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Hommage à Dominique Darbois, Correspondante des Enfants du monde Combattante de la liberté

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Cela fait 4 ans, jour pour jour, que Dominique Darbois nous a quitté, à l’âge de 89 ans. François Denoyelle a écrit ce texte publié dans la revue Faites entrer l’infini (n° 65 – juin 2018), nous le partageons avec vous aujourd’hui, à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition.

Toujours elle vous accueillait regard pétillant, voix ferme, crinière blanche altière, cigarette aux lèvres, frêle sur son grand canapé noir, impératrice du jour à n’en pas douter. Restait intacte, les années passées, une énergie, force de vie en alerte pour des combats jamais terminés. L’arène s’était déployée dans la stupeur de la défaite de 1940. Dominique Schwab1, l’adolescente des beaux quartiers parisiens, des milieux littéraires et artistiques, entre dans la résistance avec sa mère, Madeleine2, en juin 1941. A seize ans, trop jeune, pour éveiller l’attention, Danièle Darbois, chargée de mission au réseau Cincinnatus, transporte des valises radio entre Paris et Lyon, conduit d’une planque l’autre des familles passant la ligne de démarcation. Arrêtée, internée à Tours, Danièle affronte la police française le 18 août 1941. Libérée faute de preuve, les activités reprennent. La mère incarcérée parvient, elle aussi, à sortir de prison. La famille échappe à la rafle du «Vel d’hiv». Un mois plus tard la Gestapo arrête les trois juifs. Camp de La Lande de Monts puis Drancy, matricule 1843. Danièle se déclare infirmière. La famille intègre l’administration du camp. Dans l’épouvante des transports incessants vers l’Est, Dominique se rend indispensable. La faim, le viol, les punaises, les espoirs déçus, rien ne manque. Deux années dans les soutes de l’abomination. La famille échappe à la déportation, Danièle participe à la libération du camp, le 18 août 1944, rejoint ses camarades FTP, mitraillette Sten à la main, participe à la libération de Paris. Pas encore majeure, hantée par la mort, la peur, comment utiliser ce «rab de vie»?

Changement constant de nom, de prénom. Nicole Darbois déclare avoir 25 ans. Intégration dans l’armée régulière. Sous-lieutenant, elle assiste un opérateur radio au cœur des combats. Opérations menées en Alsace-Lorraine en octobre. Ordre de mission du haut- commissaire pour l’Indochine : Saigon, Hanoï, Calcutta, le Yunnan. Elle convoie des orphelins, des blessés, des déplacés. Dans la confusion, elle improvise, impose, sauve ce qui est à portée de son humble pouvoir. 18 novembre 1946, elle est démobilisée. Médaille de la résistance, croix de guerre, Dominique Darbois a vécu plusieurs vies, n’a qu’une vingtaine d’années, pas de diplômes, pas de métier, pas de fiancé.

Initiation à la photographie avec Pierre Jahan3 (1947-1948). Et quelle initiation ! Rigueur, travail et poésie. Dernière photographie d’André Gide4, premiers reportages, une carrière de reporter s’esquisse. Rencontre décisive avec Francis Mazière5. Ils montent une expédition en Amazonie, avec le cameraman Wladimir Ivanov, relient la Guyane française au Nord du Brésil, passent par les terres inexplorées du Tumuc Humac. Le bagne et ses vestiges croisent leur chemin sur la route de Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni. Iles du Salut, Kourou, Iracoubo, Hattes ; des sites rendus à la végétation, à l’enchevêtrement du temps, de l’oubli pour effacer l’infâmie du lourd anneau pour entraver la cheville, de la guillotine glaçante dans sa modernité de métal toujours neuf, du baquet pour récupérer la tête. Derniers bagnards libérés, marqués au fer rouge de l’incarcération, des travaux forcés, des coups, blessures et usures de la vie. Corps tatoués de visages féminins pour nuits solitaires. Les photographies de colère, d’empathie et de respect restent dans ses archives, seront publiées tardivement6. Darbois rapporte de l’expédition toute une moisson de photographies des peuples amérindiens. Quatre livres s’en suivent : Parana le petit Indien (1952), Les Indiens d’Amazonie (1954), Mission Tumuc-Humac (1954), Yanamalé village of the Amazon et un film7. Publications dans la presse française et étrangère signent sa reconnaissance. Le premier ouvrage est traduit en 8 langues8.

