commenté très négativement par un grand nombre de professionnel·les dans les minutes qui suivent… moi incluse. Et surprise, au bout de deux heures, tous les commentaires sont supprimés et mon compte semble être bloqué, puisque d’autres, 5 heures plus tard, y ont toujours accès, avant que cette publication remodelée finisse par disparaître totalement du réseau social… Ce sont des techniques de falsification et d’effacement de la parole trop fortement répandues.

Ces propos tout d’abord, mais ensuite cette forme de censure sont parfaitement incompatibles avec nos convictions. Supprimer les commentaires et rompre l’ « échange » m’ont ainsi poussée à prendre cette décision viscérale de supprimer l’invitation éditoriale. Je l’exprime ici dans nos colonnes, car il doit y avoir une vraie prise de conscience par tou·te·s. J’ai proposé au directeur de lui laisser la parole sur notre décision de retrait, il n’a pas souhaité réagir publiquement.

Prendre la parole sur ce genre de sujet c’est s’engager. S’engager à se confronter aux désaccords et peut-être y répondre, entamer un dialogue. Si tant est qu’il puisse encore exister ?

À la tête d’un quotidien culturel, je m’engage à chaque instant où je clique sur le bouton « publier ». Je prends position en faveur de la création, en défendant le métier de photographe, mais aussi celui de tous ceux qui composent notre environnement. Notre métier est fragile et je pense qu’il mérite encore qu’on se batte pour lui. J’utilise ma position, dégagée de toute contrainte, pour lutter également contre l’invisibilité des femmes photographes, mais aussi celle de toutes les femmes : nos mères, nos sœurs, nos femmes, nos filles, nos amies… Sachez qu’autour de vous, même si vous l’ignorez, elles sont nombreuses à avoir déjà subi des pressions psychologiques, du harcèlement, des violences physiques et sexuelles.

Je vois en cette époque, dans la libération essentielle de la parole, le moyen de se soustraire à cette forme d’écrasement afin de faire voler en éclat la protection des prédateurs.