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Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine, la photographe plasticienne et co-fondatrice des Ēditions de l’ēpair, Soraya Hocine, nous présente cette maison d’édition crée en 2017 à quatre mains, avec Sandy Berthomieu. L’occasion de revenir sur la genèse de ce projet éditorial et nous présenter le dernier ouvrage publié Dilecta(e) d’Aurélia Frey, qui restitue le fruit d’une résidence effectuée au Musée Balzac par la photographe française.

En 2017, nous créons une association dédiée aux livres avec l’envie de relier la photographie à l’écriture ainsi qu’à d’autres formes artistiques (visuelles, poétiques, philosophiques, etc.).

En 2013, une réflexion, des questionnements, ouvre une place à la famille, à l’espace domestique -sans incompatibilité- à la poésie. Je partageais mon temps entre Paris et la Lozère, un territoire sauvage propice à l’imaginaire. À l’invitation de la Mostra de Mende (évènement pluridisciplinaire dans la ville préfecture), je développe un travail in-situ et choisi d’entrer dans l’intimité des habitants. Cette approche se fera à travers le document et la parole autour de la mémoire familiale et du territoire. Un appel à collectage d’albums de famille est réalisé, six familles lozériennes ouvrent les albums, boîtes, enveloppes de leurs archives. Chaque histoire est reliée à l’imagerie collective avec des typologies d’images (photo de classe, de mariage, souvenirs de vacances, portrait de jeunes combattant des grandes guerres, etc.). Cette recherche d’ensemble photographique vernaculaire, donne à voir un « patrimoine » historique où se mêlent mémoire individuelle et collective ; visité, interprété.
Cet ensemble a donné lieu à une collection qui fut restituée comme exposition dans la ville puis la forme du livre s’est imposée. Le livre comme un écrin pour un recueil « anthologique ».

« Méta(mor)phoses » © Soraya Hocine Edition de l’épair

En 2017, grâce à ce projet la question d’une maison d’édition se pose. Trouver un éditeur pour porter un projet aussi intime et singulier, me semblait insurmontable ! Par ailleurs, une réflexion était en cours sur la restitution d’une résidence de création autour du « rêve » avec les patients de l’hôpital psychiatrique François Tosquelles (Lozère). Ces deux projets sont à l’origine de la naissance de cette maison d’édition associative.
« Les Clés d’or de l’espace interdit », collaboration avec l’auteur Lancelot Hamelin, et « Méta(mor)phoses » préfacé par Christine Ulivucci sont publiés par Les Editions de l’épair durant la première année d’existence.

Extrait Les clés d’or de l’espace interdit Résidence sur « Le rêve » Hôpital psychiatrique François Tosquelles Saint-Alban-sur-Limagnole Soraya hocine et Lancelot Hamelin

« Les clés d’or de l’espace interdit » © Éric – Les éditions de l’épair

L’Homme IllustréLancelot Hamelin

Le Rêveur Tatoué est arrivé dans le groupe ce matin, il ne se rappelle d’aucun rêve. Il est l’homme illustré de Ray Bradbury.

Son corps est tatoué, avec tous les signes du matelot : le Yin et le Yang. Un poignard avec un loup. Le nom de son fils. Ça c’était pour une vengeance. Après la vengeance, il s’est fait tatouer le mot PAIX. Il était en paix. Mort aux Vaches. J’emmerde la Justice – Dieu – et l’Armée. Et 3 larmes sur la joue. « Parce que mon cœur saigne. »

Il choisit une image tirée des photographies du MIAM, sur laquelle un garçon et une fille courent dans les bois.

La Photographe lui demande pourquoi il a choisi cette image, alors qu’il y a d’autres scènes qui se déroulent dans la forêt.

Il y voit une scène de violence : le garçon attaque la fille avec un bâton. La fille porte des fleurs. Elle porte un capuchon rouge, qui ne lui fait penser à rien.

