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Du 28 juin au 17 septembre 2017 au Pavillon Populaire Espace d’Art Photographique de Montpellier sous le commissariat et la Direction Artistique de Gilles MORA.

180 tirages photographiques vintage, issus du fond photographique de la Duke University de Durham, USA, sont exposés, chronologiquement, selon une scénographie didactique, portée par Véronique Senez et Gilles Mora. Un code couleur, attribué à chaque période, permet de bien se repérer dans l’exposition.

« Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne. » Boris Pasternak

Les chapitres classifiants retenus par Gilles Mora (Dans la rue, Voyager – de l’Amérique traversée à l’Europe, San Francisco, Inde, Kentucky, Gay Parades, Compositeurs de musique) établissent le parcours photographique d’une vie. La chronologie rattache l’oeuvre aux mutations sociales et politiques de l’Amérique de la fin des années 50 au milieu des années 80. William Gedney n’est pas seulement ici un photographe qui « documente » ces périodes, il les vit en artiste, c’est à dire plus largement formellement. Sans subjectivité excessive, sans pathos, son travail photographique rend compte d’une sensibilité dans toute son implication, en retour, une continuité d’intentions et de regard s’établit avec le travail de Robert Franck sur les « américains ».

Curieusement c’est par la musique qu’est introduite l’exposition rétrospective de William Gedney , peu connu jusqu’alors,  par le titre de Roy Orbison « only the Lonely » « seulement la Solitude », pourrait on traduire, et les solitaires, pourrait on ajouter, titre choisi en raison de son champ sémantique et de ses résonances poétiques et magnétiques avec l’oeuvre.

« Son œuvre est magistrale par sa qualité, sa technique, sa sensibilité, sa sensualité même, proche de certains de ses contemporains, son amie Diane Arbus ou Robert Franck, mais porteuse d’une vision unique »,   dit Gilles MORA. Propositions sincères de lectures et de dé-lectures.

La prédominance du rejet et de l’échec artistique et professionnel de William Gedney , et son oubli, ou le silence et la disparition de l’oeuvre et de l homme aux yeux du public américain, a rendu cette rétrospective importante et nécessaire. Une forme de réparation a lieu en retour sur la photographie américaine de cette période et c’est aussi l’affirmation d’un regard plus libre et plus critique, venant de l’autre coté de l’atlantique, qui rétablit une mémoire et complète une histoire. En réaffirmant l’importance de William Gedney  comme un photographe américain important de la période 55/85, Gilles Mora fait oeuvre.

Pendant toutes ces années ( de 56 à 84) William Gedney travaillera en solitaire. Peu d’expositions et peu de reconnaissance, une volonté constante de produire une oeuvre photographique, littéraire, juste, une photographie enracinée dans la réalité mais sensible aux êtres qui la traversent, chaotiquement le plus souvent. William Gedney  s’inscrit dans une histoire augmentée de la photographie américaine dont Gilles Mora est un historien passionné. A la suite de Walker Evans (actuellement au Centre Pompidou), Edgar Weston, Aaron Siskind. L’exposition consacre ce retour.

Les premiers pas

William Gedney commence à photographier New York et Brooklyn, alors qu’il est étudiant dans la prestigieuse  Pratt Institut. Découvrant sa « vocation », il préférera couper court au travail de graphiste, et démissionnera de Condenast pour vivre sans concession sa photographie. Sa première série « the Farm » témoigne d’une harmonie perdue: en 59 la ferme de ses grands parents à Norton Hill est encore un idéal , apparait un paradis perdu fait d’objets, d’instruments de travail, de décors issus d’un temps circulaire, rythmé par le travail à la ferme et les gestes « ancestraux », loin des rythmes de la vie en ville, régie par la solitude, la violence, l’anonymat.

