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À la suite d’un grand appel à candidatures international qui s’est clôturé fin janvier, le Prix Elysée vient de dévoiler les noms des 8 photographes finalistes, dont deux français·es, pour cette édition 2025. Nulle thématique imposée, ce prix est un soutien à la production photographique et encourage les photographes ou artistes à mi-carrière à développer un travail inédit. Découvrez les huit projets retenus !

Samuel Gratacap – 1982, France
WELCOME EUROPA

Time passed slowly and people felt more and more abandoned until that decisive moment, in July 2013, when humanitarian organizations “closed” Choucha camp and left more than three hundred people with no food, no water. Men, women, and children were rejected as asylum seekers. EMPIRE, 2012-2014 (TUNISIA) © Samuel Gratacap

Welcome Europa vise à documenter le périple d’hommes et de femmes à travers des lieux de relégation dans la région Méditerranéenne et des Balkans. En se focalisant sur le passage des frontières vers l’Union Européenne, en recueillant depuis 15 ans des portraits et en révélant les initiatives solidaires, Samuel Gratacap cherche à dévoiler les violences et les obstacles qui parsèment un tel voyage ainsi que montrer comment une société civile peut réagir en proposant des solutions concrètes en termes d’accueil et parfois d’assistance vitale aux exilés.

L’objectif est de continuer ce travail en le reliant à la région des Balkans occidentaux. Samuel Gratacap souhaite construire une histoire visuelle de la migration et de la solidarité avec les populations en exil sur ces deux passages, qui s’apparentent à la principale façon d’arriver en Europe. À une période ou l’agression russe pousse l’Ukraine à demander l’accélération de son adhésion à l’Union Européenne, les pays des Balkans occidentaux voudraient voir leurs propres candidatures réévaluées dans le contexte de cette guerre.

La Bosnie-Herzégovine, la Serbie, le Monténégro, le Kosovo, l’Albanie et la Macédoine du Nord sont des pays de transit pour la migration vers l’UE. À ce titre, ces pays font partie d’une stratégie européenne d’externalisation des frontières depuis 2016. Leurs perspectives d’adhésion dépendent de leur capacité à réguler ou à stopper les flux migratoires. La route migratoire des Balkans occidentaux a été la plus active vers l’UE en 2022, avec 145 600 entrées enregistrées dans les six pays, soit une augmentation de 136 % par rapport à 2021. Au cours de la période janvier-août 2023, elle a été la deuxième route la plus active avec plus de 70 550 détections. L’augmentation de la pression migratoire sur cette route pourrait persister au cours des mois à venir.

Depuis plus de 20 ans, les politiques de migration européennes ont été dans l’incapacité de gérer ce problème prolongé de façon durable. Samuel Gratacap souhaite également représenter les méthodes de contrainte, en créant un genre de répertoire photographique de l’abject, en témoignant des changements du paysage au service de la « protection des frontières ». Enfin, il continuera aussi de mettre en avant un monde de solidarité, avec ceux qui se battent et se mobilisent où ils vivent, comme pour contrebalancer la violence : quand l’exil rencontre l’hospitalité.

Roger Eberhard – 1984, Suisse
MEANWHILE

© Roger Eberhard

« Dans un monde de connectivité instantanée et d’interdépendance, la simultanéité des événements mondiaux est à l’origine de la dynamique parfois troublante de la politique de l’attention. Avec des crises et des changements qui se produisent au même instant partout sur la planète, les mécanismes par lesquels l’attention est allouée et priorisée sont complexes. Au sein de cette synchronicité des événements, il est possible de cultiver une conscience globale. Ces occurrences simultanées révèlent l’universalité de certaines expériences humaines et nous permettent ainsi de renforcer notre humanité partagée et d’apprécier notre diversité culturelle. »

Le projet de Roger Eberhard, appelé Meanwhile, explore la simultanéité d’événements mondiaux. En quête de nouvelles perspectives, l’artiste a interrogé 20 pairs – dont des artistes, des collectionneurs et des historiens – originaires de 20 pays couvrant tous les continents et a demandé à chacun d’eux de désigner les 12 événements historiques les plus significatifs depuis 1700. Parmi les 141 réponses différentes, il a choisi les 12 événements ayant la plus forte convergence comme point de départ pour Meanwhile. Pour chacun d’entre eux, Roger Eberhard recherche et documente une histoire captivante qui est arrivée le même jour, mais sur un autre coin du globe.

