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A l’occasion des 20 ans de la Fondation, était programmée en mai une exposition inédite « Les territoires de l’eau » conçue avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac à partir d’un dialogue entre le fonds d’art contemporain de la Fondation et la collection d’objets extra-européens du musée. Une traversée de l’universalité au fil de l’eau réunissant plus de 120 œuvres et objets d’artistes, créateurs et artisans à travers les siècles, les matériaux et les représentations de l’eau sur les 5 continents. Mais la région de l’est où se situe la Fondation étant parmi les plus impactées par la pandémie, Marie Terrieux directrice de la Fondation doit repenser sa stratégie et revoir son calendrier. Elle nous confie comment.

« C’est peut-être une des leçons à tirer de ce virus, ralentir… la cadence, la surconsommation, la course à l’enrichissement, au super capitalisme, à la super visibilité de tous les instants »

Comment vous organisez-vous face à cette crise au niveau de la Fondation dans une région si fortement impactée ?

Nous avons commencé à réduire la fréquentation de la Fondation le samedi 7 mars, la région étant déjà en état d’alerte et la préfecture ayant pris des mesures de fermeture ou de limite des jauges dans les lieux culturels, et les écoles. Vendredi soir, 13 mars, nous avons fermé les portes du centre d’art, comme tout le monde en France je pense – et j’espère – afin de réduire les risques sanitaires. J’ai dû mettre dès samedi une partie de mon équipe en chômage technique (personnel d’accueil, régie du bâtiment etc…) et une autre partie en télétravail (administration, programmation, graphisme …), anticipant le confinement qui semblait inéluctable et de toute manière la meilleure des décisions. Évidemment face à la complexité de la situation nous ne travaillons pas à flux tendu et ne sommes pas dans l’urgence habituelle avec des délais serrés pour publier une brochure, un document de communication , accueillir 40 élèves pour une visite, aller chercher 3 artistes à la gare pour préparer un projet…on ralentit… c’est peut-être une des leçons à tirer de ce virus, ralentir… la cadence, la surconsommation, la course à l’enrichissement, au super capitalisme, à la super visibilité de tous les instants… Pour le moment tout le monde va bien dans mon équipe, mais chaque jour nous apprenons qu’un proche, un parent, un ami, un collègue sur un autre projet, un prestataire, a contracté le virus. Nous restons tous chez nous, j’ai strictement interdit à quiconque de se rendre dans nos bureaux sauf notre comptable. Nous communiquons par téléphone, message de groupe, nous sommes solidaires et prenons des nouvelles.
Nous continuons par ailleurs à travailler sur les projets en cours, et la programmation 2021-2022. Nous cherchons des solutions pour la réouverture – que l’on souhaite pour toute la France d’ici l’été – et pour proposer une programmation adaptée que l’on puisse rapidement mettre en place. Nous pensons peut-être montrer des œuvres de notre collection que nous n’avons pas montré depuis un certain temps, ou alors prolonger l’exposition l’Eau dessinée que nous avons fermée plus tôt que prévu.

Quelles solutions envisagez-vous avec le musée du quai Branly pour la prochaine exposition « Les territoires de l’eau » ? 

Nous avons prévu ensemble avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac, Christine Drouin directrice du développement culturel, Fred Chih-Chiah Chung son adjoint, avec qui nous montons le projet, de reporter l’exposition à la rentrée culturelle et scolaire, et si tout va bien une inauguration le 18 septembre. Le contenu restera le même, avec un dialogue entre art contemporain et art extra-européen, pour raconter une histoire d’eau universelle. Plus de 120 œuvres vont se rencontrer pour montrer que des objets de la vie quotidienne, de l’artisanat, sacrés ou contemporains sont sur une même échelle en termes de création : ils se rejoignent par le lien qu’ils ont tous entre l’homme et l’eau. Ce sera une exposition géniale, née d’une très belle collaboration avec les co-commissaires de l’exposition Constance de Monbrison et Aurélien Gaborit. Les dimensions spirituelle et sacrée seront également présentes, en plus des dimensions technique, environnementale, sociale, imaginaire et géographique que l’eau procure.

D’autres outils digitaux spécifiques sont-ils à l’étude pour la fondation dans un tel contexte ?

Nous n’avons pas prévu de mettre en place d’outils digitaux, nous publierons sur Instagram des focus sur les œuvres de l’exposition en cours consacrée à la bande dessinée et l’eau. Nous envisageons de faire de même avec des focus sur les artistes des Talents Contemporains. Mais il n’est pas possible pour nous de proposer des visites virtuelles. C’est très bien que d’autres lieux d’art ou de culture le proposent sous diverses formes : je crois qu’il y a déjà une offre très riche !

