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Carte blanche à Nora Noor : Btihal Remli et Maya Ines Touam racontent la photo nord africaine

Temps de lecture estimé : 9mins

Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, la photographe et co-fondatrice du magazine Dialna, Nora Noor, a souhaité nous parler de deux femmes photographes nord africaines : Btihal Remli et Maya Ines Touam. Dans cet article, les deux artistes, issues de la diaspora, nous apportent leurs couleurs et leurs visions de l’Algérie et du Maroc et brisent les clichés.

Le nord de l’Afrique vue par deux femmes photographes, Btihal Remli et Maya Ines Touam. La diaspora nord-africaine vit partout dans le monde et rend régulièrement hommage à ses racines à travers des festivals de musique, des livres et des productions photographiques. focus sur deux femmes artistes qui ont photographié cette partie du globe avec brio, loin des clichés nonchalants orientalistes.

Commençons avec l’un des plus vieux royaume au monde, le Maroc, photographié et raconté par Btihal Remli germano-marocaine née à Cologne est originaire d’Oujda après une formation d’architecte aux beaux arts de Vienne, elle fut très inspirée par les travaux de John Berger, Taryn Simon ou Akram Zaatari. Elle s’est ensuite lancée dans les arts visuels, en gagnant notamment le prestigieux prix Magnum en 2017 par la « Fondation Prince Clause & AFAC », qui lui a alloué une bourse pour la photographie.
Cette somme d’argent va lui permettre de s’attaquer à un sujet sensible, la sorcellerie au Maroc. Pour ce projet, Btihal a passé plusieurs mois à sillonner les 12 régions du royaume. Elle entame des recherches auprès d’herboristes, voyantes, guérisseurs, possédé.es et scientifiques. “Je suis partie dans des zones sans électricité, dans des hammams la nuit, chez des herboristes de renom, j’étais à la recherche des recettes de sorcellerie dans des zones d’ombres…

© Btihal Remli

Btihal veut montrer un Maroc rugueux, c’est un pays fascinant par ses croyances, ses rituels et ses mythes. D’ailleurs cette série a été exposée à l’institut des cultures d’islam à Paris fin 2020. Via sa série les djinns, elle a réussi à illustrer des créatures surnaturelles par des voiles de couleurs dans un paysage quasi lunaire.
Chaque couleur correspond à djinn particulier, ces croyances rythme la vie des marocains
Des années de travail, de recherches et de voyages pour collecter des histoires et des recettes, son but est de révéler une culture loin des clichés lisses orientaux diffusés par la presse et les agences de voyage, mais plutôt de montrer une facette d’un pays dont tout le monde parle, mais qu’aucun n’ose montrer avec des images.

Par le biais de dessins, que j’ai tenu dans un journal intime et de photographies, j’essaie de représenter une partie de mon pays d’origine que seules quelques personnes de l’extérieur peuvent vivre ou ont vécu. À travers ma double culture, je vous invite à me suivre dans un voyage de poésie, de force, de peur, de vérité et de mysticisme.”

Btihal nous raconte cette réalité avec beaucoup de poésie malgré la dureté du sujet. Elle a tout photographié, paysages, bâtiments, animaux, hommes et femmes. Tout ce qui l’entourait au Maroc lui a servi d’ingrédients pour réaliser cette série photographique sur la sorcellerie. Btihal est une vraie artiste, elle va là ou les autres ont peur d’aller, elle a mis des mots et des images sur des situations et des croyances ancestrales. Elle a réussi à rendre l’invisible, visible…

https://www.instagram.com/btihal_remli/

« À mon époque on l’enlevait ce voile, et puis moi vous savez, j’ai jamais supporté qu’on m’impose quoi que ce soit.
Pendant la décennie noire beaucoup de femmes l’ont porté de peur, pas toutes bien sûr mais la plupart oui ! et puis après ça, c’est dur de l’enlever, ça devient une habitude.
La société algérienne a très peur du regard quand un truc est ancré, c’est dur de s’en défaire.
Vous voulez une anecdote ?… Un soir, ma voisine a prévenu ma mère que si ma soeur et moi ne quittions pas Alger, la milice du FIS viendrait soit nous imposer leur voile islamique
soit nous tuer. J’ai fui par conviction.
Les vieilles, c’est normal qu’elles portent les longs voiles actuels, si elles portaient le hayek avant les années 90, c’était beau… mais si peu pratique.
On a nos coutumes, nos traditions, le hayek fait partie de notre patrimoine immatériel.
Depuis toute petite je voyais les femmes adultes porter ce tissu ivoire, c’est couvert et en même temps c’est très féminin, il dégage une sensualité, ça dévoile sans trop en montrer,
pour les jeunes hommes c’était atteindre l’inatteignable.
Le hayek laisse passer le regard, c’est tellement beau !
La mariée dans nos traditions sort avec le hayek qui lui couvre la tête, de chez elle à la mosquée, puis son mari va la dévoiler, le symbole du hayek c’est le passage entre le père et le futur mari.
c’est important pour moi de transmettre, on se doit de rappeler notre identité. »
– Révéler l’étoffe © Maya Ines Touam

Continuons notre périple en explorant l’Algérie avec l’artiste Maya Ines Touam, Née en France de deux parents algériens, Maya a toujours étiré son regard et sa curiosité des deux côtés de la Mer Méditerranée, diplômée des Beaux-arts Paris, c’est naturellement que sa carrière artistique a embrassé les influences de ces 2 continents.