Meanwhile s’articulera en 12 chapitres, liés par un fil rouge : ailleurs et au même moment, quelque chose de grandiose se passe, quelque chose qui laisse une marque indélébile dans notre conscience collective. Ainsi, en 1789, l’explorateur écossais Alexander Mackenzie partit en canoé chercher un passage fluvial qui irait du Nord de l’Alberta au Canada en direction Nord-Ouest vers l’Alaska. Le jour de la prise de la Bastille, le 14 juillet, pour sa plus grande frustration, il se retrouva à la place dans l’Océan Atlantique. Dans une lettre à son cousin il nomma le cours d’eau « la Rivière de la Déception ». Aujourd’hui cet important système fluvial est nommé en son honneur : la Rivière Mackenzie.

Rahim Fortune – 1994, USA
THE COVE

Billy et Minzly, série Je ne supporte pas de te voir pleurer, 2020. © Rahim Fortune

« The Cove parle de la douleur et des souvenirs liés à la perte d’une famille et d’une communauté. C’est à la fois une lettre d’amour à ma famille et une critique honnête de la façon dont le progrès est souvent mené au détriment des autres et de nous-même. »

Alors que Rahim Fortune observe les archives laissées par sa famille, la notion de fierté est constamment mise face à face avec la contradiction et la nuance qu’il faut garder à l’esprit comme étant une condition humaine universelle. L’idée que deux choses puissent être vraies en même temps doit être reconnue afin de briser les idées préconçues qui mènent à la division entre les peuples. Rahim Fortune se met à la place non seulement de son père et des communautés que son travail en tant qu’officier de police a impactées, mais aussi de son grand-père et des choses dont il a été témoin et auteur en outre-mer en tant que vétéran des guerres du Vietnam et de Corée, et enfin de sa grand-mère qui a élevé une magnifique famille de huit enfants, au prix de ses propres ambitions.

Il y a une nostalgie du “bon vieux temps” qui est étroitement liée aux valeurs traditionnelles que Rahim Fortune souhaite mettre en lumière dans cette nouvelle œuvre. À une époque où le monde semble si divisé entre les idéologies, tout le monde pourrait y gagner à pratiquer l’introspection, la rédemption et la grâce dans leur façon de se souvenir. Le travail de photographie documentaire spéculative de Rahim Fortune l’a préparé à modifier son approche pour entreprendre un projet aussi ambitieux. Son travail est impregnié de l’histoire de la photographie, et ce nouveau projet sera un ajout essentiel au corpus, le poussant à se surpasser pour voir ce qui peut être produit à travers son objectif.

Seif Kousmate – 1988, Maroc
MEN VS FATHERS

© Seif Kousmate – Extrait de la série Waha

« Récemment, je pense beaucoup aux pères. Les pères en tant que personnages, les pères en tant que biologie, les pères en tant que maladie. Cependant, mes obsessions récentes ne tournent pas seulement autour de la pure théorie. Elles découlent d’une nouvelle étape que j’ai passée en tant qu’adulte : discuter sérieusement avec ma partenaire pour la première fois de l’idée d’avoir des enfants. Nos propres enfants. »

« La raison pour laquelle je n’arrive pas à séparer mon désir dévorant d’avoir des enfants et les réflexions théoriques qui vont au-delà des vraies questions logistiques sur l’éducation des enfants, vient de ma propre relation troublante avec mon père. Elle a été obsédante et dormante, sauf à l’occasion de trois événements majeurs de ma vie quand elle est devenue critique. Le jour où j’ai quitté le foyer à 18 ans, le jour où je me suis marié et le jour où j’ai commencé à vouloir devenir père. Et je ne peux pas penser à ma relation avec mon propre père sans réfléchir à l’humanité ; c’est un cas d’étude qui représente le sujet plus large de l’Homme, du patriarcat et de l’âge adulte. »

Pour ce projet, un aspect essentiel de son approche est de plonger au cœur de vieilles archives familiales, d’y méditer et de les confronter physiquement avec ses sentiments actuels, car ils sont les seuls témoins d’une première tentative de tisser un lien avec son père, un lien qui n’a pas tenu. Seif Kousmate utilisera aussi des textures, matériaux et objets de son enfance pour les associer à ses sentiments et créer des parallèles entre leur évolution et l’évolution de sa relation avec son père.

Les textures et objets de son enfance ont toujours été symboles de bien plus que seulement d’eux-mêmes. Ils ont en effet toujours représenté des sentiments. Dans le cadre de ce projet, Seif Kousmate souhaite enfin transformer son « aversion » pour certains et sa tendresse pour d’autres en incorporant leur développement dans son œuvre. À travers cette approche sensorielle et le mélange des différents médias, il reconquière l’environnement et les souvenirs de son enfance, tout en renouvelant sa connexion avec son père et en créant une nouvelle vision de la masculinité et de la paternité.