Ses images de Brooklyn sont très formelles, le Brooklyn Bridge parait de nuit comme un bâtiment au charme de cathédrale moderne. William Gedney  s’attache aux gens du commun, aux petites gens, montre leur langage corporel, s’arrête sur les passerelles du métro et la rue, photographie la rue depuis sa fenêtre, sorte de cadre permanent, de poste d’observation, de vues plongeantes sur la ville et le quartier. Cette intention n’est pas sans rappeler « Fenêtre sur cour » d’Hitchcock. La puissance dramatique de la rue devient incitation photographique, matière fictionnelle et théâtrale, filmique.

Parallèlement à ces prises d’images, il rédige de petits carnets où il note certaines phrases, conversations entendues, « il enregistre en mots les choses qu’il a photographiées » dit le catalogue, mais plus que cela il se livre à des réflexions sur sa pratique photographique, revient sur les éléments constructifs de celle ci, pense sa photographie.

« Je ne me considère pas comme un photographe de « problèmes sociaux », ce qui m’intéresse avant tout est de faire de bonnes photographies- mélanges sans recordage de forme, de valeurs, de contenu. Je préfère les actions ordinaires, les gestes intimes, les images dont la forme est une réponse instinctive à la matière. »

Une note manuscrite de 1968 dans « Miscellaneous Writtings »  donne assez bien le sens de ce qu’il cherche et de sa réflexion générale. « The problem of photographing the male body (or for that matter the female body) the modeling is extremely subtle. The lighting must be carefully placed, not wanting to photograph the body as abstract form but as the embodiment of the physical: grace of movement, sexual attraction, desire, youth, intensity, the privacy of ones own body. The outward: shell case of the human spirit- the projection of the mind into flesh. »

© Pascal Therme

Au Kentucky,  en 1964 il partage la vie de la famille Cornett aux douze enfants. Les mines de charbon ont fermé, les hommes sont au chômage, le temps s’est creusé comme une houle, laissant les Cornett assez désœuvrés, temps vide, langueurs monotones, corps assoupis. Au bout de la ferme perdue en pleine campagne, seules les carcasses des vieilles voitures  rappellent la vitesse, l’énergie, le mouvement, passés, souvenirs d’une Amérique mobile désormais inactive, sous le soleil. Cette perception du « climat « dans l’image fait l’ inscription d’un temps immobile, sous l’étrave des épaves il ne se passe rien, hormis les gestes et l’abandon.  Le regard  de William Gedney alors glisse et s’éprend, sensualité des corps, lumières complices, objets aux charmes incertains, vague à l’âme, temps fluide, incertitudes relatives, distances abolies.

« Il me semble qu’on a d’abord créé des images pour conjurer l’inconnu (et pas seulement l’absence). Pour matérialiser visuellement les forces mystérieuses qui ont la main mise sur nos vies, afin de tenter d’en prendre le contrôle et, en cas d’impossibilité, de leur rendre hommage. » William Gedney 1972

Il y’a cette magnitude dans toute l’oeuvre de William Gedney  souscrite aux racines d’un secret, son homosexualité cachée, et un mystère, celui de l’interrogation permanente du monde, des apports dialectiques et « délicieusement «  actifs sur le plan de la résonance romantique d’un être dont le besoin de vérité et de reconnaissance sont intriqués (comme deux électrons dans une expérience quantique). William Gedney  cherche à travers son objectif, la trace éphémère et permanente d’une réponse à l’amour refusé, détournements, une relation positive à l’autre. Beaucoup de ses images inscrivent un geste, des corps, une forme de suspension temporelle, un arrêt; une cigarette circule entre deux mains, deux corps issus de cette Amérique des années 70, corps à l’abandon, temporalité vide…. Ce qui est rendu sensible par la photographie devient l’essence d’une écriture, simple, mais axée vers le déploiement d’ un climat qui se saisit, qui envahit un espace, l’air est empreint du théâtre de la vie etWilliam Gedney enregistre, cadre, retient, évoque, poétise l’instant quasi instinctivement.

Il vit avec ceux qu’il photographie, « en immersion », précurseur en cela de toute une future école du reportage.