Le succès l’arrache à l’enfer de son adolescence. Les idées fusent. Les portes s’ouvrent. Parana le petit Indien s’avère le premier ouvrage d’une longue série. L’enfance du monde n’est plus son arène mais son terrain de rencontres. Darbois travaille dans les villes, villages, ports, rizières, sur les fleuves, dans le froid de la Laponie, dans la moiteur des moussons tropicales. Collaboration, avec les éditions Fernand Nathan. En vingt publications9, un tour de la planète, non comme ethnologue, mais comme photographe. Rencontres d’un regard, d’un geste, visions de pays où les enfants ne sont pas tous égaux. A trois ans, on trie les feuilles de thé, à cinq on les récolte. Univers assez distant d’une approche universelle et atteuse de la condition humaine10. De la prise de vue au tirage des photographies, Darbois opère sans relâche, arpente plus de cinquante pays pour des agences, des éditeurs, de la presse.

L’enfance oui, mais pas seulement. Sentinelle aux avants postes des transformations du monde, des luttes de libération, Darbois choisit ses opportunités. En Chine pour les débuts du communisme. Elle arpente le pays de fond en comble, photographie les villes en construction, les camps de travail, explore l’industrialisation à marche forcée, l’agriculture encore archaïque, s’installe à la table de Mao Zedong. Retour en France. Rencontre avec Francis Jeanson. Et de nouveau la résistance, les valises à porter pour le F.L.N., la clandestinité, la justice aux trousses, la condamnation à mort, l’exil, la poursuite des combats sous d’autres formes, appareil photo en main. En 1960, « le maintien de l’ordre» en Algérie ébranle une partie de l’armée ; paraît en Italie Les Algériens en guerre11, reportage de Darbois sur le maquis et les camps d’entraînement du F.L.N. en Tunisie. Un brûlot interdit en France. Les Algériens s’en souviendront, l’inviteront à photographier le pays.

A Cuba, avec Fidel et Raoul Castro, en Algérie où le pétrole coule à ot, à l’école d’art oral de Kyoto, dans les chantiers clandestins de chercheurs d’or en Guinée, dans les musées, sur les terrains de fouilles, dans les grottes ornées de fresques, Darbois capte le monde en marche, s’attache aux civilisations anciennes, à l’art populaire. Musée national de Kaboul, ses clichés sont la seule trace restante des chefs d’œuvres détruits par les disparitions, pillages, bombardements.12 Darbois engrange des travaux de commande, des photographies plus personnelles prises au Rollei. « Avec lui, on regarde, on ne vise pas ». Le temps serait venu de ranger ses appareils, gérer ses archives. D’autres combats, d’autres photographies l’appellent. Engagement au côté des femmes en France, en Afrique. Femmes de l’époque coloniale, de l’indépendance, des espoirs déçus. Danses à la cour royale d’Abomey au Bénin, vente de tissu pour pagne au marché de Lomé ou de Dakar, tissage, cuisine, travail de la terre, les femmes sont partout à la tâche. Sublimes, fières, parées de bijoux, de kaolin, cheveux érigés en sculpture. Coutumes, traditions mutilent les plus jeunes. La scari cation, le percement des lèvres se déploie sur les corps, les visages. De village en village, Darbois multiplie portraits, scènes de la vie courante, instants d’intimité. Afrique, terre de femmes13 paraît en 2004.

Riveraine de la liberté, photographe des sans grade, femme courage, Terre d’enfants14 est son ultime salut à la vie.

