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Pour sa première carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe membre co-fondateur de Tendance Floue, Patrick Tourneboeuf revient sur l’édition Photo Poche qui leur a été consacrée en 2011 à l’occasion des 20 ans du collectif. Retour sur cette incroyable aventure humaine…

En 2011, Tendance Floue fêtait ses 20 ans.
À cette occasion nous avons eu l’honneur d’entrer dans la collection des PhotoPoche sous le bon œil de illustre et immortel Robert Delpire, accompagné des textes de Christian Caujolle, de Cécile Cazenave et Mat Jacob.
Notre collectif est une véritable aventure humaine qui persiste et qui s’inscrit dans le temps. Nous nous approchons à grand pas de notre vingt-neuvième année d’échanges, d’amitiés, de débats. Ce n’est pas rien.
Depuis la sortie de ce petit ouvrage, un certain nombre de projets se sont réalisés, de la Corée ‘Koréa On/Off » au dernier opus « Azimuth » où nous avons invité une quinzaine de photographe à marcher avec nous par relais en France.
De nouveaux regards nous ont rejoints, ainsi Yohanne Lamoulère, Alain Willaume, Grégoire Eloi, Ljubisa Danilovic et Antoine Bruy font maintenant partie de la famille.
Le texte écrit par Christian Caujolle en introduction reste furieusement d’actualité.

Tendance Floue, douze pour un !

Il y a tout d’abord un nom. Qui sonne comme un manifeste à la fois radical et potache et affirme ne pas se prendre au sérieux autant qu’il annonce les hostilités. Un nom en deux temps qui se détruisent autant qu’ils s’associent et se complètent puisque tendance fait semblant d’inscrire le projet dans un accompagnement des modes qui aujourd’hui se succèdent aussi vite qu’elles s’évanouissent dans la consommation de tout et une inclinaison au flou qui se gausse de la «  belle » et « bonne » image prônée par des puristes d’une photographie immuable. Mais ce nom, fondamentalement rebelle et qui veut certainement, au début, protéger de tout risque d’institutionnalisation implique que l’entreprise ne sera pas figée, qu’elle se laisse toute liberté d’évolution autant qu’elle défend, parce qu’elle affirme une place première à l’approche subjective, un positionnement esthétique. On ne sait pas très bien où l’on va, mais on y va. Avec l’entière liberté de changer de cap. Ce qui advint, évidemment.

C’était inéluctable sur la durée puisque, comme le disent tous les dictionnaires, un collectif est « un groupe d’individus partageant des objectifs communs » et que l’interaction du groupe et de l’individu ne pouvait qu’entrainer des modifications de point de vue, des évolutions, des remises en cause, des désaccords et des réconciliations, des enthousiasmes communs et des doutes, des rancœurs et des exaltations, des ruptures et des célébrations, des déceptions, des doutes et d’intenses bonheurs. Toutes choses qui ont été vécues par une petite bande de sérieux agitateurs analysant sur des bases partagées la situation de l’image et la pratiquant chacun avec sa personnalité propre.

Il faut revenir sur le terme même de collectif et sur ce que le choix de ce terme afin de définir une identité et la nature d’une entreprise a pu signifier et signifie certainement encore. Si le mot est attesté dès le treizième siècle, c’est sous forme d’adjectif et il faudra attendre les débuts du dix neuvième pour qu’il devienne un substantif, très précisément pour désigner, de façon technique, une disposition législative permettant de modifier le plafonnement des dépenses du budget de l’Etat. * Ce n’est certainement pas en songeant à cette première acception du mot sous forme substantive que Tendance Floue a été fondé mais il a, dès le début, été marqué par ses définitions. L’ Encyclopaedia Britannica indique ainsi que:

« On appelle « collectif » un groupe de personnes ou d’associations qui poursuivent un objectif commun. Il peut être organisé en association, ce qui lui donne une personnalité morale et en particulier le droit d’agir en justice.
Résultant d’une entente et d’une volonté de développer des solidarités, un collectif regroupe des moyens, des compétences et des énergies dans le but d’être plus efficace dans les actions qu’il s’est fixées.”