Anastasia Samoylova – 1984, USA
TRANSFORMATIONS

© Anastasia Samoylova

« Le réchauffement climatique est la grande problématique de notre ère. Il nous force à innover et à s’adapter. Dans ce nouveau projet, Transformations, je vais documenter des récits d’adaptation climatique dans des lieux clés à travers le monde. Je vais me focaliser sur les paysages altérés, les nouvelles industries vertes, sur l’architecture résiliente face au climat, et sur les personnes qui mènent ces transformations innovatrices. »

Sur la base des précendents projets à long terme d’Anastasia Samoylova, Transformations abordera les défis et les victoires du mouvement pour le climat d’une façon à la fois poétique et pédagogique, tout en proposant un point de vue unique et enrichissant sur cet enjeu urgent. Au cours des 15 dernières années, son travail a porté sur la manière dont les lieux que nous habitons façonnent notre compréhension du monde et notre capacité à le faire évoluer. L’approche de l’artiste découle de la tradition documentaire.

Anastasia Samoylova s’abstient de faire des déclarations didactiques et s’appuie sur des listes de sujets minutieusement étudiés qu’elle souhaite représenter de manière plus ouverte. Transformations s’inspire du concept de « climatopies », sujet de recherche de la scientifique environnementale Alizé Carrère, qui les définit comme des « œuvres architecturales qui répondent à des critères sociaux, politiques et spatiaux pour des avenirs urbains justes, inclusifs et résilients ».

Face à des données accablantes sur le climat et des images affligeantes dans les médias, il est facile de succomber au sentiment d’impuissance. En mettant en valeur les progrès, même minimes, Anastasia Samoylova espère changer le discours de désespoir en un récit de résilience collaborative. Transformations mettra en avant des histoires d’espoir climatique et de progrès, afin qu’elles puissent devenir les catalyseurs d’un changement pour le meilleur.

Felipe Romero Beltrán – 1992, Colombie
A BODY THAT SPEAKS AS A BIRD

© Felipe Romero Beltrán

« Article XXIX. Les actes suivants sont vulgaires et incivils au cours d’une conversation : imiter d’autres personnes, imiter les cris d’animaux et autres bruits du même type, parler en baillant, parler à voix basse à une personne en présence d’une autre… ». – Le Manuel de Civilité et Bonnes Manières à destination des écoles des deux sexes, par Manuel Antonio Carreño.

De 1940 à 1980, plus de 70 % de la population rurale colombienne migre vers des centres urbains. La population s’accumule en périphérie de Cali, Bogotá ou Medellin, qui deviennent des zones ​à​​ ​forte densité de population. Les gens sont progressivement passés de la campagne à la ville en se résignant à laisser la vie qu’ils connaissaient derrière eux ; ils doivent adopter une nouvelle manière de se tenir. Différent​s​ ouvrages sont publiés pour faciliter cette transformation.

L’article XXIX, bien que de façon subtile, détaille cette conversion  : « N’imitez pas les cris d’animaux et autres bruits du même type », ​intime-t-il​. Ces conseils sont à la base de la gestion des êtres incivilisés en ville. Le chant des oiseaux et l’origine du mot photographie sont intimement liés. Le peintre naturaliste et inventeur Hercule Florence (1804-1879) a présenté le mot photographie alors qu’il développait une nouvelle méthode d’enregistrement au Brésil. Il avait l’intention de transcrire sur papier le chant des oiseaux : un système de notation qui permettrait, loin de la forêt, dans la ville, d’entendre et d’identifier la voix d’un être qu’on n’a jamais vu – l’oiseau. En ce sens, Hercule Florence développe deux méthodes essentielles : les techniques d’enregistrement de la lumière et celle de la voix désincarnée de l’oiseau. Bien que le lien entre les deux techniques soit à peine visible aujourd’hui, la photographie et l’enregistrement des voix d’un corps disparu, elles gardent une intimité profonde. Après tout, le corps demeure.

Imiter le son des oiseaux en ville est toujours incivil de nos jours. A Body That Speaks As a Bird est un projet qui trouve sa structure à travers le manuel de Manuel Antonio Carreño. La famille du photographe, originaire des hautes montagnes de Colombie, lorsqu’elle a entrepris le processus de migration et d’adaptation à la ville, a étudié le manuel. La multiplicité des voix s’entend-elle toujours à travers l’unité sourde de la ville ?

Hannah Darabi – 1981, Iran
WHY DON’T YOU DANCE?

© Hannah Darabi

Why Don’t You Dance? est un projet de recherche artistique inspiré par trois personnages de la scène de danse populaire en Iran. Il explore la danse comme élément culturel susceptible de changer de valeur selon le contexte social et politique dans lequel il s’inscrit.