Ses premiers questionnements concernaient l’image et le pouvoir féminin dans le monde arabe. “La représentation des féminités chez moi est naturelle, j’ai d’abord commencé par photographier mon affiliation féminine et ensuite avec plus d’expérience et de maturité je me suis tournée vers d’autres femmes.

Durant ces études aux beaux arts, Maya réalise que ces portraits produits par Marc Garanger (pour l’armée française) et autres photographes qui le précédait avaient biaisé l’image des femmes nord africaines et que ces images constituaient les seules archives historiques.

«Vous allez rire, si j’ai commencé à porter le foulard, c’est grâce à mon neveux.
Dans les années 90, mon père m’avait suggéré de le porter. Impossible ! J’avais bien d’autres choses à penser.
Et puis cette fois ci, mon neveux revient des Emirats avec des cadeaux, de beaux tissus opaque et brillant. Ça m’a tout de suite plu!
Dans la religion, vous voyez… Le haïk n’est pas autorisé, puis les femmes le portaient d’une façon qui n’a rien à voir avec ce qu’a suggéré le prophète, le voile intégral non plus, il ne
nous appartient même pas… Il vient d’une autre région du monde avec sa propre histoire.
Ce qu’il faut c’est se couvrir la tête, mais il ne faut pas radicaliser les choses, moi je dis, tout extrémisme en général ça fini mal! »
– Révéler l’étoffe © Maya Ines Touam

J’ai été stupéfaite, voire scandalisée, au moment où j’ai découvert que seules faisant foi, ces photos de ces dit “orientalistes mâles” qui n’avaient pour ambition que de fantasmer cet Orient, ou de faire des études ethno. J’ai eu envie au cours de mes recherches de trouver quelles images des femmes marocaines, algériennes existaient au 19ème siècle et ce sur quoi je suis tombée m’a littéralement choquée ! Des photos vendues sous forme de cartes postales, avec des titres clivants “La femme indigènes, ” La marocaine” et des images fantasmées de l’ordre de la femme dénudée, la femme dans le harem… Et c’est en réponse à cela que je fais la série “Relever l’étoffe”…

« Je ne porte plus le voile parce que je ne suis plus croyante.
Le foulard était un refuge dans un premier temps, j’avais été endoctrinée par mon entourage,
bien que ma famille me trouvait trop jeune pour le porter, il y avait pas de remise en question je faisais ça par mimétisme.
Après 3 ans je me suis rendu compte que c’était pas en accord avec mes pensées, je devais créer mes propres repères, ma propre identité. Quand j’ai décidé de l’enlever, j’ai été mal
vue par les membres de ma famille, ils m’ont tourné le dos.
Après des années, j’ai essayé de comprendre leur point de vue, ils n’ont jamais essayé d’en faire de même.
Aujourd’hui je sais que je préfère mettre en avant la culture et l’art local en l’adaptant à mes convictions et influences d’ailleurs. »
– Révéler l’étoffe © Maya Ines Touam

Maya décide donc d’explorer le territoire algérien à la rencontre de ses femmes et de ses racines, le résultat est juste magnifique, chaque photo est accompagnée de témoignages.
Ces portraits intelligemment construits immortalisent des gestes et des regards d’Alger à Tamanrasset en passant par Tizi Ouzou . Ultra consciente qu’elle pouvait à tout moment tomber dans le piège des clichés orientalistes, elle n’a cessé de remettre en question ses images, tout le long de son exploration artistique.

Quelques années plus tars, elle réalise la série « Ready made » c’est la version du portrait en creux de ces femmes (portrait sans montrer le sujet, mais des objets qui le définissent) qui lui ont offert des cadeaux et autres souvenirs, pendant les shootings de « Révéler l’étoffe ». Elle nous présente un autel d’offrande dans univers contrasté clair-obscur.

Ready made © Maya Ines Touam

Cette grande artiste a constitué un véritable matrimoine photographique 100% féminin. Reprendre un boîtier et réécrire son histoire, valoriser une culture forte et belle, comme toutes ses femmes qui ont été photographiées.

Découvrez l’univers de Maya Ines Touam à travers cet entretien sur le podcast “Dialna” :

 

La Rédaction
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