L'Invité.e

Carte blanche à Pierre Faure : Kashi Station de Tilby Vattard

Temps de lecture estimé : 5mins

Cette semaine, notre invité, le photographe français Pierre Faure, a souhaité mettre en avant les travaux de trois photographes et d’un tireur. Pour sa première carte blanche, il a choisi de partager avec nous la série “Kashi Station” réalisée par Tilby Vattard. Ce travail mystérieux révèle la ville de Varanasi au nord de l’Inde, autrefois nommée Kashi. Plusieurs années et plusieurs séjours auront été nécessaires au photographe pour mener à bien son projet.

En guise d’introduction je ne saurais faire mieux que le texte écrit par Caroline Bénichou :

L’Inde est presque toujours un écueil pour les photographes européens, pris au piège de la séduction de l’exotisme et du dépaysement, de la chatoyance des couleurs ou de la beauté des habitants. Ils en ramènent des cartes postales d’occidentaux fascinés – et quelque peu égarés – par la splendeur ou la misère, avec finalement, des regards de surface.
Rien de comparable ici.
“Kashi Station” exerce une forme d’envoûtement. La photographie y est de l’ordre de la méditation et appelle à la contemplation, sereine ou fiévreuse. Les images, denses, tant dans la profondeur des tonalités que dans l’épaisseur presque palpable de l’air ou des émotions qu’elles suscitent, semblent faire ressurgir des mythes originels.
Peu importe que les photographies de Tilby Vattard soient fidèles à une réalité, d’ailleurs. Le photographe, qui a consacré plusieurs années à développer ce projet, semble s’être imprégné de la dimension spirituelle des lieux. C’est à sa perception, à son souffle profond qui habite les images, à ce qu’il saisit d’immémorial, qu’elles ressemblent. On s’y perd comme dans un rêve, peuplé de silhouettes furtives, de vapeurs inquiétantes, d’enfants victimes de quelque sortilège, de gestes suspendus, d’animaux qui se muent en créatures mythologiques. Il en va ici des mythes et des légendes, des sacrifices, du parcours initiatique et de la communion.

– Caroline Bénichou.

Kashi Station © Tilby Vattard

J’ai découvert cette série, il y a quelques années, lors du festival “les Nuits photographiques de Pierrevert”. Tilby avait amené des tirages de lecture au format 10×15 cm et voulait l’avis d’une bande de photographes. J’ai été frappé par la force de certaines images qui m’ont tout de suite entraîné dans ce monde de ténèbres, de silence et de mystère.
Je l’ai aussitôt questionné sur ce lieu.

Varanasi, autrefois nommée Kashi, est une cité multimillénaire du nord de l’Inde. Métropole religieuse du pays, c’est un territoire de contrastes où subsiste le prestige de l’ancienne civilisation hindoue.
Dans un antagonisme paisible, la ferveur spirituelle côtoie la course à la modernité.
Là-bas brûle un feu sacré qui, depuis plus de trois mille ans, emporte dans ses fumées les corps des défunts vers le Moksha, la délivrance du cycle des renaissances. Car pour les Hindous, la vie n’est qu’une étape, le monde une illusion, et notre corps une enveloppe éphémère qui ne nous appartient pas.
Dès son premier séjour, saisi par l’atmosphère de la ville, il sait qu’il y retournera, qu’une histoire est en train de naître et qu’il devra creuser pour comprendre ce qu’elle éveille en lui. Il y séjournera régulièrement entre 2014 et 2019.
Tilby : “La marche est un élément fondamental de mes projets. Une nécessité physique qui me permet d’appréhender profondément le territoire et de laisser se déployer mon imaginaire. Pour moi, la photographie est un acte qui implique le corps et l’esprit, c’est une méditation. Et Varanasi, capitale spirituelle de l’Inde, invite à l’introspection.
Chaque jour, déterminé à dépasser les apparences pour saisir l’âme de cette ville, j’arpente sans relâche le dédale de ses ruelles.
Instinctivement, mon périmètre de travail se réduit à la partie la plus ancienne de la cité. Cet espace – un labyrinthe inextricable de temples et de palais en ruines – abrite un monde mythique tissé de sortilèges. Dans ce théâtre d’apparitions, je fouille la matière des rues pour en extraire quelques instants. Kashi Station est aussi le nom d’une gare, située à l’une des extrémités de la ville, au bord du Gange, le plus sacré des fleuves de l’Inde. Ce nom évoque pour moi un espace intermédiaire où le temps s’arrête, et où les Hommes attendent de passer de l’autre côté de la vie.
Loin de constituer un corpus documentaire, les photographies rassemblées au cours de ces années témoignent de ma mythologie intérieure
“.

Kashi Station © Tilby Vattard

Après plusieurs années ces photos me font toujours autant d’effet.
Cela tient je crois, du moins pour la sélection proposée ici, à une approche délicate du thème de la mort. Que ce soient les lumières, le bâti en ruine, la gestuelle ou les éléments symboliques (comme le bateau par exemple), tout laisse deviner une culture qui intègre pleinement et sereinement la présence de la mort et qui cohabite paisiblement avec elle.

http://www.tilby.fr/

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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