San Francisco

© Pascal Therme

En 1966, au volant de sa chevrolet il rejoint San Francisco avec ses Leica et son Nikon, attiré par la contre culture hippie et la Beat génération, son anarchisme, la vie en communauté, le rejet du matérialisme et de la société de consommation. La Beat Generation explose à Woodstock en 1969 pour devenir planétaire. William Gedney  photographie à SF ces hippies avec distance, toute contestation devenant le chant de la Terre,  issue des poètes de la route des hobos ‘songs,  des années de la Grande Dépression, et dont les héros sont depuis les Pop Stars au plein midi du Flower Power. William Gedney  s’en éloigne très rapidement, trop, pourrait on écrire, tant il semble qu’il soit lui aussi cet insoumis retors, désireux d’étreindre le plus longtemps possible cette liberté qui est au fondement de son témoignage. Car tout semble l’accorder à cette révolution politique et artistique, tant il partage à corps perdu à travers un silence avéré le constat du naufrage de la société américaine, hors du bruit général. Chez William Gedney, le secret s’il est silence, n’en n’est pas moins une voix vibrante s’inscrivant parfaitement dans un regard où la présence et le champ social sont « parlants » profondément dans l’attitude des personnages. Une fureur tue, devenue silence introspectif.

L’époque est contestataire, révolutionnaire, la question du quotidien et de l’amour, de la jouissance, les luttes des homosexuel(le)s , de l’anti-culture, sont devenues incontournables… et auraient pu être l’occasion de dépasser cette condition qui lui est faite. William Gedney ne semble pas s’en soucier même s’il en souffre. Margret Sartor écrit dans le catalogue de l’exposition : « Rentré à Brooklyn, William Gedney  était  alors occupé à produire son propre témoignage direct sur la contre culture hippie. Il triait et organisait ses photos… puis Gedney, alors au prise avec le projet du livre qui devait naître de ces photographies et qui ne sera pas publié, témoigne en écrivant « Je tente une forme littéraire en termes visuels. Je raconte une histoire avec personnages qui réapparaissent et des scènes qui se répètent… Le milieu de la drogue, la fuite dans le sexe, les expériences psychédéliques, le désespoir… Mais peut être la structure dramatique du livre est elle ainsi plus proche de la vie,… » on le comprend ici William Gedney  s’éloigne de son époque. ( Ce qui est très curieux c’est que Bernard Plossu arpente les rues de Haight-Ashbury et s’enflamme pour la révolution en marche. Se sont ils croisés?)

Un dialogue et une quête de Vérité ont pris possession de son expression artistique, William Gedney interroge non seulement les situations du quotidien et la sensualité de la vie, des architectures, de la photographie mais pose en même temps la question de l’Autre.

 La chanson de Roy Orbison prend tout son sens: 1961 Only The Lonely (Seulement la Solitude) There goes my baby Là disparaît mon bébé There goes my heart Là disparaît mon coeur They are gone forever Ils sont partis ensemble So far apart Très loin But only the lonely Seulement la solitude Know why Sait pourquoi I cry Je pleure Only the lonely Seulement la solitude.

C’est en visite chez Lee et Maria Friedlander, exécuteurs testamentaires de William Gedney que Gilles Mora découvrira l’oeuvre de William Gedney, et qu’il concevra le projet d’une première rétrospective mondiale . Projet réalisé assez magnifiquement grâce à la ville de Montpellier et de Sonia Kerangueven, déléguée à la Culture, accords majorés de Lisa Mc Carthy Alex Harris et Margaret Sartor, par leurs implications et connaissances de l’oeuvre du photographe auprès de la Duke University de Durham, USA, où un fond William Gedney rassemble plus de cinq mille tirages et maquettes de livres, écrits, documents, formant un corpus exceptionnel, chose extrêmement novatrice, disponibles librement sur internet.

INFOS PRATIQUES : 
William Gedney. Only The Lonely 1955-1984
Du 28 juin au 17 septembre 2017
Le Pavillon Populaire
12, Allée de Jerusalem (Esplanade Charles de Gaulle)
34000 Montpellier
Visites libres
Du mardi au dimanche de 11h à 13h et de 14 à 19h

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