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Il y a cinq ans, j’avais rencontré Thierry Secretan, Président du syndicat PAJ (Photographes, Auteurs, Journalistes), pour son vif engagement en faveur de la défense des photographes indépendants, une mission viscérale qui ferait presque oublier son métier premier de photographe. Aujourd’hui, celui qui lutte pour un avenir meilleur du secteur nous dévoile sa trilogie intitulée « L’empreinte de la Baleine« . Il a mené ce travail au long cours lors de voyages en solitaire sur son voilier le menant en Atlantique nord et sud, des Açores à la Terre de Feu, jusqu’au Cap Horn, et depuis 2020 dans le delta du Rhône, en Camargue. Une série exposée au festival photo du Gulvinec et publiée depuis peu dans un ouvrage !

Le photographe Thierry Secretan © Marc Schwartz

À l’occasion de la 14ème édition du festival photo du Gulvinec, vous exposez votre série L’empreinte de la Baleine, une trilogie au long cours débutée en 2005 et achevée l’an passé. Pouvez-vous revenir sur ce projet et nous présenter ce travail ? 

J’ai passé 30 ans à documenter le continent africain, que ce soit pour couvrir des coups d’État ou réaliser des sujets au long cours, comme les rites funéraires au Ghana qui sont particulièrement étonnants puisqu’ils transforment les cercueils en objet de glorification, en mémoire du défunt et de ses activités terrestres. J’ai beaucoup travaillé sur ce sujet, qui a d’ailleurs fait l’objet de mon premier livre « Il fait sombre va-t’en ! » publié chez Hazan. Ainsi, après trois décennies à documenter l’Afrique, j’ai eu besoin de créer une rupture. Au début des années 2000, j’ai acheté un bateau, je naviguais depuis longtemps en Bretagne et j’ai commencé par les Açores. Il y a eu cette rencontre étonnante avec un cachalot… Je n’avais pas vraiment étudié l’histoire des Açores, j’ignorais donc que c’était un lieu de reproduction et qu’il était peuplé d’une faune aquatique extraordinaire. Lorsque l’on navigue en solitaire on est attentif au moins bruit, dès qu’on entend quelque chose, on doit l’identifier rapidement et à un moment j’ai entendu comme un souffle.
Je me suis positionné à l’avant du bateau et j’ai vu ce cachalot. En surface, ce n’est pas très impressionnant, on voit un petit aileron en mouvement sans même imaginer la taille de ce qui se cache en dessous. Mais au moment où il sonde, il s’arcboute et là, ça n’en finit plus jusqu’au dernier moment on ne voit plus que la caudale et tout disparaît. Ce qui est très étonnant, c’est que la dépression laisse une cercle à la surface. Parce qu’un cachalot c’est quand même entre 40 et 50 tonnes. Cette trace en surface, je l’ai appelée l’empreinte du cachalot. Cette série a été présentée au mois de la photo en 2008. Et c’est plus tard, que je l’ai appelée l’empreinte de la baleine notamment lorsque j’ai été en terre de feu…

Empreinte d’un cachalot venant de sonder © Thierry Secretan

J’ai choisi de ne travailler qu’au moyen format au Rolleiflex, j’avais également un Leica M6. Je voulais un appareil robuste, sans électronique, sans piles… Et j’ai presque passé cinq années à me balader dans les Açores. Il y a neuf îles, c’est très grand, c’est un plan d’eau génial. Et c’est par la suite que j’ai été jusqu’en terre de feu. J’avais un fantasme, c’était de photographier le Cap Horn au ras des Moustaches. Ce que j’ai réussi à faire en me cachant pendant cinq jours dans les îles Wollaston, qui sont les îles de l’extrême sud du Chili, j’ai attendu la fenêtre météo qui me permettrait de m’approcher au plus près. Les photos que l’on voit du Cap Horn, ce sont souvent de très grosses vagues avec un petit bout de rocher. Pendant ces 5 jours j’étais dans une sorte de chasse photographique. Le mythe du Cap Horn est dépassé aujourd’hui, nous avons des outils météos très précis, donc il n’y a plus beaucoup de mérite à passer le Cap Horn. Il y a une satisfaction à franchir cet endroit mythique, mais dans le fond, ce n’est plus un exploit. Et j’ai réussi à photographier le Cap Horn au grand angle et au panoramique, j’étais très proche. Ce n’est d’ailleurs possible de le faire que par temps plat, sinon c’est trop dangereux puisque c’est l’endroit où se rencontrent les deux océans avec des courants très violents.

Le Cap Horn par temps calme © Thierry Secretan

J’avais un vrai besoin de solitude. Avec cette série, j’avais envie de me confronter à des paysages dépouillés, presque « intouchés ». Je n’avais jamais fait de paysage avant, j’ai beaucoup photographié les humains et avec cette nouvelle recherche, je me suis approché de quelque chose de l’ordre du sensoriel.

