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A la tête de deux galeries à Paris et Bruxelles, réparties en 4 espaces, Nathalie Obadia depuis plus de 30 ans exerce un regard affuté sur l’échiquier de l’art international. Egalement professeur à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée, elle a publié en 2019 «Géopolitique de l’art contemporain, une remise en cause de l’hégémonie américaine ?». Elle prône à l’issue de cette crise le renouveau du temps long et lent et le retour en force de la galerie.

Comment vous organisez-vous pour faire face à cette crise sans précédent dans vos galeries parisiennes et bruxelloises ?

La semaine du 10-14 mars, j’ai compris que nous allions vivre une situation comparable à celle de l’Italie et qu’il fallait immédiatement organiser le travail de l’équipe en télétravail. Ainsi dès le lundi 16 mars, nous avons pu commencer à travailler de cette manière et je dois dire que deux semaines après, nous travaillons de manière très efficace à distance ce qui demande une grande discipline et la confiance de chacun.

Ainsi chaque matin à 10h, de mon bureau-galerie que j’ai installé chez moi à Paris, je suis en contact avec l’ensemble de l’équipe soit par mail, par téléphone, WhatsApp ou en Visioconférence pour définir les tâches et faire un point précis des dossiers en cours qui sont répartis et suivis par les directeurs de Paris et Bruxelles comme la monographie de Wang Keping prévue pour octobre, les inventaires des artistes et fichiers de nos contacts à mettre à jour. Il y a un travail important aussi avec l’équipe en charge des réseaux sociaux et de l’iconographie car nous les nourrissons quotidiennement avec un plan précis: « une oeuvre par jour » et des vues d’ateliers quotidiennement sur instagram, une newsletter par semaine intitulée « une oeuvre par semaine » où un texte explicatif est inclus. Nous mettons aussi en avant les vidéos de nos expositions que nous adressons à l‘ensemble de notre fichier. Nous préparons surtout les prochaines semaines avec les nouvelles expositions et les foires ArtParis et ArtBrussels.

Surtout nous pensons à « demain » et je suis en contact régulier avec certains de mes collègues et différents acteurs de la scène artistique à Paris pour que nous organisions des événements communs après le 15 juin pour que Paris soit la ville du réveil avant la période estivale. Paris en a tous les atouts et c’est très important pour relancer la dynamique et aussi pouvoir susciter des ventes après un printemps figé. Il faudra rester ouvert jusqu’au 31 juillet et tout entreprendre pour que les parisiens et français visitent nos expositions et que nous retissions les liens. On va moins voyager à l’étranger dans les mois qui viennent aussi le lieu de la galerie va retrouver toute son importance. Il faut savoir l’anticiper et en recueillir les fruits. Il ne faut pas rester fataliste et immobile et attendre le mois de septembre comme certains auraient tendance à se laisser porter.

Les solutions virtuelles et digitales comme pour la foire Art Basel avec les “OnLiningViewing Rooms” ou les musées et leur virtual tour, vous semblent-elles un relai pertinent pour donner la visibilité nécessaire à vos expositions et événements associés pendant cette période ?

Bien sûr que les visites virtuelles sont importantes dans cette période inédite de confinement mais elles ne peuvent en aucun cas remplacer l’expérience du visiteur dans une salle de musée, sur un stand de foire ou dans la galerie. Ces visites virtuelles ne sont compatibles que si l’on sait que l’on pourrait voir. Savoir que cela n’existe pas : pas de foire, pas d’exposition dans la galerie, pas de visiteurs dans le musée, le sentiment n’est pas le même. Il n’y a pas la stimulation du sentiment de mimétisme, pas de communion de se retrouver à voir et désirer ensemble. Alors l’expérience devient plus stérile.

Quel impact peut avoir selon vous un tel séisme sur le monde de l’art ? et les mesures proposées par l’Etat vous permettent-elles de rester positive malgré tout ?

Le monde de l’art était déjà en train de se poser les questions présentes dans les débats de société.
D’une part la nécessité réelle des voyages incessants pour voir les mêmes artistes partout dans le monde à travers les foires et les biennales et les musées, arrivant à une offre globale uniformisée, d’autre part les interrogations sur le « bilan carbone » de ces manifestations le coût de plus en plus important des transports, des assurances…

Avec ses différentes mesures, le gouvernement permet à l’économie de traverser ces prochains mois en évitant que cela débouche sur une récession économique. Mais je suis un chef d’entreprise et j’estime que je dois être responsable et ne pas profiter comme mes collaborateurs de toutes les mesures offertes comme celle du chômage partiel qui permet à mes collaborateurs qui travaillent bien sûr moins intensément que d’habitude mais qui organisent le travail de fond à faire pour être prêts à redémarrer efficacement, de bénéficier de l’allocation chômage en complément du salaire réduit que la galerie leur verse.

Ainsi, c’est pour cette raison qu’il faut ensuite retrouver, dès le feu vert des autorités politiques et sanitaires, une situation normale et relancer la machine sans tarder. Mais il faudra beaucoup travailler car cela mettra du temps selon la situation économique mondiale.

Comment réagissent vos artistes et comment les accompagnez-vous ?

Certains artistes sont, je dirais « confinés » en permanence, bien sûr sans contrainte gouvernementale, c’est différent. Certains sont des solitaires dans l’âme et ont toujours travaillé souvent seuls dans leurs ateliers. Je suis comme mon équipe en contact très régulier avec nos artistes français et étrangers: Wang Keping reste très serein dans son atelier avec les bois qu’il sculpte, Sarkis qui a par WebCam une vue due son atelier de chez lui, fait des dessins chez lui, Valérie Belin travaille aussi de chez elle à différentes recherches et montages sur son ordinateur car son laboratoire est fermé.

Andres Serrano à New York est lui très inquiet déjà depuis trois semaines et n’a pas bougé de son apparement-atelier où nous l’avons souvent au téléphone.
Il est important de projeter et donc de parler des futures expositions de musées et dans la galerie, d’avancer sur des publications et de trouver des nouvelles solutions pour produire des oeuvres quand certaines fonderies ou fournisseurs sont à l’arrêt.

Pensez-vous qu’en matière de conscience écologique cette crise soit une alerte et entraine des changements durables dans nos habitudes et comportements ?

Comme je le disais précédemment, toute la chaîne artistique qui avait déjà conscience d’une certaine absurdité du système devra profiter de cette diète obligée pour repenser l’utilité du nombre de foires, de la multiplication des antennes géographiques des galeries, des multiplications des productions coûteuses par les artistes et pour répondre à l’emballement de la « biennalisation » du monde de l’art.

Ces réflexions sont l’occasion de permettre le renouveau du « temps long et lent » pour profiter aux artistes qui ont toujours travaillé loin du tohu-bohu de ces derniers temps ainsi qu’au lieu de la galerie avec la présence plus fréquente de son fondateur. La galerie devrait redevenir au centre avec des expositions plus visitées et bénéficier du retour des collectionneurs qui voyageront moins fréquemment.

INFORMATIONS PRATIQUES
Galerie Nathalie Obadia
3 Rue du Cloître Saint-Merri / 18 rue du Bourg-Tibourg
75004 Paris
8 rue Charles Decoster
1050 Ixelles-Brussels
https://nathalieobadia.com/

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Rencontre avec Nathalie Obadia, FIAC secteur général

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