Quel impact peut avoir un tel séisme sur le monde de l’art ?

Je pense que le séisme que l’on vit a un impact global et touche malheureusement tous les secteurs et pas uniquement le monde de l’art. J’ai longtemps vécu en Chine, et j’ai beaucoup suivi l’actualité depuis janvier, avec mon mari qui est sinologue et très concerné par ce qu’il s’y passe. Il était très inquiet de la situation et de ce qui allait arriver ici. En Chine, ils ont fermé du jour au lendemain la ville et les wuhanais s’y sont pliés. J’ose espérer que les français vont écouter les directives gouvernementales. Même si je ne suis ni sociologue, ni chercheuse, ni scientifique, ni politologue, j’ai mon point de vue sur les choses, à mon niveau. Je pense que tout est imbriqué, que le délire collectif auquel on a tous participé depuis plus 50 ans en abimant notre planète et en mettant en place des systèmes absurdes est peut-être en train de commencer à se retourner aujourd’hui contre nous.

Pensez-vous qu’en matière de conscience écologique cette crise soit une alerte et entraine des changements durables dans nos habitudes et comportements ?

Le thème central de la Fondation est l’eau, et les questions environnementales et écologiques y sont liées. Les lauréats de la 7ème édition de notre concours Talents Contemporains, que j’ai exposés en 2019 au centre d’art, étaient quasiment tous préoccupés par les questions de la trace de l’homme sur la planète.

Edouard Decam nous parlait des barrages et de la transformation du paysage via des photographies à la chambre. Claire Malrieux fouillait la notion d’anthropocène avec un dessin génératif sur les algorithmes de la pluie. Camille Michel photographiait les transformations radicales du Groenland. Cristina Escobar matérialisait la trajectoire de 40 migrants avec du marbre, Sara Ferrer s’inquiétait de la pêche de masse. Benjamin Rossi étudiait les restes de la mer Stampienne avec l’empreinte en verre soufflé d’un morceau de cette parcelle. Quant au collectif Sandra et Ricardo, avec des milliers de sacs plastiques formant une piscine au premier abord idyllique, il puisait leur inspiration dans la vallée de Coa au Portugal, réputée pour ses gravures rupestres et une partie de la naissance de la civilisation.

Les artistes sont souvent aux avant-gardes des préoccupations d’une société, les questions écologiques ont donc été tout au centre de leur travail ces dernières années. Cela m’a d’ailleurs frappée lorsque je suis revenue en France il y a trois ans, et de constater que la nature, l’environnement, le climat étaient au cœur de nombreuses œuvres. Au début des années 2000 en Chine, les artistes se questionnaient sur la société, le politique, le corps, la transformation des villes, la place de l’individu. Pendant plus de 30 ans, le collectif et la pensée unique avaient été la seule ligne, le corps caché. Alors bien évidemment les artistes ont eu besoin d’exprimer tout cela, que ce soit par les biais de la performance, de la photo, de la peinture, de la vidéo, etc. La jeune génération commençait à se soucier de l’environnement, des questions de pollution… Ces préoccupations ont émergé dans leurs œuvres cette dernière décennie. En Europe il me semble que c’est également une question centrale chez de nombreux créateurs. D’autres artistes de notre collection y sont très sensibles, comme Yves Chaudouët explorant les abysses, Gustavo Million photographiant le ciel pour dénoncer le manque d’eau au Chili, Benoit Billotte évoquant le vent, Asieh Dehghani filmant la sécheresse d’un fleuve en Iran …Tous à leur manière sont conscients de ces problématiques et les mettent en relief dans leurs travaux.

Dans l’exposition L’eau dessinée aussi, tout un pan est consacré à l’environnement et au paysage. Je pense aux Algues vertes de Pierre Van Hove et Inès Léraud, à Au secours ça fond de Catel, à Écoloville de Jean-Yves Duhoo, À moi ! de Marine Rivoal et son ours à la dérive sur la banquise… Chacun nous alerte avec humour, couleur, poésie, précision, détails. Maintenant c’est à nous tous de changer. Dans les centres d’art, on commence à prendre conscience des questions de gaspillage, de recyclage et à trouver des systèmes pour respecter la conservation des œuvres et leur bonne présentation sans déployer de nouveaux dispositifs à chaque fois. J’espère, comme la plupart, que nous rétablirons tous avec nos moyens et nos échelles un équilibre dans ce chaos. L’art peut être un moteur dans les prises de conscience et les changements.

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Rencontre avec Marie Terrieux, directrice de la Fondation François Schneider, centre d’art contemporain

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