1 Dominique Schawb est la fille de Philippe Stern, futur directeur du musée Guillemet. Sa mère est mariée à Nathan, Marcel Schwab qui a reconnu Dominique. Outre son prénom Dominique, elle se fera appeler Danièle et Nicole.

2 Madeleine Schwab, romancière connue sous le nom de Madeleine Sabine internée à la prison des Tourelles, le 28 mars 1942, est relâchée le 19 juin et arrêtée avec sa fille et son mari, le 17 août 1942 par la gestapo.

3 Pierre Jahan, photographe, Amboise 1909, Paris 2003. Photographie la réquisition des statues parisiennes par les Allemands afin de les fondre et publie La Mort et les statues, texte de Jean Cocteau, Paris, Editions du Compas, 1946.

4 Reportage sur un entretien entre Jean Amrouche et André Gide, à Juan-les-Pins en 1950. Les photographies sont publiées dans Gide vivant, Paroles de Jean Cocteau, pages de Journal de Julien Green, Paris, Amiot Dumont, 1952.

5 C’est par l’intermédiaire du peintre Jacques Hérold et de sa femme Vera que Dominique Darbois rencontre l’explorateur Francis Mazière, en 1950.

6 Dominique Darbois, Regards sur le bagne, Maison du patrimoine et de l’image, La Seyne-sur-Mer, 2010.

7 Tumuc-Humac (conservé par le CNC). Film en noir et blanc de vingt minutes, produit par la Compagnie Française de Films. Vladimir Ivanof est à la réalisation, Dominique Darbois assure la direction photographique. La musique est signée Maurice Martenot, la supervision et les commentaires sont de Jean Masson.

8 En 1952, elle est lauréate du prix Exploration décerné par le président de la République. L’expédition rapporte une documentation photographique « sur l’ensemble de la Guyane devant servir à la Documentation Française de la Présidence du Conseil et au Secrétariat Général au Tourisme ».

9 La collection « Enfants du monde », (1952-1978), photographies et textes de Dominique Darbois, est initiée par Claude Nathan.1Parana, Le petit Indien, 2 Agossou, Le petit Africain, 3 Rikka, la Petite Balinaise, 4 Kai Ming, Le Petit pécheur chinois, 5 Gopal, enfant de l’Inde, 6 Achouna, Le petit Esquimau, 7 Tacho, Le petit Mexicain, 8 Hassan, L’Enfant du désert, 9 Faouzi, Le petit égyptien, 10 Noriko, La petite Japonaise, 11 Aslak, Le petit Lapon, 12 Knut Le petit pécheur norvégien, 13 Djafar Le petit Iranien, 14 Natacha, La petite Russe, 15 Manolo, Le petit Espagnol, 16 Maida, la petite Cubaine, 17 Giono, enfant de Venise, 18 Gary, Le petit cow boy, 19 Manuela, La petite Brésilienne, 20 Yanis, Le petit Grec.

10 La vision de Dominique Darbois est bien différente de celle proposée par la célèbre exposition « The Family of man » initiée par Edward Steichen au MoMa en 1955, au musée d’art moderne de la ville de Paris en 1956 et sévèrement critiquée par Roland Barthes dans Mythologie.

11 Les Algériens en guerre, texte de Philippe Vigneau, photographies de Dominique Darbois, Milan, Feltrinelli, 1961. 

12 Kaboul, le passé con squé. Trésors du musée de Kaboul, 1931-1965 texte de Francine Tissot, Photographies de Dominique Darbois, Paris, Findally-Paris musées, 2002.

13 Afrique, terre de femmes, texte de Pierre Amrouche, photographies de Dominique Darbois, Neuchâtel- Paris, Ides & Calendes, 2004.

14 Terre d’enfants, texte de Pierre Amrouche, photographies de Dominique Darbois, Paris, Xavier Barral, Paris, 2004.