Cette trilogie se termine en Camargue, volet qui vient d’être publié dans un ouvrage qui vient de sortir. Comment est né ce projet d’édition ?

J’avais un petit peu étanché ma soif de navigation solitaire et je suis marié à une femme que j’adore depuis maintenant 40 ans, alors nous avons acheté une maison en Camargue. Ayant un peu de famille à Aigues-Mortes, j’y ai découvert leurs salines, où il y a des camelles de sel, qui sont la récolte du sel qui s’accumule en tas pouvant aller jusqu’à 20 mètres de haut !
C’est un lieu très
impressionnant. Et le hasard veut que ces salins du midi, qui couvrent tout de même 13 000 hectares, appartiennent en propre à Hubert François, petit neveu de Jean-François Bizot, que j’ai bien connu, puisque j’ai fais la cover story du premier numéro  d’Actuel en 1979. Il m’a donné carte blanche pour que je photographie les salins dans le cadre du 90ème anniversaire du sel La Baleine. Le livre a été produit par Hubert François,  imprimé par Escourbiac à 1 500 exemplaires, on l’a lancé la semaine dernière. Il sera disponible en librairie, d‘abord dans le sud, à Arles (Actes Sud), à Montpellier, Nîmes, Aigues-Mortes… Et puis après, sur Amazon et ensuite dans quelques librairies spécialisées dans les livres photos à Paris. 

Une ouvrière emboutit des boîtes de conserves pour une pêcherie de thon aux Açores, à Vila Franca do Campo sur l’île de Sao Miguel © Thierry Secretan

Ce travail a duré près de 18 ans, comment sait-on qu’une série qui dure si longtemps est terminée ? Et d’ailleurs, l’est-elle ? 

(Rires) Non, elle n’est pas vraiment terminée parce que je vais commencer à faire une série sur tous les gens qui travaillent dans les salins. J’ai un peu de matière déjà, mais j’aimerais faire des portraits. Mais c’est assez difficile, car tu n’as que très peu de temps pour les photographier, il est difficile de bloquer les énormes camions qui déchargent, tu as juste le temps de faire une photo. Donc là, je vais passer un peu de temps dessus. Cette trilogie n’est pas encore totalement achevée. Je n’ai pas prévu d’aller photographier tous les lieux où il y a des baleines, car à un moment il faut conclure, ce que je pense faire d’ici un an.

Il y a 5 ans je faisais votre entretien sur vos actions au sein de PAJ. Comment concilie t-on son métier de photographe et ses actions militantes ?

C’est douloureux, parce ce qu’entre mon rôle à PAJ ou même à IMATAG (ndlr : Thierry Secretan est responsable du développement et des alliances stratégiques de la société IMATAG qui offre des solutions de tatouage numérique), j’ai le vertige. Parce que je me rends compte à quoi se heurtent  de plein fouet les photographes et la manière dont fonctionnent les plateformes, les fameux GAFAM, et c’est vertigineux. Mais aussi avec ce qui se passe avec l’intelligence artificielle. Je constate qu’on est devant le plus grand hold-up qui soit de la propriété intellectuelle, avec des acteurs qui n’ont qu’une volonté : abolir le droit d’auteur. Il faut comprendre que nos données ont de la valeur, c’est notre champ de pétrole. Le moindre centime qui ne va pas dans la poche d’un européen va dans celle de la Californie.

Après avoir mis un peu mon métier de photographe de côté au profit de PAJ et IMATAG, j’ai décidé de reprendre mon travail de photographe, avec ce travail sur les salines, j’ai repris mes archives et c’est pour cela que je suis très heureux d’être exposé au Festival photo du Gulvinec et d’avoir ce livre. C’est satisfaisant parce que je me suis pris cette humiliation de ne pas être sélectionné pour la grande commande photojournalisme. Humiliation parce que dans ce genre d’appels à candidatures, on espère toujours, sans savoir quels sont les autres projets.
Cette reprise est difficile je l’avoue mais je ne peux pas continuer à faire le Saint-Bernard, bénévolement pour Pierre, Paul, Jacques, qui souvent sont très ingrats, mais c’est normal parce que la condition sine qua non pour être photographe c’est d’avoir un ego bien perché et être un individualiste forcené. Tu aides des gens qui ne te disent même pas merci. Donc, voilà on peut dire que je fais mon comeback !

INFORMATIONS PRATIQUES
• Festival photo du Gulvinec
L’Homme et la Mer
14ème édition
Du 1er juin au 30 septembre 2024
https://www.festivalphotoduguilvinec.bzh/
L’empreinte de la Baleine
Édité par Groupe Salins
Imprimé en France par Escourbiac l’imprimeur

A LIRE
Rencontre avec Thierry Secretan. « A luta continua ! », pour la défense des droits des photographes

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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