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Carte blanche à Charlotte Boudon : Antoine d’Agata, projet VIRUS

Temps de lecture estimé : 11mins

Pour sa quatrième et dernière carte blanche, la co-directrice de la galerie Les Filles du Calvaire, Charlotte Boudon, revient sur la série d’Antoine d’Agata réalisée au début de la crise sanitaire qui est venue mettre le monde à l’arrêt. Un travail qui devait être présenté à la galerie pendant la semaine “Paris Photo”, mais décalé suite au confinement national. “C’est comme un geste, une action, une prise de position qu’il définit ce projet. C’est son regard sur la crise sanitaire provoquée par le Covid-19 et ses résonances sociales et politiques”.

Dès le début du premier confinement, le 17 mars dernier, Antoine d’Agata s’est installé dans les bureaux de l’agence Magnum à Paris, et deux mois durant, avec un appareil thermique, il a enregistré à sa manière l’épisode viral. Dans la rue d’abord, puis dans les unités de soins continus et de réanimation Covid-19.

Dès fin mars, il publie quelques images faites pour Libération dans le cadre d’une carte blanche que lui propose le journal. Des images de rues qu’il arpente jour et nuit, inlassablement. Sans carte de presse, son accès aux hôpitaux lui est facilitée une première fois par le portrait que lui commande le New York Times Magazine du professeur Didier Raoult à l’IHU de Marseille.

« VIRUS est le nouvel opus d’une expérience photographique née de ma nécessité de refuser le confinement, de prendre part à une situation d’exception sanitaire depuis une position intensive mais vouée, à court terme, à rendre compte des symptômes et aboutissements d’une crise économique et sociale inéluctable. C’est par le décryptage de rapports de force qui découlent de logiques économiques en pleine mutation, et à l’aide de stratégies narratives et esthétiques expérimentales que j’ai voulu faire apparaître comment les corps résistent à leur domestication capitaliste et à la surveillance intégrale des conduites. Le chemin photographique épouse la chronologie des événements économiques contemporains en soulignant les grandes séquences d’une évolution qui pourrait être brutale. Soucieux des enjeux psychiques et politiques de l’évolution de la pandémie, je poursuis avec la même obstination l’élaboration d’un atlas intime. Car l’existentiel n’est jamais réductible à des gestes, mais ne se saisit amplement que dans un acte plus grand : celui de l’artiste qui veut tout, et s’en donne les moyens. Le caractère sériel et futuriste des corps domestiqués par le quotidien du confinement se trouvant accentué et dénoncé par la cruauté des faits que les images consignent. » (A. d’Agata)

Entre le 17 mars et le 11 mai, il saisit près de treize mille images dont l’essentiel est rassemblé dans l’ouvrage qu’il autoédite avec Studio Vortex.

Avec ce travail, Antoine d’Agata n’a pas cherché à répondre lui-même aux questions irrésolubles que son témoignage sur cette crise sanitaire, économique, sociale et politique soulève. Mais pour construire le débat qu’il cherche à mettre en place et tenter d’imposer, il a invité sept auteurs à accompagner de leurs écrits les images rassemblés dans l’ouvrage.

Ces textes prennent différentes formes. Ce sont des fragments de ce que Mathilde Girard, philosophe et écrivaine, voit et entend, depuis une autre perspective que celle du photographe avec qui elle commence rapidement une correspondance qu’ils poursuivent tout au long du confinement. Ou bien des notes, un discours, un poème, des journaux, quelques thèses. Les auteurs sont Philippe Azoury, Mehdi Belhaj Kacem, Léa Bismuth, Juan Branco, Mathilde Girard, Yannick Haenel, Frédéric Neyrat.

Ce sont des extraits de ces textes que je vous propose pour accompagner la lecture des images. L’ouvrage VIRUS est disponible via le site www.studio-vortex.com.

La séparation du monde – Mathilde GIRARD

2 – Le confinement, c’est rester là où l’on est sans sortir ; rester proche de son voisin ou de soi-même. Le prisonnier est confiné dans sa prison, dans son cachot, ou à un périmètre au-delà duquel il ne peut pas aller ; le malade est confiné dans sa chambre ; les amoureux se confinent dans l’amour.
C’est un choix ou une obligation. Un choix qui devient une obligation. Une obligation qui devient un choix.