Et le dictionnaire Le Robert liste toute une intéressante série de champs d’application du terme « collectif » au « travail », à la « responsabilité », au « sport », mais également à la « punition », à un « billet ou une réservation », à l’ « hystérie » et aux « licenciements ». Autant dire que l’extension des possibles est grande, voire floue, et qu’elle permet d’embrasser des territoires qui restent permanence, à définir et redéfinir. Avec, pour le groupe qui nous occupe, une première affirmation d’intérêt pour le domaine documentaire avec une prise de position à la fois active et critique pour la presse dans laquelle ils interviennent et publient.

En se nommant « collectif », les cinq fondateurs affirmaient d’abord ne pas appartenir – ou refuser d’appartenir – à la structures des agences qui ont connu en France, à la suite de la création de Gamma, un devenir spectaculaire qui leur fit dominer, au niveau mondial, le terrain de l’information par la photographie. Ils anticipaient à leur manière intuitive la « crise », déjà existante, de ces structures qui devenaient inadaptées aux bouleversement économiques et de contenu de la presse autant qu’elles devaient se montrer incapables de saisir l’opportunité fournie par les bouleversements technologiques. Parce qu’ils voulaient rester, profitant de cette belle exception française, une « association à but non lucratif », ils ne choisirent pas le modèle de coopérative – auquel ils viennent d’adhérer – qui permit l’existence et le développement de Magnum. Pour la même raison et parce qu’ils souhaitaient que les photographes restent entièrement maîtres du contenu et donc de l’entrée éventuelle de nouveaux photographes, ils refusèrent également d’être une « agence de photographes » sur le modèle de VU’ dont ils pouvaient se sentir proches en tant qu’auteurs. Ils furent donc un collectif. Obligés donc d’inventer leur manière de concilier la contradiction entre l’ego de chacun et le projet commun.

On trouve ainsi, dès les tout débuts, ce qui fonde peut-être l’importance d’une initiative rare : sa capacité, plus intuitive et désirante que véritablement pensée, à anticiper un certain nombre de changements de fond. Vingt ans plus tard, il est clair que l’apparition du collectif signe – ou marque – une date clé et qu’il traverse une période de mutation de la profession plus rapide qu’elle n’en a jamais connu. Petit Poucet dans un environnement riche et varié, Tendance Floue ne se situe pas par rapport aux autres structures existantes, ne s’installe pas en position de concurrence frontale et rencontre immédiatement la sympathie – et le soutien de fait par des commandes – de la part des publications les plus attentives aux enjeux photographiques. Il faut, pour saisir les raisons de cette adhésion spontanée aux initiatives du collectif, revenir sur le panorama d’alors.