Ces personnages sont, tout d’abord Mahvash, une des premières chanteuses et danseuses de cabaret des années 1950 en Iran. Elle a écrit une autobiographie fictionnelle s’intitulant Les secrets de l’accomplissement sexuel. Puis Jamileh, danseuse de cabaret, doit sa réputation à la pratique de deux sortes de danses ; premièrement la danse du ventre, et deuxièmement la « danse Jaheli », particulière au contexte social iranien, sur lequel Hannah Darabi va se concentrer. Et enfin Mohammad Khordadjan, célèbre danseur et chorégraphe de la scène pop iranienne à Los Angeles. C’est en quittant l’Iran après la Révolution de 1979 qu’il pratique la danse comme profession principale aux États-Unis.

Why Don’t You Dance? est composé de séries de photographies construites en relation avec ces personnages de l’histoire de la danse populaire, ainsi que des archives liées à cette histoire. L’autobiographie de Mahvash constitue la base de ce projet. C’est un élément culturel dans lequel on peut détecter le moment du passage de la société iranienne de sa position traditionnelle autour du genre à un discours moderniste hétéro-normatif adapté à notre époque.

Initialement concentrée sur l’usage de la danse dans les mouvements protestataires actuels en Iran, Hannah Darabi va en parallèle travailler avec des danseuses et chorégraphes iraniennes basées à Genève et Paris afin d’apporter une analyse plus profonde sur la capacité émancipatrice de la danse populaire. Cette partie est essentielle afin de tisser un lien entre la pratique actuelle de danse et l’histoire de son médium. Pour cela, l’artiste aimerait organiser des ateliers de danse où l’on peut inviter les différentes générations d’immigrés d’origine iranienne à s’exprimer à travers la danse. Ces ateliers vont être documentés par l’image, le son et le texte. Le décor jouera également un rôle important dans l’espace des ateliers. Pour cela, elle s’inspire des soirées karaoké du Cabaret Tehran à Los Angeles. Pendant ces soirées, les Iraniens de la diaspora performent la musique et la danse du pays d’origine en face d’images projetées exprimant leur idéaux politiques à travers des sentiments nostalgiques envers le « passé glorieux ».

Camille Gharbi – 1984, France
INTIMES CONVICTIONS

Devenir des hommes – Becoming men / 2022-2023 / ©camillegharbi / Nominee PRIX PHOTOELYSEE 2025

Intimes convictions est une réflexion sur la construction des rapports de pouvoir à l’œuvre dans nos sociétés, au prisme des violences sexuelles. Il interroge le sens que prennent les violences lorsqu’elles se manifestent dans nos interactions les plus privées. À travers le difficile sujet de la soumission chimique, qui consiste à administrer à l’insu d’une personne une substance psychotrope à des fins criminelles, ce travail photographique, pensé comme une enquête mêlant photographie documentaire, conceptuelle, archives, et vidéos, cherche à mettre en lumière les structures invisibles qui déterminent nos sociétés.

Partout, les violences sexuelles s’illustrent par le peu de condamnations auxquelles elles donnent lieu, et par la surprise récurrente qu’elles provoquent. Ces violences ont la particularité d’être principalement masculines et difficilement démontrables. Cela s’explique de différentes manières. Il y a la difficulté à prouver l’événement, qui provient de la nature même des faits et de l’absence fréquente de pièces à convictions. Il s’agit de démontrer ce qui ne se voit plus, ce qui n’a pas été vu.

Dans certains cas, il s’agit de démontrer ce dont on ne se souvient même plus, la personne concernée ayant été privée de sa conscience. Il y a aussi la tolérance dont la plupart des sociétés font preuve à l’encontre de ce type d’affaires, qui s’explique par la culture et tous les récits fictionnels (cinématographiques, littéraires, publicitaires, etc.) qui structurent nos imaginaires. Les faits réels nous échappent; restent les faits vraisemblables, et les images que l’on se fait.

Prenant pour point de départ un fait divers incarnant un véritable fait de société, ce travail cherche à mettre en lumière la terrible banalité de la culture du viol. Il s’agit d’une réflexion visuelle sur le regard toujours subjectif que l’on porte sur le monde. Celui-là même qui forge nos intimes convictions. Et sur les possibilités de son évolution.

Initié en 2014 par Photo Elysée, musée cantonal pour la photographie de Lausanne, en partenariat avec Parmigiani Fleurier, le prix Elysée offre une contribution financière substantielle, un accompagnement curatorial et une importante visibilité à des artistes en milieu de carrière.

https://prixelysee.ch/


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La Rédaction
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