La ligne éditoriale
Les Ēditions de l’ēpair proposent un regard en transparence

À travers le regard et la pensée d’un photographe et la plume d’un auteur. Le papier, support des encres, est le lieu où l’image et les mots dialoguent. En imprimerie, l’épair signifie l’aspect du papier observé par transparence donnant à voir une irrégularité, un fondu ou un nuage de fibres. Cela permet aussi à l’imprimeur de placer la feuille de papier suivant le sens des fibres dans sa machine. C’est précisément cette vision « à travers », voir au-delà de la surface que nous souhaitons défendre et porter dans nos publications.
Toucher est également un sens important qui contribue à l’expérience du livre. La prise en main d’un livre, la texture du papier, l’épaisseur d’une feuille… sont autant de points de vigilance qui participe au propos et à la compréhension de l’œuvre.
Nous accueillons des démarches photographiques singulières avec la volonté de croiser les regards, les formes et les sensibilités, de l’image et du texte. Nous publions des œuvres pour lesquelles l’objet livre fait particulièrement sens.
Notre rôle d’éditrices et d’accompagner les auteur(e)s sur un support qui va séquencées et reliées les œuvres entre elles. Régulièrement, nous nous attardons sur ce qui pourrait devenir « l’objet éditoriale », celui qui ne ressemblera à aucun autre, celui qui va nous envouter par son toucher et nous émerveiller par le regard. Imaginer une exposition n’est pas la même démarche que produire un livre, et ce à partir de la même série. L’implication physique du public n’est pas la même, l’histoire peut varier. Nous procédons toujours à une première phase de questionnements approfondis sur le sens de l’œuvre, l’intention de l’artiste et son envie ou besoin de publier un livre. Quel sens souhaites t’il donner à cette expérience ? Nous passons beaucoup de temps à explorer les matières, les couleurs, les textures, les transparences pour que chaque détail participe à cet objet éditorial et serve le propos de l’artiste. Il y a mille et une façon de fabriquer un livre, c’est similaire à un tirage photographique et à son encadrement, le tout est de mettre en évidence l’objet qui va convoquer la démarche artistique.

Dilecta(e) d’Aurélia Frey

Nous venons de publier l’ouvrage intitulé « Dilecta(e) » d’Aurélia Frey. Plus qu’un simple livre de photographie, le travail d’Aurélia Frey abondent de scènes remarquables, il s’agit d’une relecture photographique avec diverses atmosphères. Le récit est construit en trois parties selon les sentiments vertueux et l’âme trouble de l’héroïne du « Lys dans la vallée » d’Honorée de Balzac. Ici, les mémoires florales d’un herbier disséminé dans l’ouvrage est un bel exemple de la corrélation entre le fond et la forme. Comment faire vivre deux typologies d’images différentes, deux discours parallèles sans que l’un perturbe le second ? En effet, cette dizaine d’herbiers photographiques de format plus petit s’intercale entre les pages du livre. Ces fleurs sont le souvenir amoureux de Félix pour Henriette, empreintes d’un amour impossible qui ponctuent toute la narration. Sur un papier naturel, le verso laisse apparaître la trame des encres avec l’idée de l’ambivalence du personnage qui par vertu dissimule son désir sans pour autant réussir à le contenir pleinement.

© Aurélia Frey

Les mots de Marc Blanchet sont une mise en lumière de la démarche photographique d’Aurélia Frey. Avec Marie Maurel de Maillé, graphiste, nous avons également travaillé avec subtilité sur l’intouchable. Elle nous invite à la beauté par les traces et mémoires florale d’un herbier disséminé dans l’ouvrage de manière éparse. Par exemple, lorsque nous venons soulever un herbier pour découvrir l’image qui se cache en dessous, nous effleurons du bout des doigts l’épaule dénudée d’une représentation picturale.

© Aurélia Frey

Fabriquer un livre relève toujours du défi, l’économie est fragile et nous impose beaucoup de contraintes. Nous produisons peu et à peu d’exemplaires, le but n’étant pas d’être quantitatif. Nous travaillons avec lenteur et prenons des chemins de traverse nous permettant de faire murir les projets, de les voir naître et vivre après leur parution.

En 2022, nous fêtons nos 5 années d’existence, au fil des ans nous avons gagné en expérience et rencontres et souhaitons poursuivre avec de nouvelles explorations. Ce sera aussi l’occasion de renouer avec la matière et le faits-mains en travaillant autour de projets édités en micro-édition.

Dilecta(e) est disponible en librairie :
La nouvelle chambre claire Paris
La baignoire d’Archimède Brive-la-Gaillarde
Le pré aux livres Marvejols

Site internet
https://aureliafrey.com/

Leseditionsdeleapir@gmail.com
https://editions-de-lepair.sumup.link/

A LIRE : 
Dilecta(e), une mise en abyme par Aurélia Frey aux Éditions de l’épair
Même les oiseaux chantent pendant le chaos, une ôde photographique

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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