Les « géants » ( Gamma, Sygma, Sipa: les “trois” a) qui ont eu le monopole de la couverture de l’actualité, aussi bien factuelle que dans ses développements magazine sont en difficulté. Ils n’ont généralement pas vu arriver l’importance des agences filaires qui, relancées par le développement de Reuters sur le marché ont rompu – esthétiquement, en termes d’investigation et avec une vision globale et planétaire aussi bien du marché que de l’information – avec un train-train fonctionnarisé dont l’Agence France Presse fut un temps la caricature. Lourdes entreprises ayant perdu à leur tête les dirigeants historiques les « trois a » ont à la fois perdu de leur identité dans les orientations éditoriales ( développement entre autres du secteur people au détriment du photojournalisme pour répondre à la demande qui devient de plus en plus grande dans le secteur ) et n’ont pas investi – ou trop tard et en faisant des erreurs coûteuses de choix technologiques – dans l’informatisation de leurs fonds. Accumulant les pertes, ces structures sont reprises par des financiers étrangers aux secteurs de l’information et de l’image qui tenteront de les gérer selon des règles non adaptées aux spécificités du métier. D’où faillites, rachats en cascade et, finalement, sous des formes diverses, dissolution dans le panorama, voire disparition pure et simple. Les agences d’auteur, ou «  de photographes », VU en tête, proposent des initiatives de qualité mais, sans moyens d’investissement, restent fragiles et ne parviennent pas à un équilibre économique. Le cas de VU est caractéristique, dont on peut comparer la situation économique précaire disproportionnée à sa notoriété à sa maison mère Libération. Reste Magnum, coopérative prestigieuse, souvent freinée par des désaccords internes, qui voit son activité et sa visibilité relancées par des initiatives commerciales pertinentes et une exploitation renforcée de son fonds d’un demi-siècle d’archives et autant qu’une signature, une marque. Pour de jeunes photographes, pigistes dans la presse, toutes ces structures sont soit inaccessibles, soit non pertinentes, soit peu enthousiasmantes. Même si, grâce à la personnalité flamboyante et généreuse de son fondateur Sipa reste un lieu ouvert aux nouveaux photojournalistes leur production reste noyée dans un flot énorme de distribution, les agences filaires sont extrêmement contraignantes et encore peu ouvertes à certaines propositions esthétiques, les agences d’auteur, malgré des tentatives de distribution, ne disposent pas des moyens humains pour accueillir tous les nouveaux qui les sollicitent et Magnum, avec son système de cooptation rigoureux qui se double de règlements de comptes entre générations apparaît à la fois comme le saint des saints et l’impossible. Solution, créer autre chose et rester indépendant. A la fois ambitieux et modeste dans son ambition, Tendance Floue nait de cette situation.

Et le groupe, débordant d’enthousiasme, aussi confiant dans la justesse de son point de vue et la nécessité de continuer à mettre en œuvre une photographie documentaire explorant le monde contemporain multiplie les propositions, malgré la dégradation des budgets dans la presse et contre la réduction des espaces dédiés aux enquêtes visuelles dans les publications. La première rupture évidente avec les « grandes » traditions du photojournalisme concernera le champ d’investigation. Alors que la mythologie du reporter de guerre, baroudeur sautant d’un avion à l’autre et d’un conflit à un terrain de guerre reste bien vivant même s’il est déjà écorné, « les » Tendance Floue ( il est amusant de constater cette autre étrangeté langagière qui oblige à manier de façon inusitée pluriel et singulier pour les désigner) réhabilitent le regard sur la proximité et produisent un important travail sur la France, qui avait trop largement été abandonnée, si ce n’est, sous un angle factuel, par les agences filaires et la presse régionale. De la France, les membres du collectif vont s’attacher à capter, sans a priori visuel, avec une jubilation sensible, ce qui concerne leur génération et les suivantes et ils vont réussir à capter des questionnements de fond que résument deux titres : «  Nous n’irons plus aux paradis » et «  Sommes nous ? ». Cette perspective identitaire, cette capacité à ne point démontrer mais à interroger, font autant partie de la perception juste de la photographie aujourd’hui que des angoisses d’une génération et de la nature profonde du jeune collectif.

Dans une belle mise en œuvre de ce qu’ils ont fondé, les membres de ce que l’on à très vite nommé simplement «  Tendance » ont joué à nouveau avec la nature de la dénomination qu’ils s‘étaient choisi. Et ils sont passés du substantif à l’adjectif pour réaliser ce qui allait devenir leur marque de fabrique, de vrais projets collectifs. Inventifs, toujours soucieux de ne pas se répéter, réclamant à leur manière l’impossible dans une période qui semble avoir oublié le slogan de mai 68, ils opèrent vraiment en groupe, de la maturation du projet à son aboutissement. La nature même du propos nait de discussions souvent sans fin, de désirs, de rêves, d’engagements mais aussi d’une claire conscience – même si rien n’est prédéterminé en amont – qu’il est nécessaire d’aboutir, à chaque fois, à un objet fini. L’efficacité et le caractère remarquable de tous ces projets collectif tiennent en effet autant à leur contenu qu’à leur rendu sous forme de publication qui ne se contentera pas de rassembler une production d’images mais associera le graphisme et le texte avec la claire volonté de rester là aussi dans le domaine du laboratoire, de l’expérience. Plutôt que de détailler les projets eux-mêmes, au risque de les paraphraser alors qu’ils sont repris sous une nouvelle mise en forme dans cette publication, il importe d’en saisir le fonctionnement profond. L’absence première de règle est la règle qui permettra tous les possibles. Un projet pourra naître aussi bien d’une question sociale qui concerne une majorité de membres que de la passion de l’un d’entre eux – qui séduira les autres – pour un pays ou un territoire. De là, l’invention des dispositifs devient aussi importante que la réunion des moyens de production, toujours ambitieuse. Des dispositifs en apparence ludique et collectifs – une route suivie en relai, tous à un carrefour au même instant, par exemple – ou plus explicitement journalistique quand chacun invente son axe de traitement sur un territoire donné comme ce fut le cas en Chine et en Inde.

