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« Ceux qui m’aiment prendront le train… » Un titre très cinématographique de Chéreau avec le très regretté Jean-Louis Trintignant en écho aux sentiments suscités par la découverte de ce nouveau quartier des arts au cœur même des échanges et de la ville. Des images fortes réelles ou imaginaires sont convoquées entre le bruit de la gare et cette trilogie proposée par les 3 musées : Photo Elysée, le mudac et le MCBA qui forment désormais Plateforme 10 ayant vu enfin le jour en juin. Train, Zug, Treno Tren pour rappeler que la Suisse est un carrefour et que Lausanne était l’une des étapes du mythique Venise-Simplon-Orient-Express. Si l’architecture est assez minérale, l’ensemble est une réussite entre les architectes portugais Aires Mateus pour les 2 musées en 1 (Photo Elysée+mudac) et les barcelonais Estudio Barozzi Veiga (MCBA).

Regards croisés et décloisonnement autour de ces riches collections pour un été inaugural très stimulant.

Photo Elysée – Mudac, Plateforme 10

Photo Elysée : « Destins Croisés » et Explorations dans les collections

Avec un projet muséal très ambitieux basé sur de nouvelles clés de lecture et d’exploration des collections, Photo Elysée propose une exposition rassemblant plus de 350 œuvres, archives et objets en 15 « stations » autour d’un parallèle entre le développement du chemin de fer et l’avènement des avant-gardes artistiques notamment le cinéma, la locomotive rejouant l’appareil photographique ou le projecteur et les rails, le négatif ou la pellicule. Cinétrain ouvre le parcours autour de ces « destins croisés » avec Méliès, Charlie Chaplin, les Frères Lumière mais aussi Fritz Lang –son fameux Métropolis, fresque sur l’aliénation de l’homme à la machine ou Abel Gance. L’inauguration de la Gare Saint-Lazare et l’attrait du nouveau quartier de l’Europe séduisent de nombreux peintres et photographes tels que Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Laure Albin-Guillot pour bientôt embarquer à bord à l’instar de René Groebli, François Kollar ou Eli Lotar. Les expérimentations vont bientôt prendre le pas autour de cette nouvelle vision discontinue qui incite le regard à trouver une nouvelle focale. Le place de l’homme est aussi réduite à l’échelle de ces panoramas spectaculaires et de la monumentalité des gares que l’on surnomme désormais les cathédrales modernes. Les artistes s’en font l’écho comme Cyrus Cornut, O. Winston Link, Bill Brandt, Paul Signac. Puis nous basculons dans l’expérience du désenchantement et de la mélancolie autour des transformations de la ville de New York sous l’effet de la première ligne ferroviaire aérienne The Elevated qui bouleverse profondément les points de vue dans une veine très graphique dont s’inspirent les artistes : Berenice Abbott, Saul Leiter, Vivian Meier.

Vue de l’exposition Destins Croisés, Photo Elysée

Embarquement pour l’Orient Express jusqu’aux portes de l’Orient et ses personnages célèbres Marlène Dietrich, Jeanne Moreau, Joséphine Baker dont les tournées sont suivies par le public. Les halls de gare, les quais deviennent des espaces de rencontre entre errance, idylles amoureuses, attente… avec Sabine Weiss qui traduit cet entre eux, de même que Bernard Plossu. Mais la gare n’est pas que du cinéma c’est aussi des hommes qui ont payé de leur labeur, ces cheminots héros souvent oubliés comme en témoigne François Kollar, fils d’un chef de gare slovaque dont le précieux reportage sera publié aux Editions des Horizons de France en 1932, suivi par René Groebli qui embarque aux côtés du machiniste lors d’un Zurich-Paris qui fera date. C’est surtout le film de Renoir la Bête Humaine qui traduit ce corps à corps tragique, tous ces faisceaux convergeant vers l’accident du 22 octobre 1895 quand une locomotive à pleine vitesse rentre dans la façade de la Gare de l’Ouest, cliché depuis emblématique. Les gares ont vécu des heures sombres également lors des conflits et les récentes images des réfugiés ukrainiens le montrent. Le secours humanitaire a d’ailleurs toujours été présent en Suisse avec La Croix Rouge dont les clichés du musée sont actuellement exposés aux Rencontres d’Arles sous le commissariat de Nathalie Herschdorfer, la nouvelle directrice de Photo Elysée. Les trains vers les camps sont évoqués par l’artiste rom Ceija Stojka et ses histoires troublantes et à peine soutenables. Après les marginaux nomades qui vivent à la périphérie des villes comme les « train happers » de Mike Brodie qui franchissent les trains de marchandise équipés d’un simple sac de couchage, dernière image du parcours assez magnétique ‘Olivia Bee. Le visage de cette jeune fille qui suit un groupe le long des rails au petit matin, un coquelicot à la main, et se retourne vers l’objectif. Instant suspendu, moment de poésie, point de bascule.

Batiment du mudac et de Photo Elysee © Matthieu Gafsou

mudac : « Rencontrons-nous à la gare » et « écouter la terre »

A partir d’un roman de gare confié à trois auteurs : Bruno Pellegrino, Daniel Vuattaz et Aude Seigne, le mudac sur une scénographie imaginée par HEAD-Genève propose une immersion dans une ville minière où domine la brique rouge. Des artistes comme Sophie Calle, JR, Takis dialoguent avec des œuvres de design comme les fameuses horloges suisses ou des anciennes lanternes SNCF.

Pour sa première exposition d’œuvres de la collection, le mudac a choisi un angle écologique autour de différents enjeux : fonte des glaces, upcycling, extinction d’espèces, équilibres et interdépendances. La scénographie rhizomique et immersive est propice à la méditation.

Paul Delvaux, Solitude photo Fédération Wallonie Bruxelles

MCBA : « Voyages imaginaires » et Collection

Très belle traversée autour de 8 thèmes avec des œuvres allant du Futurisme, au Surréalisme avec Magritte et Giorgio de Chirico, Max Ernst mais aussi Stieglitz, Edward Hopper …entre la vitesse, les fantasmes du compartiment, l’érotisme des étreintes furtives mais aussi le silence, la solitude et l’anxiété. Paul Delvaux très présent traduit les angoisses de Freud qui avait la phobie des voyages en train. Surprise finale garantie avec le petit train miniature de Fiona Tan.

La collection du XIV ème siècle à l’art vidéo suisse et international dans un accrochage à la fois chronologique et thématique rassemble des artistes emblématiques tels que Paul Klee, Louis Soutter, Giacometti, Daniel Spoerri, Jannis Kounellis, mais aussi Roni Horn, VALIE EXPORT, Nam June Park…

Au moins trois bonnes raisons pour prendre le TGV suisse pour aller à Lausanne ! Les paysages traversés sont déjà du cinéma…

INFORMATIONS PRATIQUES

sam18jui(jui 18)10 h 00 mindim25sep(sep 25)18 h 00 minTrain Zug Treno TrenDestins croisésPhoto Elysée, Pl. de la Gare 17, 1003 Lausanne


Voir la programmation de Photo Elysée

MUDAC : « Rencontrons-nous à la gare »
MCBA : Voyages imaginaires
Plateforme 10 : agenda
Photo Elysée – Musée cantonal pour la photographie – Photo Elysée (elysee.ch)
MUDAC Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains (mudac.ch)
Musée cantonal des Beaux-Arts – Lausanne (mcba.ch)

Vous pouvez même arriver avec vos valises entre 2 trains !

A LIRE :
Lausanne : Réouverture de Photo Elysée

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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