[…]

5 – Une femme commence la première journée de confinement dans une grande ville. À son réveil, elle avale dix gouttes d’extrait liquide de spiruline, elle n’essaye pas d’allumer la radio, elle fait le ménage, pour la troisième fois en vingt-quatre heures. Elle lance la troisième machine en vingt-quatre heures. Elle ouvre le frigo : il est plein. Puis, elle fait des exercices dans son salon pour ne pas perdre sa souplesse. Elle remarque qu’elle est susceptible de s’adapter parfaitement à la situation. Cela l’inquiète sur son asociabilité d’une part, sa capacité de soumission d’autre part. Elle pense déjà à changer le mot confinement.

[…]

49 – La presse demande aux écrivains d’écrire leur journal de confinement. Aux musiciens leur musique de confinement. Aux cuisiniers leur recette de confinement. Deux jours après on reproche aux écrivains, aux musiciens, aux cuisiniers, de parler d’eux, de faire du confinement une histoire personnelle, de ne pas penser aux autres, de ne pas se révolter politiquement. On se moque d’une jeune femme qui a écrit des phrases débiles dans son journal de confinement alors que c’est la guerre. On demande aux gens d’être enfermés chez eux, et sur le front. On demande à chacun une chose et son contraire. Il ne vient à l’idée de personne d’attendre avant de parler, de se retenir d’écrire. De se la boucler.

[…]

98 – La maladie prend toutes les images. On lui en offre si elle n’en demande pas.

[…]

208 – La vie, après. Chacun se demande et répète la même phrase : à quoi ça va ressembler ? On dit : personne ne sait à quoi ça va ressembler. Tu ne sais plus qui parle à qui ni de quoi. On répète personne ne sait. Le Président ne sait pas. Les scientifiques ne savent pas. Personne. À qui appartient-il de savoir à quoi ma vie va ressembler. Depuis quand ma vie est-elle écrite par les autres.

[…]

228 – Je suis sorti tous les jours. Je n’ai rien fait d’autre que regarder. J’ai pris toutes les images que je pouvais. Tout ce qui était visible je l’ai vu et je l’ai rendu visible. J’ai pris chaque jour le visible là où il se donnait partout dans la ville. J’ai donné des images au visible pendant que personne ne pouvait rien voir, pendant que tout le monde était enfermé. C’est ce que j’ai fait. J’ai épuisé le visible, et l’invisible m’a fait mal aux yeux. Au point de ne plus savoir où regarder. Au point de ne plus savoir ce qui sépare le visible de l’invisible. Le mal n’est pas apparu. Nulle trace du mal. Les images cherchent leur deuil. Elles attendent une douleur. La douleur n’apparaît pas.

[…]

Coronavirus et crise de la souveraineté : Seconde énonciation – Juan BRANCO
Prise de parole du 17 juin 2020 (extraits)

[…]

Il faudra bien des réformes pour permettre à l’État de retrouver son rythme et ne plus jamais suspendre nos vies afin de lui laisser le temps de se rattraper.

[…]

La réforme de fond en comble du financement des médias, afin de nettoyer les écuries d’Augias, la création d’un tribunal qui permette de mettre fin à cette corruption endémique qui ne fait que piller les ressources des citoyens français exploités par une machine censée les servir, la transformation de notre appareil éducatif afin de permettre enfin à chacun d’avoir une chance d’assouvir ses espoirs et d’apporter l’expérience des classes les plus populaires au sein de l’État, la reconstruction d’un appareil sanitaire souverain qui réhumanise son rapport au monde, la transformation d’un mille-feuille institutionnel qui nous amène à voir des barons locaux à toutes les échelles nous dominer à l’aide de termes d’autant plus compliqués qu’ils visent à échapper au contrôle populaire, la réduction de tous ces échelons afin de faire revivre la commune et l’État central comme véritables outils du politique sont évidemment importantes.

[…]

Mais tout cela et toutes les autres réformes qui sont pensables pour n’importe quel citoyen qui aurait vu les dégâts que ces dernières années ont produits ne seront rien si on ne remet pas en place un rapport d’altérité entre ceux à qui l’on confiera temporairement les manettes de ce pays et ceux qui auront à craindre le joug de ces nouvelles dominations et la perte de contrôle sur leurs institutions.