La prise de vue terminée reste à inventer – et ce sera de façon de plus en plus sophistiquée et complexe au fil des années – le contenu de la moisson. C’est ainsi que, après des livres à facture classique dans leur forme sinon dans leur contenu et leur structure, Tendance Floue va produire trois publications remarquables, proposant un point de vue sur la Chine, l’Inde, puis la France qui, dans leur matérialité même, s’affirment avant tout comme des objets. Loin de l’idée de collection conçue comme une répétition repérable du contenant, une adaptation, qui se veut aussi une exploration de possibles, pour enserrer des images, leur donner du sens, les transmettre et les partager. L’idée de « point de vue », centrale en photographie, est sans cesse affirmée.

Une autre caractéristique de ces objets nourris du regard de tous les membres du collectif dont le nombre a grandi dans le temps est que les images n’apparaissent pas comme l’œuvre d’un individu mais sont simplement signées Tendance Floue. Jusqu’au plus récent, le «  Mad in France » qui voit, dans un emboitage en plexiglas, réapparaître l’auteur en tant qu’individu, de cahier en cahier, même si un astucieux système de mise en page entraine l’œil d’un auteur à l’autre au moyen de ponts visuels.
Cela pourrait apparaître comme une anecdote mais renvoie, de fait, au dilemme – ou à la contradiction – fondamentale de l’entreprise. Un ambitieux collectif d’artistes ne peut exister que s’il est constitué de personnalités fortes. Chacune, légitimement sans doute, a, à un moment donné, envie de s’affirmer pour ce qu’elle est en tant qu’individu. Eternel problème de l’ego et du groupe.
Le premier et historique collectif, qui a été copié dans le monde entier davantage pour son vocable que pour son fonctionnement (combien de soi-disant collectifs sont davantage des formes légères d’agence que des agitateurs à l’ œuvre comme les Tendance ?) se voit obligé de reposer cette question de l’un et du multiple. Vraisemblablement insoluble, si ce n’est, comme ils ont su le faire depuis vingt ans, autour des projets communs pour lesquels il s’agit, à chaque fois, de trouver une solution et une issue singulières.

Christian Caujolle.

* On pourra lire au sujet de cette opposition adjectif – substantif le passionnant article de D. Becherel publié par les Presses de l’Université de Montréal ((Montréal) A. 1994, vol. 39, n° 4, pp. 625-635).

INFORMATIONS PRATIQUES
Tendance Floue, Douze pour un !
Texte de Christian Caujolle
Actes Sud / Photo Poche n°132
Mars 2011
ISBN 978-2-7427-9607-6
13, 00€
https://www.actes-sud.fr/catalogue/arts/tendance-floue
http://tendancefloue.net/

ACTUALITÉ DE NOTRE INVITÉ

mer06nov(nov 6)13 h 00 minsam21déc(déc 21)19 h 00 minBerlin, Beyond The WallPatrick TourneboeufGalerie Folia, 13 rue de l'Abbaye 75006 ParisType d'événement:Exposition,Photographie

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