[…]

J’ai regardé le ciel… – Léa BISMUTH

[…]
alors inventer
le nouveau dictionnaire
la nouvelle langue
le vocabulaire
de l’inquiétude
de la joie
pour forger les armes
ça doit bien avoir un nom
et pas un nom de poème
et pas forcément
un nom de manifeste
mais encore
un autre nom
un nom qui sonne
qui se brise
qui s’énonce
qui s’oublie
qui résonne encore quelque part
un nom qui s’émancipe de son propre nom
[…]

Running. Speed. – Philippe AZOURY

[…]

Mercredi 15 juillet. Je traverse Paris de part en part pour la première fois depuis cet hiver. Je le fais pour renouveler mon passeport. Ça ne manque pas d’ironie : je ne vais plus nulle part.
Je ne sors plus de mon appartement depuis presque cinq mois.
Nous sommes déconfinés depuis le 11 mai, mais j’ai perdu en chemin la nécessité physique d’aller à la rencontre du monde. J’ai basculé sur une ligne purement spectaculaire. 

Depuis le 17 mars, je ne dors pas, je lis des informations du matin jusqu’à l’aube, j’envoie des mails, je produis à mon tour de l’information, en me contentant de fixer l’arbre que je vois depuis ma fenêtre : ce seul dehors.
Mes voyages sont désormais dans les milliers de comptes que je suis, et la cinquantaine de personnes virtuelles avec laquelle j’échange en continu, société virtuelle qui m’absorbe, m’alimente, m’intéresse, m’exaspère, me panique, m’excite, tout en grignotant progressivement toutes mes capacités de concentration.
Des garçons et des filles que je ne les connais pas se confient ou se confessent à moi, qui en retour leur donne tout. Ma vanité me fait croire que je suis la pièce centrale de quinze ou vingt puzzles à la fois.
Je suis le vieux robot kubrickien égaré de 2001 je suis la version updatée des numéros de téléphone surtaxés des années 80/90 où l’on précipitait la nuit pour éponger nos fantasmes je suis une escort on line 7/24 je suis une cam girl sans visage je suis un psy sans analyse je suis un curé de merde. 

[…]

La réquisition virale – Yannick HAENEL

[…]

*** J’écris ces notes comme elles viennent. On est en août 2020. J’en retrouve d’autres qui flottent dans des carnets tenus pendant le confinement. Ce désordre s’ajuste à la difficulté de percevoir un sens à cette période ; peut-être espère-t-il en rythmer l’accumulation vide.

[…]

*** Dans le métro, un message qui me trouble : « Pour notre santé à tous, laissons le siège vide ». Tous ceux qui auront perdu quelqu’un ne pourront que penser à la place du mort. Le siège vide comme pudeur d’un deuil que le chiffre agresse.

[…]

*** Dans les photographies d’Antoine d’Agata, je vois surgir depuis le noir de notre époque — depuis la nuit qui double le temps — une flamme rouge qui incendie les procédures politico-sécuritaire, et qui, sur un plan plus intime, brûle le corps de chaque personne. Est-ce le virus ? Je vois plutôt cette flamme comme ce qui reste de la vie lorsque les procédures d’internement dont nous sommes la proie trouvent leur limite, lorsque la réquisition dont nous sommes l’objet s’arrête (et elle ne peut s’arrêter qu’à l’instant où nous allons mourir, où nous allons être évacués de l’hôpital et libérer un lit, où nous allons, en mourant, laisser un siège vide).

[…]

Thèses sur la communication – Frédéric NEYRAT

[…]. Ne pas se comprendre est ainsi faire l’épreuve de l’incommunicable sans s’y dérober. Car telle est la plaie : communiquer, communiquer à mort, à plein, à temps complet, pour que jamais n’apparaisse ce qui ne se communiquait pas dans ce qu’on communiquait.

[…]

Algèbre de la tragédie (2) – Mehdi BELHAJ KACEM

[…]

« Ce dont nous avons besoin, c’est de rapprochements pertinents. Ce n’est jamais gagné. Ce n’est jamais tout à fait perdu non plus. »

Nous exposerons une sélection de photographies de cette série prochainement à la galerie Les filles du calvaire.
Pour plus de renseignements : : https://www.fillesducalvaire.com/viewing_room/antoine-dagata/
Contact : paris@fillesducalvaire.com

VIRUS – Exposition à la Fondation Brownstone, 26 rue Saint Gilles 75003 Paris (date de réouverture à venir) – http://brownstonefoundation.org/

Et toujours : le film « La vie nue » réalisé par Antoine d’Agata pour la 3ème Scène de
l’Opéra de Paris à partir du projet Virus.
https://www.operadeparis.fr/3e-scene/la-vie-nue

INFORMATIONS PRATIQUES

mer11nov(nov 11)14 h 00 mindim15(nov 15)19 h 00 minCancelledVirusAntoine d'AgataExposition annulée cause de confinementGalerie Les filles du calvaire, 17 rue des Filles-du-Calvaire 75003 ParisType d'événement:Exposition,Photographie

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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